AVERTISSEMENT

Ce troisième tome des Nouvelles Nouvelles est donné ici dans une version dépourvue d’annotation (à l'exception des p. 210-250 consacrées à Molière), mais qui propose un état du texte résultant d’une procédure d’établissement conforme aux critères définis.

TROISIÈME PARTIELe texte de cette troisième partie a été établi sur l'édition originale.

Détail de la première gravure du tome III (p. 3). © BNF

 

Le Jaloux par force. Nouvelle.

Timandre et Clidamire, après s’être quelque temps fait l’amour sans qu’il leur fût arrivé aucun accident digne d’être raconté, furent enfin mariés au grand contentement de l’un et de l’autre. Les fiançailles se firent en la maison de Clidamire où, après un superbe souper qui dura jus-44que bien avant dans la nuit, toute la compagnie se divertit agréablement en attendant le point du jour, qui ne se fut pas plus tôt montré que l’on les fut conduire au temple pour la cérémonie des épousailles. Ensuite de quoi, le marié et la mariée se séparèrent et chacun s'en retourna chez soi, tant pour se reposer que pour se préparer à venir le soir au souper, qui se devait faire chez un des plus fameux traiteurs de Paris, les plus riches de cette ville suivant presque tous cette coutume lorsqu'ils marient leurs enfants.

L'après-dînée de ce même jour, comme Timandre se préparait pour aller où se devait faire le souper, il reçut ce billet d'une femme qu'il estimait beaucoup et en laquelle il avait une confiance toute particulière.55

MÉLASIE A TIMANDRE.

Je vous prie de me venir trouver dès que vous aurez reçu ce billet, et de croire que, si l'on ne m'avait persuadée qu'il y va de votre honneur et de votre vie, je ne vous ferais pas cette prière un jour où vous ne devez pas manquer d'occupation et que vous devez avoir destiné tout entier à l'amour.

Timandre n'eut pas plus tôt lu ce billet qu'il se résolut d'aller trouver Mélasie, s'imaginant qu'il serait bientôt de retour et que l'excuse qu'il avait serait plus que valable pour lui faire 66 quitter sans incivilité la meilleure compagnie du monde. Mais comme l'on l'avait autrefois soupçonné d'avoir plus que de l'estime pour cette dame, il ne voulut point donner sujet à sa femme et à ses parents de se plaindre de lui, ce qui l'obligea de sortir seul, par la porte de son jardin, et de prendre une chaise au premier carrefour, ce qu'il fit sans rencontrer personne qui le connût.

Il trouva Mélasie dans une salle basse, qui lui dit que Thersandre, un de ses voisins, lui était venu dire que, puisqu'elle connaissait particulièrement Timandre, il la priait de lui permettre qu'il lui pût parler chez elle, et qu'il la conjurait de l'envoyer quérir de sa part ; que d'abord elle s'en était défendue et qu'elle lui avait dit qu'elle 77 passerait pour ridicule si elle envoyait quérir un homme pour lui parler d'affaires le jour de ses noces, mais qu'après qu'il eut dit qu'il ne pouvait tarder davantage à lui parler en secret et qu'il y allait de la vie et de l'honneur de l'un et de l'autre, elle avait cru, pour leur rendre service à tous deux, être obligée de l'envoyer chercher. Elle ajouta que Thersandre était dans sa chambre et qu'il y pouvait monter, afin de l'entretenir sans témoins.

Quoique Timandre se doutât bien de ce que Thersandre lui voulait, il n'en témoigna rien à Mélasie. Il la remercia seulement de la peine qu'elle avait prise et monta ensuite à la chambre où l'on l'attendait. Thersandre, l'ayant aperçu, le salua d'un 88air qui faisait assez voir ce qu'il avait dans l'âme et, s'étant approché près de lui, lui dit, d'un ton à ne pouvoir être entendu hors de la chambre :

