Prof. Jean Widmer
Domaine Sociologie et Médias
Université de Fribourg

 



Prof. Riccardo Lucchini

14 novembre 2007

Pour Jean

J’ai connu Jean lorsqu’il était étudiant et membre du comité de l’Association générale des étudiants de
l’Université de Fribourg (AGEF). C’était en 1971. Jean était alors aussi rédacteur en chef du journal de l’AGEF dont il avait renouvelé l’enveloppe et surtout le contenu.

Ses intérêts étaient déjà multiples, mais l’une des questions qui le préoccupait beaucoup concernait la contribution que les étudiants pouvaient et devaient apporter à la vie de l’Université. Etranger à tout formalisme, Jean pensait que l’on ne pouvait pas simplement revendiquer plus de participation estudiantine dans les instances universitaires. Il fallait surtout s’interroger sur ce qui rendait cette participation crédible en termes de compétences et capacités estudiantines. Il propose alors de réaliser une enquête sur la question de l’abstentionnisme et de la participation des étudiants à l’Université de Fribourg, ainsi que sur leurs attentes envers l’enseignement universitaire. Il conçoit cet enseignement comme une ressource qui ne doit pas seulement être au service d’un projet professionnel, mais qui doit également favoriser l’esprit critique, et donc l’ouverture sur le monde, et aiguiser la sensibilité citoyenne de l’étudiant.

On voit déjà pointer ici son intérêt pour les questions concernant l’espace public qu’il définira plus tard comme étant < la manière dont un espace social est rendu lisible par les membres > (2004). Il est ainsi important de montrer que l’enseignement universitaire a aussi une influence sur la nature et les transformations des espaces publics. C’est cette enquête (SH 1971-'72) qui m’a permis de connaître Jean et de l’estimer pour son honnêteté intellectuelle, sa curiosité, sa créativité et surtout sa capacité d’écoute. Rien ne le laissait indifférent.

Les qualités humaines de Jean et l’extrême vivacité de son esprit m’ont toujours épaté. Il n’a jamais renoncé. Son courage et sa générosité ont étés exemplaires.

Je garderai pour toujours en mémoire la qualité de son regard lors des dernières visites que j’ai eu le privilège de lui rendre à l’hôpital : ce regard exprimait toute la beauté du monde !

C’est de cette beauté que je voudrais vous parler. En effet, cela me permet de parler de Jean à travers le dernier livre qu’il lisait à l’hôpital. Ce livre - qu’il me disait être remarquable - est celui de François Cheng, membre de l'Académie française: < Cinq méditations sur la beauté >. Je vous en propose deux passages qui me semblent proches de la manière dont Jean concevait l’existence, l’être au monde.

Dans un premier passage, Cheng associe beauté et bonté. Selon cet auteur < tout visage en sa bonté est beau. Le visage est ce trésor unique que chacun offre au monde ... et c’est en termes d’offrande ou d’ouverture qu’il convient de parler du visage > (p.63). Or cette bonté était celle qu’exprimait le visage de Jean à l’hôpital. Mais qu’entend Cheng par bonté ? Il s’agit de < la bonté qui nourrit la beauté et qui ne saurait être identifiée à quelques bons sentiments plus ou moins naïfs. Elle est l’exigence même, exigence de justice, de dignité, de générosité, de responsabilité > (p.77) Et ce sont justement ces qualités qu’exprimait le regard de Jean de manière si intense. Je comprenais alors mieux la signification et la portée de ce que Merleu-Ponty appelle le chiasme !

Un autre passage dit: < La vraie beauté ne réside pas seulement dans ce qui est déjà donné comme beauté ; elle est presque avant tout dans le désir et dans l’élan > (p.36). Et plus loin : < la vraie beauté est une manière d’être, un état d’existence >. Le regard de Jean exprimait justement cette manière d’être qui a constitué le fil rouge de son parcours de vie. Pour s’exprimer, ce regard n’avait pas besoin de situations exceptionnelles ou de situations comportant des enjeux importants.

Je me souviens d’un jour que nous avons partagé, Jean, Raquel, Denise et moi, à Chevroux, petit village sur le lac de Neuchâtel non loin de Payerne. Jean était déjà atteint dans sa santé, mais cela ne l’avait pas empêché de déguster avec plaisir la délicieuse soupe de poissons du lac. Depuis des années – ma femme et moi – profitons de ce passage à Chevroux pour donner du pain aux canards, poules d’eau, cygnes et autres volatiles qui vivent aux abords des magnifiques roselières de la région.

Cela était une première pour Jean ! Des dizaines de petites bêtes se disputaient les morceaux de pain que nous leur lancions. Jean était radieux ! Le spectacle nous offrait l’élégance des mouvements, les feintes pour garder un morceau de pain trop grand pour être avalé tout rond et tromper ainsi les rivaux, les accélérations fulgurantes pour atteindre la proie, les vols en vrille des mouettes et leurs cris stridents, nos manœuvres pour les tromper, nos tentatives pour favoriser les canards les moins chanceux ou les plus timides, les bagarres et les coups de bec entre certains individus – d’ailleurs souvent les mêmes – l’arrivée de gros cygnes et le respect - mais non pas la crainte - qu’ils inspiraient aux autres animaux. Parfois des couples se formaient chez les canards, mais il était difficile d’en observer la consistance au milieu de toute cette excitation. En périphérie du noyau des volatiles en compétition, il y avait souvent les mêmes qui n’osaient pas s’aventurer au centre où les morceaux de pain tombaient. Il fallait donc multiplier les points de chute du pain pour rendre plus équitable le « partage » ou mieux, l’accès à la nourriture.

Chez les cygnes, les dyades étaient la norme, tout comme la chasse à l’intrus de la même espèce. Nous remarquions qu’en règle générale, la plupart des animaux avaient accès aux morceaux de pain, et cela grâce à nos stratégies du lancer du pain en direction des défavorisés.

Quel sens donner à toute cette agitation ? Est-ce l’anarchie originelle ou au contraire, un ordre et l’existence de règles qu’il aurait été possible de dégager par une observation attentive ? Par notre lancé de pain sélectif, étions­-nous une sorte d’instance régulatrice dont l’objectif était d’introduire le partage et un début de solidarité, ou voulions-nous simplement donner plus de chance aux animaux les moins doués ou les plus faibles ? Solidarité ?! Comment parler de solidarité si l’on postule que les canards et autres volatiles sont incapables de sens moral !

Toutes ces questions et d’autres encore trottent dans ma tête. Avec Jean, nous formulions des comparaisons avec la société humaine. Nous aurions pu imaginer une recherche sur la formation de l’espace public chez les canards et autres volatiles présents sur le lac de Neuchâtel. De quoi nous occuper pendant longtemps ! Nous étions conscients de partager un moment privilégié.

Jean me rappelait souvent des propos que nous avions échangés par le passé, des propos qui remontaient jusqu’aux années ’70, lorsqu’il était encore étudiant. Il cultivait la mémoire des petites choses qui alimentent souvent l’estime réciproque entre les personnes et donnent un sens profond à la relation. Le regard de Jean à l’hôpital exprimait tout cela.
Riccardo Lucchini


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