Prof. Jean Widmer
Domaine Sociologie et Médias
Université de Fribourg

 



Prof. Muriel Surdez

14 novembre 2007.

Mesdames et Messieurs les représentants des autorités universitaires et politiques, Monsieur le Vice-Recteur, Monsieur le Doyen, chers professeurs et colègues, chers étudiants, chers amis. A vous, Raquel, Vania, Frédéric, Jacques et les membres de la famille de Jean Widmer,

Rendre hommage relève d’une coutume et d’un geste humains essentiels. Rendre hommage consiste à mettre en évidence tout ce que nous devons à ceux dont nous héritons. Les sociologues le savent bien, eux qui ont étudié les phénomènes de transmission entre générations sous de multiples facettes, symboliques, économiques, intellectuelles. Pour nous, professeurs et collaborateurs du Département des sciences de la société, cet hommage nous invite à mieux prendre la mesure de ce que nous a légué Jean Widmer, plusieurs mois après le choc laissé par sa disparition.

L’héritage a ceci de beau et de dynamique qu’il permet aux héritiers de faire fructifier la voie tracée par la personne de référence qui les a précédées, de profiter de son expérience, de ses découvertes, de ce qu’il a patiemment bâti.

Les apports de Jean Widmer ont été multiples, l’héritage est donc riche et je n’en soulignerai ici que deux aspects centraux : son approche sociologique souvent qualifiée d’ «originale» et son action pour ancrer et développer la sociologie à l’Université de Fribourg, au sein de la Faculté de sciences économiques et sociales. C’est en effet dans cette institution qu’il a obtenu une licence en lettres en 1972, puis une thèse en 1980, thèse effectuée sous la direction de Guido Küng et de Riccardo Lucchini, comme l’a rappelé notre Doyen. C’est plus particulièrement au sein de la Faculté des sciences économiques et sociales qu’il a poursuivi sa carrière académique, d’abord comme assistant avec le professeur Lucchini de 1975 à 1980, puis comme chargé de cours à l’Institut de journalisme de 1983 à 1990, ensuite comme professeur associé en journalisme et communications sociales toujours dans ce même Institut et enfin à partir de 1997 comme professeur ordinaire qui sera aussi le premier président du Département des sciences de la société. Franchir ces étapes usuelles de la carrière professorale n’était pas pour Jean Widmer une affaire de promotion individuelle au sein de l’Université, loin sans faut.

Ces étapes marquent une véritable posture intellectuelle et scientifique. Jean a toujours eu à cœur de développer en sociologue ce qu’il retenait de la tradition philosophique et linguistique. Il lui a importé d’approfondir les outils conceptuels d’un courant particulier de la sociologie, l’ethnométhodologie, pour analyser les discours médiatiques contemporains et les transformations des modes de communication dans les sociétés d’aujourd’hui. Il n’a d’ailleurs pas attendu le trend actuel pour aller se perfectionner aux Etats-Unis dans cette perspective de recherche. Son projet scientifique visait à ne pas cloisonner l’étude des phénomènes de communication, à ne pas se limiter au dogme d’une école ou d’un courant, à ne pas considérer les médias comme les seuls acteurs primordiaux dans la mise en forme des débats publics. Il cherchait plutôt à examiner comment ces médias, toujours en lien avec d’autres institutions politiques et sociales, parfois en lien avec des mouvements sociaux, contribuent à faire changer les régimes de discussion et de décision politiques démocratiques. Dans cette perspective, Jean Widmer a conduit de nombreuses recherches sur la Suisse, notamment sur les rapports entre groupes linguistiques et la manière dont ces derniers sont mobilisés dans les votations. C’est dans cet esprit qu’il a fait de l’Institut de journalisme un Département voué à la sociologie de la communication.

On comprendra dès lors aisément que ces préoccupations l’ont conduit à œuvrer pour faire dialoguer les sciences sociales entre elles, oserais-je dire par delà leur ancrage facultaire. Les étudiants devaient ainsi pouvoir bénéficier d’une ouverture interdisciplinaire. Mais les structures universitaires nécessitent parfois de mettre en place des mesures d’organisation plus stables : la constitution du Département interfacultaire des sciences de la société, pour laquelle Jean a beaucoup travaillé, fut cette tentative. Il l’a menée avec le professeur Riccardo Lucchini, que je salue ici parce qu’il représente lui aussi un héritage fort pour l’identité du DSS.