— J'ai cru devoir user de cet artifice pour tirer aujourd'hui raison de ce que je veux de vous ; car enfin, quelque généreux que je vous connaisse, vous n'auriez eu que trop de sujet de ne me pas satisfaire aujourd'hui, si je vous eusse envoyé un cartel. C'est pourquoi j'ai cru que je vous devais parler moi-même. Sachez donc, ajouta-t-il, qu'il y a longtemps que j'ai de l'amour pour Clidamire, comme vous avez pu apprendre par le bruit qui a couru que je n'en étais pas haï. Cependant, quelques affaires domestiques m'ayant appelé à la campagne, vous vous êtes servi de 99 ce temps pour presser votre mariage, et Clidamire, se voyant pressée par son père, y a consenti, plutôt par obéissance que par inclination. Ce procédé m'a tellement irrité que j'ai résolu d'en tirer vengeance et de vous ôter la vie avant que vous ayez l'avantage de voir Clidamire entre vos bras. Car enfin, si ce bonheur vous était arrivé, la satisfaction que je pourrais demain tirer en vous immolant à mon ressentiment ne serait qu'imparfaite : vous mourriez avec trop de satisfaction et, jusqu'au fond des enfers, le souvenir d'avoir possédé Clidamire vous rendrait heureux au milieu des supplices. C'est pourquoi j'ai résolu de ne vous point quitter aujourd'hui que vous ne m'ayez satisfait.

— Si je croyais, lui 1010 répondit froidement Timandre, devoir mourir dans ce combat, j'attendrais encore quelques jours à le faire, tant pour emporter le doux souvenir d'avoir vu Clidamire entre mes bras que pour avoir le temps de faire un héritier de son sang et du mien qui pût un jour venger ma mort.

— Vous dites vrai, répliqua Thersandre, ce fils me ferait périr, mais ce serait avant que d'avoir assez de force pour m'attaquer, puisque le dépit que j'aurais de voir caresser ce fils à Clidamire et de voir tous les jours votre sang entre ses bras, me ferait mourir avant qu'il pût concevoir le dessein de venger la mort de son père.

— Puisqu'il est ainsi, repartit Timandre, d'un air encore plus froid et plus dédaigneux qu'auparavant, j'ai donc encore 1111 envie d'attendre quelques jours. Je crois aussi bien que j'aurais aujourd'hui trop bon marché de vous, puisque la pensée que j'aurais d'aller posséder Clidamire au sortir du combat me ferait sans doute avancer l'heure de votre trépas.

Le dépit d'avoir perdu Clidamire, répliqua fièrement Thersandre, ne me donnera pas moins de courage que vous donnera la pensée que vous devez aujourd'hui être maître de toutes les beautés de cette illustre personne. C'est pourquoi sortons promptement, pour voir si le sort continuera de vous favoriser.

— Je doute encore, répondit Timandre, si je vous dois satisfaire avant que d'avoir vu Clidamire entre mes bras, parce que cette possession donnera de la force à votre dépit et que, ce 1212 dépit étant beaucoup plus grand, il vous rendra plus hardi et vous donnera plus de courage, ce qui relèvera l'éclat de ma victoire, parce que j'aurai plus d'honneur à vaincre un rival qu'un juste et violent dépit rendra le plus furieux de tous les hommes, qu'à présent qu'il espère encore m'empêcher de posséder l'objet de notre dispute et de notre amour. Puisque toutefois, continua-t-il, après avoir rêvé quelque temps, vous m'assurez que vous êtes en état de vous bien défendre, je veux bien vous satisfaire présentement.

— Non, non ! repartit Thersandre, ce ne sera point moi qui me défendrai : je prétends t'y contraindre toi-même, je serai l'attaquant et tu seras le défenseur.

Timandre ne répondit rien à ce 1313discours audacieux, mais il sortit le premier en le regardant d'un air qui faisait voir qu'il n'appréhendait point ces menaces. Avant que de sortir de ce logis, ils prièrent tous deux Mélasie de ne point dire qu'ils y fussent venus. Ensuite ils entrèrent chacun dans leur chaise, sans être accompagnés de personne, parce qu'ils n'avaient point mené de valets. Ils se firent mener jusqu'au bout du faubourg le plus proche, où ils feignirent d'entrer dans une maison et renvoyèrent leurs chaises. Quand elles furent parties, ils sortirent du lieu où ils étaient entrés et furent dans la campagne, où ils firent plusieurs tours jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un lieu commode pour exécuter leur dessein. Après en avoir choisi un, ils mirent l'épée 1414 à la main, se battirent fort longtemps sans emporter l'avantage l'un sur l'autre. Mais le sort voulut que Thersandre, après s'être battu aussi vaillamment qu'il avait audacieusement parlé, reçut un coup dont il mourut un moment après. Laissons-le expirer en repos, et donnons le temps à Timandre de se sauver, pendant que nous retournerons voir ce qui se passe à la ville.

