For I am a woman: leued, febille and freyll : On peut sétonner
des propos tenus ci-dessus par la mystique Julienne de Norwich (1342-c.1413),
considérée comme une grande théologienne du Moyen
Age tardif. En effet, toute écriture jaillissant dune plume
féminine était considérée comme dangereuse
et peu crédible pour la culture patriarcale de lépoque.
Histoire dun paradoxe et des façons de sen libérer.
Par Denis Renevey
Les obstacles rencontrés par Julienne de Norwich et bien d’autres auteures
de textes religieux en Angleterre au Moyen Age montrent les difficultés
que traversaient les femmes dans l’univers du texte religieux, essentiellement
gouverné par les hommes. De fait, afin de s’affranchir de leur statut
de " faibles femmes ", considérées comme peu crédibles par la société,
les auteures de textes religieux adoptaient plusieurs stratégies. Celles-ci
pourtant ne leur permettaient pas toujours d’échapper au bûcher.
L’expérience intime de Dieu
Deux stratégies s’offraient à une auteure de textes religieux pour élever
sa légitimité au niveau de l’autorité masculine. Elle pouvait, tout
comme le caractère fictif de la “ Dame de Bath ” de Chaucer, faire appel
à son expérience. Elle était ainsi en mesure d’établir une autorité
qui lui était propre et qui ne nécessitait pas la médiation du monde
clérical. Certaines de ces femmes allaient même jusqu’à mettre en doute
la tradition théologique des pères de l’Eglise en regard des expériences
acquises lors de leurs échanges intimes avec la divinité, expérimentés
sous formes de visions, conversations, ou de miracles.
Le cas particulier de Margery Kempe (1373-c.1439) apporte quelques
éclaircissements sur cette littérature basée sur l’expérience. The Book
of Margery Kempe (1436-8) est l’œuvre d’une bourgeoise de King’s Lynn.
Après avoir été mariée et avoir donné naissance à 14 enfants, elle a
opté pour une vie chaste faite de visions, de larmes, prières et de
nombreux pèlerinages en Europe et en Orient. Pourtant, malgré sa légitimation
par l’expérience de la chasteté et de la retraite, Margery Kempe, illettrée,
n’a pas échappé à la médiation des scribes, clercs et guides spirituels
masculins. La composition de son ouvrage dépendait en grande partie
du travail d’écriture de plusieurs scribes, copiant ses propos sur le
parchemin. Cependant, il ne nous est pas possible de cerner plus précisément
le rôle tenu par ces scribes qui ont, à des degrés divers, participé
à la transcription d’épisodes souvent rocambolesques – mais non dénués
de sens spirituel – de la vie de Margery Kempe. The Book of Margery
Kempe est donc un témoin des plus intéressants de la médiation masculine
quant à la production d’oeuvres religieuses par des femmes. Au-delà
de cette dimension, dans laquelle la femme comme “ sujet de l’énonciation
” est assistée (je dirais même surveillée) dans son travail de production,
il faut aussi mentionner la manière par laquelle Margery Kempe se définit
comme “ sujet de l’énoncé “.
En effet, l’auteure a placé son propre personnage en porte-à-faux de
la culture cléricale anglaise. La spiritualité de Margery Kempe n’a
trouvé caution que suite à ses nombreux démêlés avec les autorités religieuses
qui suspectaient la femme d’hérésie (“ lollardy ”). Cet ostracisme à
permis à Margery Kempe de se placer comme un martyr, donc dans la continuité
de la tradition hagiographique qui donne au Book toute sa force et son
autorité. Cette subtile stratégie textuelle permet donc de dénigrer
la tradition cléricale, mais aussi d’utiliser une de ses constructions
culturelles (la tradition hagiographique) afin de se maintenir dans
ce système dont les valeurs uniques ne laissent pas une très grande
marge de manœuvre.
Autre espace de liberté : la traduction
Il faut toutefois se garder de percevoir par les exemples de Julienne
de Norwich et de Margery Kempe un modèle unique dans ce processus de
création d’espace de liberté. En effet, la seconde stratégie a consisté
à adopter, approprier et assimiler les textes religieux de la tradition
patriarcale par le travail de la traduction. En effet, la traduction
comme lieu d’échange et de transmission de l’autorité n’est pas dénué
de potentiel de contestation et de pouvoir. Le traducteur médiéval coupe,
adapte et explique par une glose le contenu du texte original. C’est
aussi lui qui porte son choix sur un texte plutôt qu’un autre, et contribue
donc à sa circulation.
L’activité de traduction des femmes va le plus souvent du français
(anglo-norman ou autre dialecte continental) vers l’anglais, puisque
l’accès à la langue latine se fait principalement dans les universités,
interdites aux femmes. Bien que moins spectaculaires que les écrits
de Julienne de Norwich et de Margery Kempe, les productions sous forme
de traductions d’auteures telles que Eleanor Hull (c.1394-1460) et Lady
Margaret Beaufort (1443-1506), mère d’Henri VII, méritent également
notre attention. Les Meditations on the Days of the Week de Hull et
le Golden Mirror de Beaufort sont les témoins de l’essor d’une littérature
dévotionnelle dans laquelle certaines femmes ont joué un rôle important,
leur donnant une certaine respectabilité dans le monde littéraire et
religieux dominé par la culture masculine.
Accusée de sorcellerie
L’étude de la littérature religieuse anglaise du Moyen Age livre donc
quelques exemples de femmes qui ont réussi à s’affranchir de leur héritage
patriarcal. Cependant, il n’est pas possible de démontrer l’existence
d’un authentique courant religieux féminin indépendant des normes cléricales
religieuses. En effet, les exemples qui prouvent que l’on a pu s’attaquer
de front aux valeurs patriarcales sont rares. On peut donc effectivement
parler de la création d’un espace de liberté pour la femme dans la sphère
de l’écriture religieuse anglaise. Cependant, les témoins textuels du
passé sont insuffisants et ne permettent aucunement de démontrer l’existence
d’un courant religieux féminin indépendant des normes cléricales masculines.
Seul le Miroir des simples âmes de Marguerite Porete (1296-1306), traduit
en moyenanglais, et préservé dans des manuscrits chartreux du quinzième
siècle, s’attaque de front à ces normes patriarcales.
Cette audace vaudra au Miroir et à son auteure une condamnation sur
le feu du bûcher à Paris en 1310. Il faudra encore passer par les procès
des sorcières qui marqueront les quinzième et seizième siècles (et dont
les diocèses de Genève, Lausanne et Bâle en sont les foyers les plus
précoces) avant que l’on puisse voir émerger un lent changement des
consciences permettant le déploiement d’un espace d’écriture géré sans
pression et intervention masculine par et pour le sujet féminin.
Denis Renevey (D.Phil.Oxon) est maître-assistant
au Département d’Anglais et de Slavistique depuis 1996. Il prépare actuellement
un article qui paraîtra dans un ouvrage intitulé " Reading Medieval
Texts " (Oxford University Press).