En tant que professeurs et collaborateurs du Département, nous assumons fièrement ce versant de l’héritage intellectuel et institutionnel, ce couplage entre sociologie et sociologie de la communication. Nous ne pouvons pas nous contenter d’évoquer de façon incantatoire ces traits qui faisaient le personnage et la personnalité scientifique unique de Jean Widmer. Sous une forme renouvelée et qui nous est propre, nous souhaitons consolider les ponts qu’il a lancés entre la sociologie et la communication, nous désirons conserver à bon escient son attitude de résistance à la standardisation du travail intellectuel, homogénéisation qui conduit à proposer des productions et des cursus conformes, voire conformistes, ce qui ne nous semble pas la meilleure voie pour maintenir une position en vue dans le marché universitaire actuel.

Mais dans l’univers scientifique comme dans les familles, hériter signifier aussi pour les héritiers s’autonomiser de l’héritage qu’ils ont reçu, savoir s’en détacher tout en s’en montrant digne. C’est toute la complexité des processus de transmission : les parents veulent des enfants qui tout à la fois correspondent à leur attentes et portent plus loin leurs attentes ; les héritiers aspirent à se créer leur propre réputation.

Les professeurs et collaborateurs du Département des sciences de la société ont continuellement discuté les apports de Jean Widmer, en premier lieu en sa présence et ensuite en son absence. Chacun d’entre nous l’a fait en fonction de sa spécialité et de son terrain d’étude. Pour ma part, je me remémore avec bonheur et nostalgie nos discussions sur les journalistes et leur rôle dans la société, nos échanges sur les rapports entre la sociologie interactionniste, la sociologie de Pierre Bourdieu et les divers courants de l’ethnométhodologie. Ces débats indiquent que nous partagions une certaine vision du rôle professoral : montrer aux étudiants et aux futurs chercheurs qu’il existe différents modèles et approches pour comprendre la société, pour lire et décoder le monde social. Dans cet esprit, nous assurons la continuité des thèses et des mémoires entrepris sous la direction de Jean, je pense particulièrement aux thèses d’Alain Bovet, de Philippe Gonzalez et de Julia Hedström.

Je terminerai en évoquant un troisième aspect de l’héritage : hériter peut, dans certaines circonstances, confronter les héritiers aux transactions et aux négociations sur le devenir de l’héritage. Vous n’avez qu’à ici songer aux possibles querelles familiales qui surgissent au moment des partages de succession , et ceci mais oui parfois même dans les meilleures familles ! Les institutions universitaires, comme toutes les institutions, savent remercier ceux qui ont œuvré pour elles, car les membres de ces institutions sont conscients qu’elles n’existeraient tout simplement pas sans les personnalités individuelles qui les vont vivre. C’est pour cette raison que nous sommes réunis aujourd’hui. Qu’advient-il au-delà des moments commémoratifs ? Happées par le présent et le futur immédiat, les institutions tendent à retrouver rapidement leur mode de fonctionnement si je puis dire « normal », au risque d’oublier ce qu’elles doivent à ceux qui représentent leur passé récent. Pour les membres du Département des sciences de la société, l’hommage d’aujourd’hui a une portée à plus long terme qu’une journée dédiée à la mémoire de Jean Widmer. Nous sommes convaincus que l’Université de Fribourg a une carte à jouer dans la promotion des sciences sociales, carte qu’il serait dommage de galvauder. En tant qu’héritiers les plus proches au sein de l’institution, nous mettons beaucoup de conviction scientifique, d’énergie et de volonté à maintenir et à améliorer les conditions matérielles favorables à la poursuite de cet objectif.

L’entourage proche de Jean Widmer et les personnes qui l’ont bien connu dans et hors l’Université le savent et nous soutiennent.

Prof. Muriel Surdez

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