La prière que ces deux rivaux avaient faite à Mélasie de ne point dire qu'ils étaient venus chez elle, et l'air dont ils en étaient sortis, lui firent soupçonner quelque chose de leur dessein et, après avoir bien rêvé d'où pourrait venir leur querelle, elle se ressouvint que Thersandre avait été amoureux de Clidamire, ce qui la confirma dans la pensée 1515 qu'elle avait qu'ils étaient allés se battre, et ce qui la fit résoudre, connaissant la faute qu'elle avait faite, de ne dire à personne qu'ils étaient venus chez elle.

Pendant que ces choses se passaient, tous ceux qui étaient conviés au festin se préparaient pour y paraître avec éclat. Ce n'était que joie dans la maison de Clidamire, chacun était autour d'elle pour l'ajuster et l'on n'oubliait rien de ce qui pouvait lui donner de nouveaux agréments. Étant achevée d'habiller, elle attendit longtemps son époux, qu'elle croyait qui la devait venir prendre pour la conduire au lieu où se devait trouver l'assemblée. Mais Clidaris, père de Clidamire, se lassant d'attendre et croyant que son gendre ne viendrait point, parce qu'il demeu- 1616rait proche du lieu où l'on se devait trouver, se résolut d'y mener sa fille.

Il n'y fut pas plus tôt entré qu'il demanda à la compagnie, qui était déjà fort grande, s'il n'était point venu, et l'on lui répondit que non. Il attendit encore quelque temps, après lequel il fut lui-même le chercher à son logis. Mais il fut bien surpris d'apprendre que l'on ne savait ce qu'il était devenu, ce qui l'obligea à revenir sur ses pas trouver la compagnie, qui l'attendait toujours. Il se passa encore quelque temps, pendant lequel on l'attendit avec espérance qu'il viendrait, mais non pas sans chagrin ; à ce chagrin succéda un peu de dépit et de colère ; à cette colère, la crainte qu'il ne lui fût arrivé quelque malheur ; et à cette crainte, la perte de l'espérance que l'on 1717 avait toujours eue qu'il viendrait.

Ensuite (la vue des choses qui peuvent réjouir augmentant la douleur plutôt que de la soulager) l'on congédia les violons, qui murmurèrent fort, quoique bien payés, et qui pestèrent contre la noce, dont toutefois ils sortirent plus légers, plus droits et plus sages qu'ils n'avaient jamais fait de ce lieu. Après que les violons furent partis, le traiteur dit que, si l'on ne se mettait pas au plus tôt à table, les viandes ne vaudraient plus rien, et qu'il avait déjà usé plus d'un muid de charbon à les faire réchauffer.

Pendant ce temps, la mariée fondait en pleurs, ses parents et ses plus particuliers amis étaient auprès d'elle, qui tâchaient de la consolerCette scène est représentée sur la gravure placée à l’orée de la nouvelle (p. 3), et ceux qui n'étaient pas si familiers, aussi bien que 1818 ceux que le hasard avait fait trouver en ce lieu (car, en de pareilles rencontres, il se trouve toujours plus de personnes qu'il n'y en a de conviées), ne savaient quelle posture tenir, beaucoup prenant autant d'intérêt au souper qu'à la perte du marié. La plupart des enfants s'endormaient auprès de leur mère, et les autres leur demandaient sans cesse si l'on souperait bientôt. D'un autre côté, les valets s'entretenaient ensemble : les uns disaient qu'ils en auraient meilleure part, si leurs maîtres et leurs maîtresses ne mangeaient point, et les autres, que leurs maîtres les emmèneraient sans souper.

Enfin, après qu'une heure fut sonnée, quelques-uns mangèrent un morceau à la hâte et l'on laissa presque tout aux valets, mais l'on ne leur 1919 donna pas le temps de le manger. Ensuite, l'on ramena la mariée à son logis, et le traiteur et ses gens restèrent bien étonnés, n'ayant jamais vu chez eux de pareilles noces.

Quand Clidamire fut arrivée chez elle, l'on la déshabilla, mais non pas avec les cérémonies que l'on a coutume de faire en de semblables jours : il n'y eut point de confitures à ce coucher, personne ne parut enjoué et ne se cacha dans la chambre de l'épousée. Au contraire, ceux qui n'étaient pas assez tristes tâchaient de le paraître ; car il y en avait qui ne pouvaient s'empêcher de rire, quand ils se représentaient que cette pauvre fille, après avoir cru coucher ce soir-là en compagnie, devait passer la nuit toute seule. Tous ceux qui 2020 s'en retournèrent, qui étaient en grand nombre et qui avaient voulu venir jusque chez Clidamire, espérant toujours que Timandre pourrait revenir, raisonnèrent sur cette aventure et tâchèrent d'en trouver le sujet, qu'ils croyaient ne point venir du mouvement de Timandre, parce que rien ne l'avait contraint à épouser Clidamire et qu'il avait toujours recherché ce mariage avec empressement.

