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L'abbé Joseph Bovet prophète en son pays |
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Fribourg n'a jamais fait preuve de beaucoup de générosité envers ses grands hommes. Rares sont-ils à avoir baptisé de leur nom une rue, une statue ou une place au centre de la cité. Joseph Bovet (1879-1951) appartient à ceux-ci.1 |
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On lit, dans le livre de lecture édité en 1960 par le Département de l'Instruction publique et utilisé par des milliers de petits Fribourgeois: "Ce sont nos grands hommes, les génies, les héros et les saints qui ont fait notre pays tel qu'il est. [...] Les artistes contribuent aussi à la prospérité et à la gloire de la patrie. L'abbé Bovet, prêtre-musicien, est de ceux qui ont le mieux réalisé cette mission. [Il] fut un grand Fribourgeois; il fut aussi un grand Confédéré". Entre le patriarche et le prophète, l'image de l'abbé Bovet s'est imprimée dans la mémoire du canton. Cristallisant autour d'elle l'expression d'un ensemble, souvent confus, d'espoirs, de nostalgies et de rêves. Pierre angulaire de la mémoire collective fribourgeoise, le musicien est souvent brandi comme un symbole, figure emblématique dont la trace est qualifiée d'exemplaire. Dès sa disparition, un véritable culte s'est organisé autour de sa mémoire. Ses funérailles "nationales" suscitèrent une émotion telle qu'elles peuvent prétendre être le baromètre de la popularité et de l'intimité de la relation que Joseph Bovet entretenait avec ses contemporains. Devenu légende de son vivant, il est aussitôt transformé en mythe après sa mort, avec les exigences et les contradictions que le terme implique. Devant un tel personnage, dont la vie et l'oeuvre demeurent dans l'ombre de l'image, la curiosité de l'historien est titillée. Tirant ses interrogations du présent, il questionne la place que Bovet occupe dans l'affectif fribourgeois, interroge le personnage, tente de comprendre une trajectoire, dessine un contexte. Mais Joseph Bovet, prêtre, pédagogue, compositeur, chef de choeur, chef d'orchestre, poète et patriote, ne se comprime pas à l'intérieur d'un unique mémoire de licence. Des choix furent nécessaires. Aussi l'attention se porta sur l'oeuvre religieuse du chanoine musicien. Plutôt qu'une biographie, c'est davantage un essai de radiographie d'un milieu - celui de ce canton de Fribourg qui tenta, durant les premières décennies de ce siècle, de "construire le ciel sur la terre". La République chrétienne et l'esprit qu'elle enfanta servent à la fois de cadre et d'acteur à ce travail. Le pilier d'une civilisation paroissiale Qui de la personnalité, dont l'oeuvre a influencé toute la première moitié du XXe siècle, ou du contexte dans lequel elle a vécu, a influencé l'autre? La réponse réside dans la recherche de leurs influences réciproques. Occasion unique de plonger au coeur des mentalités de ce canton, en proie aux crises de l'Entre-deux-guerres. Eléments complémentaires, le personnage et son temps sont réunis dans un même effort de compréhension. Pourtant, le chanoine fribourgeois ne serait pas devenu ce personnage adulé par la République s'il n'avait pas vécu durant ce premier vingtième siècle. Il apparaît à un carrefour déterminant, stratégique. La renaissance du catholicisme - et de ses formes artistiques en particulier-, le mouvement choral, né en Allemagne au XIXe siècle et en pleine ascension lorsque Bovet arrive "aux affaires", le fort courant régionaliste enfin, qui souffle sur ces années, représentent autant d'éléments qui moulent la carrière du musicien. Marqué par les cadres rigides de la civilisation rurale et paroissiale dans laquelle il est né, Joseph Bovet a trouvé son aise dans ce système politico-culturel mis en place par les autorités religieuses et civiles, système qui lui permettra d'étendre son influence jusque dans les contrées les plus reculées du canton. Professeur à l'Ecole normale d'Hauterive dès 1908, Bovet apparaît comme l'homme-clé d'une infrastructure mise en place à la fin du XIXe siècle. Durant plus de quarante ans, le pédagogue formera les piliers de la société fribourgeoise: le curé et l'instituteur. Courroies de transmission efficaces, ils communiquent à l'ensemble du canton une conception du chant à laquelle sont liées des normes et des valeurs, solide charpente d'une identité politique et d'une appartenance territoriale. Car Bovet est persuadé que derrière la pratique du chant se cache un "intérêt bien supérieur pour le pays". Facteur de moralisation, force qui affermit le sentiment patriotique, sorte d'école de la vertu, l'art choral est également un véhicule idéologique, un instrument utile au maintien de la pratique de la foi catholique et à la fidélité aux institutions. La croisade du missionnaire Portées par ces convictions, les activités multiples (parfois brouillonnes!) de Joseph Bovet tiennent de la croisade. Le pédagogue ne se contente pas de distiller sa science à l'Ecole normale, au Séminaire, à