> universitas friburgensis juin 2002

 
 

 


"car je suis une femme: ignorante, faible et frêle "

For I am a woman: leued, febille and freyll : On peut s’étonner des propos tenus ci-dessus par la mystique Julienne de Norwich (1342-c.1413), considérée comme une grande théologienne du Moyen Age tardif. En effet, toute écriture jaillissant d’une plume féminine était considérée comme dangereuse et peu crédible pour la culture patriarcale de l’époque. Histoire d’un paradoxe et des façons de s’en libérer.

Par Denis Renevey

Les obstacles rencontrés par Julienne de Norwich et bien d’autres auteures de textes religieux en Angleterre au Moyen Age montrent les difficultés que traversaient les femmes dans l’univers du texte religieux, essentiellement gouverné par les hommes. De fait, afin de s’affranchir de leur statut de " faibles femmes ", considérées comme peu crédibles par la société, les auteures de textes religieux adoptaient plusieurs stratégies. Celles-ci pourtant ne leur permettaient pas toujours d’échapper au bûcher.

L’expérience intime de Dieu
Deux stratégies s’offraient à une auteure de textes religieux pour élever sa légitimité au niveau de l’autorité masculine. Elle pouvait, tout comme le caractère fictif de la “ Dame de Bath ” de Chaucer, faire appel à son expérience. Elle était ainsi en mesure d’établir une autorité qui lui était propre et qui ne nécessitait pas la médiation du monde clérical. Certaines de ces femmes allaient même jusqu’à mettre en doute la tradition théologique des pères de l’Eglise en regard des expériences acquises lors de leurs échanges intimes avec la divinité, expérimentés sous formes de visions, conversations, ou de miracles.

Le cas particulier de Margery Kempe (1373-c.1439) apporte quelques éclaircissements sur cette littérature basée sur l’expérience. The Book of Margery Kempe (1436-8) est l’œuvre d’une bourgeoise de King’s Lynn. Après avoir été mariée et avoir donné naissance à 14 enfants, elle a opté pour une vie chaste faite de visions, de larmes, prières et de nombreux pèlerinages en Europe et en Orient. Pourtant, malgré sa légitimation par l’expérience de la chasteté et de la retraite, Margery Kempe, illettrée, n’a pas échappé à la médiation des scribes, clercs et guides spirituels masculins. La composition de son ouvrage dépendait en grande partie du travail d’écriture de plusieurs scribes, copiant ses propos sur le parchemin. Cependant, il ne nous est pas possible de cerner plus précisément le rôle tenu par ces scribes qui ont, à des degrés divers, participé à la transcription d’épisodes souvent rocambolesques – mais non dénués de sens spirituel – de la vie de Margery Kempe. The Book of Margery Kempe est donc un témoin des plus intéressants de la médiation masculine quant à la production d’oeuvres religieuses par des femmes. Au-delà de cette dimension, dans laquelle la femme comme “ sujet de l’énonciation ” est assistée (je dirais même surveillée) dans son travail de production, il faut aussi mentionner la manière par laquelle Margery Kempe se définit comme “ sujet de l’énoncé “.

En effet, l’auteure a placé son propre personnage en porte-à-faux de la culture cléricale anglaise. La spiritualité de Margery Kempe n’a trouvé caution que suite à ses nombreux démêlés avec les autorités religieuses qui suspectaient la femme d’hérésie (“ lollardy ”). Cet ostracisme à permis à Margery Kempe de se placer comme un martyr, donc dans la continuité de la tradition hagiographique qui donne au Book toute sa force et son autorité. Cette subtile stratégie textuelle permet donc de dénigrer la tradition cléricale, mais aussi d’utiliser une de ses constructions culturelles (la tradition hagiographique) afin de se maintenir dans ce système dont les valeurs uniques ne laissent pas une très grande marge de manœuvre.

Autre espace de liberté : la traduction
Il faut toutefois se garder de percevoir par les exemples de Julienne de Norwich et de Margery Kempe un modèle unique dans ce processus de création d’espace de liberté. En effet, la seconde stratégie a consisté à adopter, approprier et assimiler les textes religieux de la tradition patriarcale par le travail de la traduction. En effet, la traduction comme lieu d’échange et de transmission de l’autorité n’est pas dénué de potentiel de contestation et de pouvoir. Le traducteur médiéval coupe, adapte et explique par une glose le contenu du texte original. C’est aussi lui qui porte son choix sur un texte plutôt qu’un autre, et contribue donc à sa circulation.

L’activité de traduction des femmes va le plus souvent du français (anglo-norman ou autre dialecte continental) vers l’anglais, puisque l’accès à la langue latine se fait principalement dans les universités, interdites aux femmes. Bien que moins spectaculaires que les écrits de Julienne de Norwich et de Margery Kempe, les productions sous forme de traductions d’auteures telles que Eleanor Hull (c.1394-1460) et Lady Margaret Beaufort (1443-1506), mère d’Henri VII, méritent également notre attention. Les Meditations on the Days of the Week de Hull et le Golden Mirror de Beaufort sont les témoins de l’essor d’une littérature dévotionnelle dans laquelle certaines femmes ont joué un rôle important, leur donnant une certaine respectabilité dans le monde littéraire et religieux dominé par la culture masculine.

Accusée de sorcellerie
L’étude de la littérature religieuse anglaise du Moyen Age livre donc quelques exemples de femmes qui ont réussi à s’affranchir de leur héritage patriarcal. Cependant, il n’est pas possible de démontrer l’existence d’un authentique courant religieux féminin indépendant des normes cléricales religieuses. En effet, les exemples qui prouvent que l’on a pu s’attaquer de front aux valeurs patriarcales sont rares. On peut donc effectivement parler de la création d’un espace de liberté pour la femme dans la sphère de l’écriture religieuse anglaise. Cependant, les témoins textuels du passé sont insuffisants et ne permettent aucunement de démontrer l’existence d’un courant religieux féminin indépendant des normes cléricales masculines. Seul le Miroir des simples âmes de Marguerite Porete (1296-1306), traduit en moyenanglais, et préservé dans des manuscrits chartreux du quinzième siècle, s’attaque de front à ces normes patriarcales.

Cette audace vaudra au Miroir et à son auteure une condamnation sur le feu du bûcher à Paris en 1310. Il faudra encore passer par les procès des sorcières qui marqueront les quinzième et seizième siècles (et dont les diocèses de Genève, Lausanne et Bâle en sont les foyers les plus précoces) avant que l’on puisse voir émerger un lent changement des consciences permettant le déploiement d’un espace d’écriture géré sans pression et intervention masculine par et pour le sujet féminin.

Denis Renevey (D.Phil.Oxon) est maître-assistant au Département d’Anglais et de Slavistique depuis 1996. Il prépare actuellement un article qui paraîtra dans un ouvrage intitulé " Reading Medieval Texts " (Oxford University Press).

 


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Mise à jour: juin 2002 par nf
 
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