Pendant que Clidamire soupire seule dans son lit, retournons à celui qui en devait occuper la moitié et que nous avons laissé auprès d'un rival expirant.

Timandre n'eut pas plus tôt vu tomber son rival qu'il cessa de le combattre. Thersandre lui fit connaître qu'il lui voulait parler, mais il ne put proférer une 2121 seule parole et mourut un moment après avoir reçu le coup. Ce vainqueur, après avoir vu son rival sans vie, ne songea plus qu'à venir goûter les plaisirs que l'hymen lui préparait. Mais, comme il commençait à se faire tard et que, pour chercher un lieu propre à se battre sans être vus, ils avaient été fort avant dans la campagne par des routes qui leur étaient inconnues, il eut de la peine à reconnaître son chemin et en prit un tout contraire à celui de la ville. Il fut à peine entré dans ce chemin qu'il fut attaqué par cinq voleurs.

Quoiqu'il fût un des plus vaillants et des plus adroits hommes de son siècle, il ne ressembla point à ces héros qui donnent la mort, ou du moins qui font fuir tous ceux qui les attaquent, quelque grand 2222 qu'en puisse être le nombre. Tout ce qu'il put faire, ce fut de combattre en vaillant homme et non comme ces demi-dieux. Il se défendit longtemps, il en tua un, il en blessa un autre, mais il reçut aussi une blessure qui le mit hors de combat, ce qui fut cause que ces voleurs le dépouillèrent, aussi bien que leur compagnon, afin que l'on les prît pour des gens qui avaient été volés. Ensuite de quoi ils s'en allèrent et les laissèrent tous deux pour morts, bien que Timandre ne le fût pas.

Quand il fut revenu un peu de son évanouissement : « Ô Ciel ! dit-il d'une voix languissante, est-il possible que je sois ce Timandre qui s'estimait ce matin le plus heureux des hommes et qui a eu le bonheur de vaincre après-dînée un rival des plus redouta- 2323bles ? Que l'on cherche tant que l'on voudra, l'on ne trouvera jamais d'aventure pareille à la mienne : j'étais hier, à l'heure qu'il est, au milieu des divertissements et le sort semblait encore m'en préparer de plus grands pour aujourd'hui ; cependant, par un caprice dont il est seul capable, à l'heure qu'il me promettait ces plaisirs, il me met au milieu d'une campagne nu, sans clarté, blessé, peut-être sur le point d'expirer, sans secours, sans espérance d'en avoir, et sans savoir même le chemin pour en aller chercher, et tout cela dans un temps où l'Amour et l'Hymen, accompagnés des Plaisirs, me devraient conduire au lit nuptial. »

Cet infortuné, au lieu d'entendre chanter son épithalame, déclamait ainsi contre son malheur 2424 et contre les caprices du sort, sans être entendu ni secouru de personne. Ses ennemis ne vinrent point le secourir, il ne s'en trouva point si tard dans la campagne, ni si à propos ; il ne vint point non plus d'inconnu le faire porter chez lui pour le faire panser et lui faire ensuite conter son histoire, qui n'eût pas été longue. Il reçut néanmoins un plus grand secours, puisqu'il en reçut un du ciel, qui ne fut pourtant qu'un petit clair de lune, à la faveur duquel il découvrit la maison d'un paysan, dont il n'était pas fort éloigné, où il se traîna du mieux qu'il put. Après avoir heurté à la porte et fait connaître à ceux qui lui parlèrent qu'il avait été attaqué par des voleurs et qu'il avait été blessé, il promit beaucoup à ces bonnes 2525gens, s'ils voulaient le secourir. L'espérance du gain leur fit ouvrir la porte, après avoir toutefois regardé par la fenêtre quel homme c'était, s'il était vrai qu'il fût blessé et s'il était seul.

Timandre ne fut pas plus tôt entré qu'il pria que l'on lui allât quérir le chirurgien le plus proche, ce que le fils du paysan fit avec toute la diligence imaginable, ayant eu l'esprit d'en aller quérir un qui était chez un gentilhomme qui était malade dans une maison qu'il avait proche de ce lieu.