l'Ecole de commerce ou au Collège Saint-Michel, il établit les bases sur lesquelles des générations de Fribourgeois apprendront les rudiments de la musique. Dès 1917, il publie une véritable bible musico-pédagogique, un "Livret musical. Directions et conseils pour l'enseignement du chant à l'école normale". Deux manuels scolaires le complètent: le "Kikeriki" (1933) et "L'écolier chanteur" (1936). Ces deux ouvrages sont le miroir de la "civilisation paroissiale" dans laquelle baigne la société fribourgeoise. Les thèmes utilisés par l'abbé respirent cet "état de chrétienté": le monde proposé aux élèves fribourgeois est celui d'un univers idéal où les enfants sont sages, la nature vierge de toutes souillures, le pays libre et l'homme en relation directe avec le ciel. Incontestablement, Bovet oriente le chant vers une fonction moralisante. Ces livres, truffés de références morales, de modèles implicites, d'appels au travail, à la soumission, à la discipline, deviennent des instruments d'acculturation religieuse. La foi structure la conception bovétienne du monde. Sans religion, pas de morale ni d'éducation. Le chant est utilisé comme le moyen efficace de guider les sentiments et les mentalités naissantes des élèves. En réalisant une symbiose entre le sacré et le profane, Bovet érige cet esprit de chrétienté en modèle suprême. En insufflant cet esprit à l'école fribourgeoise, durant plus de quatre décennies, le prêtre poursuit un but: regénérer la société par la chant. "Force rayonnante, l'art vocal est propre à redonner au pays une âme et une foi, à devenir une école de discipline où triompheraient l'effort collectif et l'heureuse harmonie de l'ensemble", écrit-il. Bovet devient rapidement, en Suisse romande, le propagandiste de cet idéal, en harmonie avec les objectifs de la défense spirituelle nationale qui prend son envol au début des années trente. Si les activités du chef de choeur et du chef d'orchestre demeurent trop méconnues - il fut à bien des égards un novateur-, la place qu'iccupe Bovet au niveau romand, dans le mouvement de renaissance de la musique religieuse, paraît davantage propice à l'évaluation de son oeuvre. La réforme de la musique d'Eglise prend deux voies différentes ou plutôt complémentaires. Elément scientifique, la restauration du chant grégorien passionne les musicologues et les moines. En collaboration avec certains hauts-lieux du plain-chant (Solesmes, Seckau,...) l'Université de Fribourg participe à cette rénovation grâce à l'Académie grégorienne fondée en 1901 par le Prof. Pierre Wagner. Si Bovet n'est pas totalement absent de ce débat élitaire, c'est davantage dans le mouvement des céciliennes, élément populaire de la réforme, qu'il donnera toute sa mesure. Sa vie durant, il veillera à la bonne marche de ces choeurs, composés exclusivement d'hommes, qui animent, dimanche après dimanche, les liturgies des églises fribourgeoises. Occupant les postes stratégiques de professeur de musique au Séminaire et à l'Ecole normale, Joseph Bovet reçoit "naturellement" la charge, capitale pour l'image de marque de l'Eglise diocésaine, de veiller à son décor musical. Primordiale responsabilité en vérité, car codifier la musique religieuse, c'est toucher à l'ensemble de l'édifice liturgique. Par sa nature qui ne connaît pas de demi-mesure, Bovet transforme effectivement le "quotidien musico-liturgique" du paroissien fribourgeois. Sa présence souriante devient rapidement, par la voix de la presse qu'il utilise à merveille, la façade plaisante d'un catholicisme fribourgeois dont les traits sont parfois stricts et rigides. Enrichir le répertoire et promouvoir le sens de la fête Avec Joseph Bovet, la liturgie se colore, s'anime et s'habille de parures souvent fastueuses. Messes, motets et cantiques fleurissent à toutes occasions, prenant la plupart du temps des teintes locales. Plus de 500 oeuvres religieuses viennent enrichir le répertoire, toutes destinées à ces chorales d'amateurs dispersées sur tout le territoire cantonal. Chaque paroisse lui réclame son cantique, susceptible de devenir le chant emblématique de la communauté. Ainsi Bovet "localise" la foi. Ce processus s'amplifie encore par la composition d'oeuvres destinées à louer les vertus d'un monument ou d'un endroit investi de valeurs religieuses. En liant le sentiment religieux à une terre, à un lieu, Bovet le renforce et lui garantit un nouvel essor. Enrichir le relief d'une cérémonie, souligner les aspects festifs d'une religion qui ne néglige pas les accents triomphants, créer un climat de prière, d'exaltation - au sens étymologique -, sans oublier une volonté didactique indéniable: voilà quelques-unes des qualités recherchées par le répertoire bovétien. Le compositeur avait un goût marqué pour les liturgies débordantes de couleurs. Cette "majestas", propre au catholicisme fribourgeois de cette période, correspond parfaitement au caractère baroque du musicien. Sa liturgie idéale prendrait l'allure d'une grandiose mise en scène qui flatterait tous les sens