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Metrica Italiana. Fondamenti metrici, prosodia, rima. Aldo Menichetti: l'arithmétique des poètes

Dix ans de recherches pour passer au crible les poètes italiens. La parution, en 1993, de cette bible de la versification italienne comble enfin le flou qui subsistait quant aux règles en vigueur dans l'analyse del'écriture poétique au Sud des Alpes.

 

Demandez à Aldo Menichetti s'il s'imaginait réaliser un ouvrage aussi conséquent, la question le fera sourire: «En m'attaquant à la versification italienne, je pensais que les règles étaient claires, mais en me plongeant dans les manuels existants, j'ai constaté qu'il subsistait une grande confusion, souvent liée à des contradictions car chaque auteur développait ses propres théories. J'ai dès lors du mener un véritable travail de fond pour reconstituer les concepts de base, ce qui explique les premiers mots du sous-titre de l'ouvrage: 'fondamenti metrici'.» Raison pour préfacer ce livre en plus de 100 pages...

Prose ou poésie?

A l'origine, la rédaction de cet ouvrage lui avait été suggérée par les Editions Antenore, qui projetaient un manuel de versification italienne pour les étudiants. Mais le projet impliqua d'emblée une définition claire des textes répondant aux critères de la versification: «Le premier problème posé consistait à ne pas confondre les textes en vers prosaïques et les textes en prose poétiques. Il a fallu ainsi redélimiter le champ d'étude et se demander ce qu'était un texte métrique ou un texte prosaïque».

Si la plupart des ouvrages de référence donnent des règles valables pour les poètes classiques, ce n'est pas toujours le cas pour des poèmes contemporains: «Avec René Char, par exemple, les règles en vigueur pour la versification traditionnelle ne jouent absolument pas: il n'y a pas de rime, le rythme ressemble à s'en méprendre à celui de la prose. Pourtant, on a bien affaire à un authentique poète!»

La question nécessitait dès lors une analyse exhaustive des éléments constitutifs de la versification, longueur des vers, rythme, la prosodie qui tient compte de ces deux facteurs simultanément, ou encore la rime qui, elle, n'apparaît pas toujours. «Pour résoudre ces problèmes, j'ai consulté une bibliographie gigantesque. Surtout pour les Fondamenti metrici, où je me suis intéressé aux traités de versification, la question se posant dans toutes les langues. Par contre, pour les parties Prosodia et Rima, mes références étaient essentiellement italiennes car on traite ici de problèmes spécifiques à cette langue.»

Les pères des poètes

Dans la multitude d'auteurs cités, deux noms reviennent dans la bouche d'A. Menichetti: Dante et Pétrarque, les pères de la poésie italienne. «Tous les auteurs se sont inspirés de l'un ou de l'autre. Surtout de Pétrarque. Chez Dante, on observe une versification relativement souple car elle s'adapte aux exigences expressives, tandis que chez Pétrarque les règles obéissent à un schéma plus figé et les libertés sont plus restreintes. C'est tellement arithmétique qu'on peut même parler de 'grammaire métrique'. Pour les poètes, il était donc plus facile de suivre Pétrarque, avec l'uniformité et la cohérence que cela impliquait, que Dante qui présentait des solutions plus complexes, parfois même contradictoires.»

Les poètes italiens continueront dans cette voie jusqu'au XIXe siècle, où ils découvriront le vers libre, invention des symbolistes français qui soumettent les vers aux besoins expressifs qui, eux, sont changeants. Un retour à Dante, d'une certaine façon: «Cette évolution a été acceptée assez facilement, note Aldo Menichetti. Au début, cela a certes donné lieu à polémiques car on craignait ne plus pouvoir différencier le vers et la prose.»

Si cette distinction est assez claire aujourd'hui, l'usage voulant qu'on aille à la ligne, elle l'était beaucoup moins aux époques antiques et médiévales: «Ce n'est qu'en les lisant et relisant qu'on se rend compte qu'on a affaire à un poème, à une fausse prose en quelque sorte. Il incombe alors à l'auteur de trouver un système qui distingue le poème de la prose et surtout de faire en sorte que le lecteur s'en aperçoive!»

Le vers libre: un intrus?