Le chirurgien, ayant visité sa blessure, trouva qu'elle n'était pas mortelle et qu'il n'était faible qu'à cause du sang qu'il avait perdu.

Ce triste et malheureux héros, après avoir été pansé, se reposa 2626 le reste de la nuit et, quand le jour fut venu, il écrivit à son beau-père le lieu où il était, et le conjura d'amener Clidamire, que je ne puis nommer autrement, n'étant plus fille et n'étant pas encore femme. Il le pria aussi de ne dire à qui que ce fût qu'il eût eu de ses nouvelles, jusqu'à ce qu'il l'eût entretenu. Il envoya cette lettre par son hôte, à qui il commanda de ne rien dire, quelques questions qu'on lui fît. Le père de Clidamire ne l'eut pas plus tôt reçue qu'il la montra à sa fille. Ils résolurent ensemble de partir et avisèrent aux moyens de le faire sans que personne n’en sût rien, ce qui ne leur fut pas fort difficile, parce qu'ils devaient revenir le même jour.

Ce bon homme, après les avoir menés dans la chambre de son 2727 nouvel hôte, en sortit pour les laisser parler en liberté. Timandre leur dit d'abord qu'ils ne s'effrayassent point et que sa blessure n'était pas dangereuse. Il leur dit ensuite que, comme ils lui touchaient de si près, il ne leur voulait rien déguiser et que, quand il le voudrait faire, il lui serait impossible, ne trouvant rien qui lui pût servir d'excuse et le mettre à couvert du blâme que l'on pourrait lui donner. Ensuite il leur raconta tout ce qui lui était arrivé et comme il lui eût été impossible de s'en défendre, de la manière dont il avait été engagé. Il leur demanda si l'on ne se doutait de rien et ce que l'on disait de Thersandre. Clidaris lui dit que ses parents croyaient que le dépit qu'il avait eu d'avoir trouvé 2828 sa maîtresse mariée l'avait fait quitter Paris, et qu'ils ne s'en mettaient pas beaucoup en peine; que Mélasie n'avait point dit qu'elle les eût vus ni l'un ni l'autre, d'où ils conjecturèrent que, quand même elle se douterait de la chose, elle était trop prudente pour la divulguer, après avoir été cause qu'ils s'étaient battus.

Ils s’entretinrent encore quelque temps ensemble et puis ils tombèrent d’accord de ce qu’ils devaient faire pour cacher ce qui était arrivé à notre héros et pour rendre raison de son absence, ce qui n’était pas peu difficile, ne trouvant rien qui pût justement engager un homme à s’absenter le jour de ses noces, à moins que d’avoir été marié par force, ce qui n’était pas. Ils se résolurent néanmoins de laisser croire ce 2929 que l’on voudrait, après en avoir donné quelques raisons apparentes. Et voici ce qu’ils firent.

Clidaris et sa fille, après avoir demeuré quelques heures en ce lieu, partirent pour s’en revenir à Paris, avec une lettre écrite de la main de Timandre et cachetée de son cachet. Le lendemain, ils laissèrent entrer chez eux quantité de parents, d’amis et de voisins, qui leur venaient faire des compliments de condoléance. Leur chambre étant ainsi remplie, ils se firent apporter la lettre de Timandre par un homme supposé. D’abord ils témoignèrent leur surprise et leur joie en reconnaissant l’écriture et, après l’avoir lue bas, ils la lurent haut, afin que la compagnie prît part à leur joie.

Avant que de vous apprendre3030 ce que cette lettre contenait, il est à propos que vous sachiez que Timandre avait encore sa mère, qui demeurait à une maison de campagne, à quinze lieues de Paris, et qui n’en pouvait sortir à cause de son extrême vieillesse. Timandre mandait que, bien qu’il fût plus digne de pitié que de blâme d’avoir été obligé de quitter, le jour de ses noces, la personne du monde qu’il aimait le mieux, il ne laissait pas de croire que l’on attribuerait ce qui était arrivé à un manque d’amour et que l’on ne laisserait pas que de lui faire des reproches ; qu’après être sorti du temple il avait trouvé une lettre chez lui, qui lui avait appris que sa mère était à l’extrémité et qu’elle le mandait pour 3131lui dire des choses de grande conséquence, qui le regardaient et qu’elle ne voulait confier à personne ; et qu’un peu de temps après avoir lu cette lettre, il aperçut dans un carrosse un de ses amis qui allait à la campagne et qui devait passer par le lieu où sa mère était, et qu’il avait pris cette commodité, crainte de la trouver morte s’il tardait davantage, ce qui avait été cause qu’il n’avait eu le temps que d’écrire à son beau-père un mot sur-le-champ, pour lui faire savoir son voyage, et de le lui envoyer par son valet. À la fin de la lettre, il le conjurait de le venir trouver et de lui amener sa femme.