humains, et où le fidèle aurait le sentiment d'une présence tactile de la divinité. Il a laissé pleinement vivre cet esprit dans les spectacles religieux qu'il a composés et montés dans le diocèse, de 1917 à 1947. Si tous n'ont pas droit au titre de Festspiele, quelques-uns possèdent néanmoins les caractéristiques de cet art éloquent. Ces grandes mises en scène - oeuvres de circonstance dans ce Fribourg de l'Entre-deux-guerres - tiennent un peu de "cathédrales médiévales": une architecture grandiloquente dont le dessein est d'impressionner le spectateur par la profusion des effets et des sons. La "Messe du divin Rédempteur" (1928), le "Mystère", composé à l'occasion du Congrès des catholiques suisses à Fribourg (1935), "Dismas" (1920), "Le Jeu commémoratif de Versoix" (1939) ou encore "Cloches en liesse" (1941): toutes ces oeuvres mettent en scène la religion dont rêve l'auteur et avec lui toutes les autorités religieuses et politiques de son canton. Or, l'ensemble de ces initiatives doivent être considérées dans le cadre du mouvement cécilien, en ascension constante depuis le début du siècle jusqu'à la mort de Bovet, en 1951. Organisées aux niveaux décanal et cantonal, les céciliennes compteront jusqu'à 4000 membres et deviendront très vite un solide pilier de la République chrétienne. Cheville ouvrière du mouvement, Bovet cumulera les fonctions de président cantonal, de président de la Commission diocésaine de musique sacrée, d'expert et de directeur décanal. Avant la Première guerre mondiale, il restructura complétement le mouvement, raffermissant par la même occasion l'autorité cléricale. Il porta son attention à une meilleure formation musicale des maîtres de chapelle paroissiaux et des prêtres. Dès la fin des années vingt, le mouvement cécilien fribourgeois offre le visage d'un monde très discipliné d'où naquit une nouvelle forme de sociabilité. Moment marquant de la vie religieuse et culturelle et miroir de cette sociabilité, la fête cécilienne - on peut les estimer à 250 celles qui furent organisées dans le canton entre 1880 et 1950 - se transforme progressivement en une recomposition festive d'une société rêvée. Ces rassemblements, qui s'organisent autour d'une structure toujours identique, répondent aux exigences de l'époque. Au-delà des aspects religieux et musicaux, est ressenti le besoin de célébrer l'union des classes dirigeantes. Besoin aussi d'encadrer, dans la discipline, une foule qui rassemble les piliers de "l'ancienne" société fribourgeoise. Ces fêtes chorales sont incontestablement la manifestation d'une société catholique, consciente de sa force et de son identité, qui se met en scène et uti-lise, pour unique spectacle, sa propre représentation et son seul engouement. Monde structuré, avec ses rites et ses symboles, monde clos et discipliné, l'association cécilienne est génitrice d'une "micro-société". La mentalité ambiante demeure très conservatrice, malgré un souci constant de progrès musical, mais dont l'idéal demeure tout de même la restauration d'un modèle ancien. Loin d'être rigide, le mouvement est porté par les fluctuations de l'opinion et du climat socio-économique. Durant les années trente, et au fur et à mesure que se rapproche la guerre, s'effectue un certain repli. Dès ce moment, la fibre patriotique est dynamisée. Et les valeurs exprimées par le mouvement s'appuient sur les grands arguments de la défense spirituelle, en pleine gestation. Par ses aspects démonstratifs et une certaine vision du monde et de la religion, le mouvement cécilien est une image relativement fidèle de cette mentalité propre à la "civilisation paroissiale" chère à Yves Lambert. Ainsi, constamment plongée dans son temps, baignée par les mouvements lents ou brusques d'une période en pleine métamorphose, la personnalité de Joseph Bovet apparaît bien plus complexe que ne le laisse croire l'image laissée par les quatre décennies qui nous séparent de sa disparition. Agissant comme le véritable calque d'une mentalité, l'abbé Bovet est à la fois témoin privilégié et révélateur de son temps. Produit d'un certain milieu, avec ses structures et ses références idéologiques, il est façonné par l'ensemble des cadres politiques, économiques, culturels et religieux dans lesquels il a grandi puis travaillé. Artiste, Joseph Bovet semble exprimer mieux que la plupart de ses contemporains ces structures et ces idéologies latentes. Et, si parfois, il semble en avance ou à côté de son temps, c'est précisément parce qu'il le formule différemment et peut-être plus clairement. Représentatif de son époque et de ses contemporains, Bovet appartient vraiment au "territoire" de l'historien. Et la biographie, évitant les pièges du culte du héros ou de l'imagerie respectueuse, devient alors un moyen de décrire non seulement une personnalité mais également de plonger dans les mentalités d'une époque.
Patrice Borcard
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Universitas Friburgensis novembre 92 |
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