Certains auteurs ne se priveront pas d'abandonner les règles traditionnelles de la versification:«Reprenons René Char, bien que sa poésie ne soit pas rimée, ni écrite en vers de même longueur, on sait néanmoins qu'on a affaire à un poème, car l'auteur lui-même pose les règles de sa propre versification». Mais le vers libre mène-t-il à l'impasse? «Pour un poète, n'est-ce pas justement le fait de jouer avec les règles, de se débattre avec elles, qui donne de l'intérêt à son art?». Cette frontière de plus en plus fine entre prose et poésie va-t-elle conduire à la fusion des deux genres, soulevant ainsi tout le problème du vers libre dans la poésie moderne? Certains auteurs l'omettent carrément dans leurs ouvrages de référence, comme Pierre Guiraud qui ignore le vers libre. D'autres, comme Jacques Roubaud, poète et philologue, ne peuvent se satisfaire du vers libre, qui ne leur oppose pas assez de «résistance».

Arrive-t-il à Aldo Menichetti de tronquer sa plume de chercheur contre celle du poète? «Non, ça ne me tente pas, s'amuse-t-il. La branche dans laquelle je travaille a un côté plus aride et scientifique qu'elle n'en a l'air. On décortique chaque mot, on en fait l'étymologie époque après époque, on s'interroge sur les changements de son sens à travers les siècles, les raisons pour lesquelles il apparaîtra avec des significations différentes dans d'autres langues. Il faut fournir des preuves de ce que l'on avance, contrairement à la littérature où tout est permis, ou presque.»

Ces preuves, Aldo Menichetti les a cherchées dans toute la poésie italienne et les a transcrites avec abondance dans Metrica italiana. Ce traité s'avère ainsi très novateur dans un genre où les auteurs cèdent facilement à la tentation de reprendre les exemples des manuels précédents. «J'ai voulu rester extrêmement concret, précise-t-il, notamment afin d'illustrer certaines théories qui peuvent prêter à confusion. Prenons le cas de la diérèse, le nombre de syllabes que compte un mot. Selon la prononciation qu'on en donne, elle sera différente. Nation, par exemple, peut se compter avec deux ou trois syllabes. Et en plus, cette règle ne s'applique pas à tous les mots.»

L'ouvrage et son impact

Destiné aux étudiants avancés, l'ouvrage se devait d'être un outil clair et précis de la langue italienne. Preuve s'il en est de l'importance du travail réalisé par le professeur Menichetti, ses théories figurent aujourd'hui dans divers manuels, souvent sous une forme vulgarisée, pour les rendre accessibles à un public moins spécialisé. En Italie, les comptes-rendus des revues spécialisées commencent à paraître, avec un retard dû en partie à la crise économique, mais venant aussi de la complexité du sujet abordé. «Pour se plonger au coeur de la problématique d'un tel ouvrage, il faut à peu près deux ans de travail. Mais, on m'a déjà promis quatre ou cinq comptes-rendus. Le plus marquant reste celui de Dominique Billy, publié dans la Revue de linguistique romane, exemple des relations étroites qu'entretient la versification avec la linguistique.»

Chaque nation a toujours entretenu avec la poésie des rapports bien particuliers. Chants de guerre, mélopées, chants de travail, psalmodies, chansons de geste... Depuis que le monde existe, les hommes ont tenu à marquer leurs actions importantes par le biais de la poésie. En explorant cette mémoire de l''humanité, le professeur Menichetti offre avec Metrica italiana non seulement un traité de versification mais aussi un véritable hommage à tous ces auteurs qui ont contribué à enrichir notre patrimoine artistique.

Madeleine Christinaz

 

Encarts

Aldo Menichetti

Elève de Gianfranco Contini à Florence, enseignant à l'Université de Lecce puis assistant à Rome, Aldo Menichetti a débuté son enseignement à Fribourg en octobre 1968, suite à une rencontre prédestinée avec le Prof. Arrigo Castellani, alors titulaire de la chaire de philologie romane de Fribourg. Ainsi perpétue-t-il la longue lignée de savants italiens qui se sont succédés à ce poste. En 28 ans d'enseignement, il y dirige plus de 140 mémoires de licence et une dizaine de thèses de doctorat et d'habilitation. Par ailleurs, cet invité de marque lors des congrès de philologie anime de nombreuses conférences et fut co-organisateur du IIIème cycle en philologie italienne en 1995 et représentant de l'Université de Fribourg dans la première commission Italienische Sprache à l'Université de Berne.

 

Metrica italiana

  • Metrica italiana. Fondamenti metrici, prosodia, rima
  • Aldo Menichetti
  • Antenore, Medievo e Umanesimo 83, Padova, 1993, réédition prévue dans quelques mois
  • 675 pages
  • en italien. Une traduction n'est pas prévue, vu la spécificité du thème et le nombre d'exemples qui l'illustrent
  • 2'000 exemplaires

 

 


Universitas Friburgensis décembre 96

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