Cet artifice réussit d’autant plus facilement que les intéressés savaient la vérité et que 3232 ceux qui ne le sont point ne pénètrent pas si avant que les autres. C’est pourquoi la compagnie trouva cette excuse raisonnable, et l’on rejeta toute la faute sur le valet, qui n’avait point apporté la lettre.

Clidaris et sa fille, qui ne devaient pas aller si loin que l’on s’imaginait, partirent dès le lendemain, et, au lieu d’aller à la maison de la mère de Timandre, ils le furent trouver au lieu où il était, comme ils en étaient demeurés d’accord. Ils y demeurèrent jusqu’à ce qu’il fût parfaitement guéri. Pendant le séjour qu’ils y firent, ils apprirent que l’on avait trouvé dans les champs un homme mort et dont on ne pouvait reconnaître les traits, ce qui faisait croire qu’il y avait longtemps qu’il y était. 3333 Ils surent, de plus, que l’on croyait qu’il avait été assassiné, parce que l’on avait trouvé son épée dans son fourreau et que l’on ne l’avait point volé, ce qui avait été cause que l’on l’avait porté au temple le plus proche. Ils se doutèrent bien que c’était Thersandre, car Timandre dit qu’il lui avait à dessein remis ainsi son épée.

Après la guérison de ce malheureux époux, qui depuis son mariage n’avait point couché avec sa femme, ils revinrent à Paris, où personne ne se doutait de ce qui était arrivé.

Puisque leur mariage est présentement consommé, il est temps de vous dire un mot de leurs personnes. Clidamire était une fille unique, elle avait la taille petite et ne pouvait point passer pour 3434belle, bien qu’elle eût beaucoup d’agrément et ce je ne sais quoi qui charme et qui se rencontre souvent dans les beautés médiocres, et jamais dans les grandes et parfaites beautés. Son esprit ressemblait à sa beauté et, bien qu’il ne fût pas tout à fait grand, il ne laissait pas que d’avoir des brillants qui la faisaient quelquefois admirer dans la conversation. Toutes ces choses étaient accompagnées d’un grand bien, ce qui fut cause que Timandre soupira pour elle, car il en avait fort peu. Mais, en récompense, il passait pour être un des mieux faits et des plus beaux hommes de son siècle, ce qui fit que Clidamire consentit facilement à l’épouser. Vous apprendrez bientôt l’humeur de l’un et de l’autre.

Six mois après que Timandre 3535 fut marié, un de ses parents, qui demeurait ordinairement à la campagne, le vint voir et, comme c’était un homme fort enjoué, après lui avoir fait cent plaisantes questions sur son mariage, il lui demanda de quelle humeur était sa femme. Timandre, au lieu de répondre à ce qu’il lui demandait, lui dit que, puisqu’il aimait les nouveautés, il fallait qu’il lui montrât une pièce nouvelle que l’on lui avait donnée ce jour-là. En disant cela, il tira un papier de sa poche, qu’il lui donna et, comme il était vrai que ce parent se plaisait à voir tout ce qui se faisait de nouveau, il le prit et le lut aussitôt. 3636

DE LA JALOUSIE DES FEMMES.

Quoique la jalousie soit plus ordinaire aux hommes qu’aux femmes, il est néanmoins constant qu’il y a des femmes jalouses et, bien qu’elles n’aient pas le même pouvoir sur leurs maris que leurs maris ont sur elles, elles ne laissent pas que de leur donner bien de la peine quand elles sont travaillées de ce mal. Il semble que la Nature, ne voulant pas que l’on donnât des louanges au beau sexe pour être plus ordinairement exempt de cette passion, ait donné de la jalousie à de certaines femmes pour toutes celles qui n’en ont point, ce qui rend celles-là tellement insupportables que la plus 3737 forte jalousie des hommes ne paraît point incommode en comparaison de la leur. Quand un homme est si malheureux que de rencontrer une maîtresse de cette humeur, elle lui fait souffrir des peines qui ne sont pas imaginables. Quelques affaires qu’il ait et quelques excuses légitimes qu’il lui puisse donner, il faut qu’il soit toujours auprès d’elle. Elle ne saurait se persuader qu’il ait d’affaires plus pressantes que celle de la venir voir et, quand elle est convaincue qu’en perdant son temps auprès d’elle il perd sa fortune, elle est si jalouse qu’elle le devient même de la fortune. Elle a peur que cette déesse ne le favorise trop et qu’il ne l’abandonne pour se donner entièrement à elle.

S’ils se rencontrent ensemble en une compagnie, il 3838 faut qu’il l’entretienne toujours et que, pour l’empêcher de gronder, il passe pour le plus incivil des hommes. Elle rompt en un mois vingt fois avec lui et proteste qu’elle ne veut jamais en entendre parler. Cependant elle se raccommode toujours, dès qu’il la vient voir et, bien qu’elle rompe souvent avec lui, qu’elle le gronde sans cesse, qu’elle lui fasse mauvaise mine et qu’elle paraisse toujours irritée, elle ne perd néanmoins rien de son ardeur, ce qui confirme que la jalousie est un grand témoignage d’amour et que l’on se doit plus fier sur l’amour d’une femme jalouse que sur celle des autres.

Voilà ce qu’une jalouse fait devant son mariage. Voyons si elle devient plus raisonnable après.

Le mariage guérit quelquefois la 3939 jalousie des hommes, qui avaient sujet de craindre que l’on ne leur enlevât un bien qui n’était pas encore à eux, et qui par ce moyen avaient sujet de paraître jaloux, tout homme devant craindre que ses rivaux ne soient plus heureux que lui. Mais il n’en va pas de même à l’égard de la femme : le mariage augmente toujours sa jalousie, et elle croit avoir d’autant plus de lieu d’en avoir que l’on doit plus appréhender de perdre une chose qui est à soi qu’une que l’on prétend et l’on n’a pas encore. C’est pourquoi si, devant que d’être mariée, elle voulait toujours avoir un amant auprès d’elle, elle veut à peine laisser sortir son mari pour aller à ses affaires domestiques. Elle s’imagine toujours qu’il y met plus de temps qu’il ne de-4040vrait et que, loin de revenir avec elle, il se va divertir avec des personnes qu’il aime mieux, ce qui, arrivant tous les jours, la rend insupportable par ses plaintes souvent réitérées, ses discours piquants et ses redites continuelles.

Elle veut qu’il lui fasse la cour comme s’il n’était pas marié, qu’il n’entretienne jamais qu’elle en compagnie et, s’il arrive par hasard qu’il s’attache des yeux à quelque autre ou qu’il lui parle, elle lui fait une mine effroyable et fait connaître par là sa jalousie à tout le monde. Elle en est souvent raillée et sert souvent, sans qu’elle s’en aperçoive, de divertissement à toute la compagnie. Elle n’épargne rien pour découvrir toutes les intrigues de son mari, ce qu’elle fait facilement, puisque, outre l’artifi-4141ce commun à toutes les femmes, la jalousie ne lui inspire que trop de moyens pour en venir à bout, et cette connaissance, loin de soulager son mal, ne faisant que l’irriter, chacun connaît assez, la sachant en cet état,

Jusques où peut aller la fureur d’une femme.

C’est pourquoi je n’en parlerai point et me contenterai de dire qu’il n’y a rien de plus terrible qu’une femme en cet état : ses yeux, sa voix, ses actions, tout marque de la fureur en elle et, quand même elle ne parlerait pas, ses regards sont capables de faire trembler les plus assurés. Qu’est devenue, me dira-t-on, cette douceur si naturelle au sexe ? Dès que la jalousie s’empare du 40, sic, pour 4240, sic, pour 42 cœur d’une femme, elle l’en bannit pour jamais et, si elle la pouvait une fois rappeler, elle serait en bonne intelligence avec son mari. Mais, par une bizarrerie inconcevable, leur jalousie abhorre le seul remède qui la peut guérir.

Si une femme pouvait quitter la fureur qu’elle lui inspire et se plaindre une fois de bonne grâce, si elle pouvait se résoudre à pousser des soupirs qui ne fussent entendus que de son mari, au lieu de ces soupirs qui se font entendre de tout le monde, qui n’exhalent que de la fureur et que l’on prend partout plutôt pour enfants de la rage que pour fils de la douleur, il n’y a point de cœur si dur qui ne se rendît ; mais, la femme voulant tout obtenir par la force, il n’est pas juste que le mari se rende son 41, sic41, sic esclave. Ce qui fait voir que toutes les querelles domestiques viennent de ce que jamais femme ne s’est plainte avec douceur.

Elle ne cesse point de crier, quand elle en a une fois pris l’habitude, et ces cris ne cessent pas même quand elle a tort, parce que sa jalousie l’aveugle tellement qu’elle est incapable d’avoir d’autres sentiments que ceux qu’elle lui inspire. C’est pourquoi le sénat de Marseille eut raison d’entériner la requête de celui qui demandait permission de se tuer pour s’exempter de la tempête de sa femme. Que ce mot de tempête exprime bien le bruit que fait une femme jalouse quand elle se plaint, et montre bien que l’on n’en peut souffrir rien de pis que la jalousie. Je veux bien néanmoins que ce soit une preuve 4242 d’amour. Mais c’est une preuve dont on ne se doit point servir et qui nuit plus qu’elle ne sert.

Un homme raisonnable ne se devrait toutefois point fâcher de la jalousie de sa femme, quand elle ne va pas jusque dans l’excès, la jalousie des femmes marquant d’ordinaire bien plus d’amour que celle des hommes, puisque la plupart des hommes ne sont jaloux que de leur réputation, et que les femmes ne sont jalouses que de leurs maris.

Comme j’ai fait voir dans le commencement de cette pièce qu’il y a peu de ces femmes jalouses dont je viens de parler, le beau sexe, loin d’en paraître fâché, doit me prêter sa voix pour m’aider à faire la guerre à ces furieuses, afin que, leur humeur étant changée, l’on ne trou-4343ve plus rien que de parfait parmi les dames.

Après avoir lu cette pièce, qui le fit rire en quelques endroits, il en relut ces lignes, qu’il trouva le plus à son goût : "La jalousie des femmes marquant d’ordinaire bien plus d’amour que celle des hommes, puisque la plupart des hommes ne sont jaloux que de leur réputation et que les femmes ne sont jalouses que de leurs maris."

Quand il eut achevé de lire cet endroit :

— Il me souvient, dit-il à Timandre, qu’avant que vous me donnassiez cette pièce, je vous avais demandé de quelle humeur était votre femme, et que vous ne m’aviez point fait de réponse.

— Vous auriez tort de vous plaindre, répondit Timandre et, depuis que vous m’avez parlé, je vous ai tant fait savoir de cho-4444ses sur ce sujet que je n’ai plus rien à vous dire. Je vois bien, continua-t-il en le regardant, que ce discours vous surprend. Mais sachez que cette pièce qui m’est tombée entre les mains et que vous venez de lire décrit entièrement l’humeur de ma femme, et que je crois qu’elle a servi de modèle à celui qui l’a composée. Six mois sont à peine passés depuis que je suis marié et depuis ce temps sa jalousie m’a pensé faire désespérer.

Il en eût dit davantage, s’il n’eût été interrompu par une personne qui avait des affaires avec lui, ce qui fut cause que ce parent sortit afin de les laisser seuls. Mais comme nous ne devons raconter que les affaires qu’il eut avec sa femme, laissons-les en repos, pour passer à quelque chose de plus divertissant. 4545

Comme Timandre avait épousé Clidamire plutôt pour l’amour de son bien que pour celui qu’il lui portait, il ne faut point s’étonner s’il n’eut point une grande attache pour sa femme et s’il ne fut pas de ceux qui font l’amour à leurs femmes aussi bien après que devant le mariage. Mais en revanche, il eut toute la reconnaissance qu’un honnête homme doit avoir : il lui fit tous les bons traitements imaginables, il ne lui refusa rien et la laissa vivre à sa fantaisie, afin de lui montrer par là qu’elle devait le laisser vivre à la sienne. Mais il se trompa bien, car sa trop grande complaisance donna trop de hardiesse à Clidamire et, comme peu à peu elle devint sans crainte pour lui, elle donna des marques publiques de sa ja-4646lousie et se plaignit hautement de son mari sans en appréhender la colère.

Timandre, de son côté, malgré l’humeur jalouse de sa femme, ne laissait pas que d’être souvent en compagnie et, comme il était aussi galant qu’il était bien fait, il se plaignait partout d’un mal qu’il ne ressentait pas toujours et parlait d’amour à toutes celles qui lui plaisaient.

Peu de temps après son mariage, Almaziane, qui était une parfaitement belle fille, se rencontra près de lui en une fête publique. Chacun peut s’imaginer ce que fait un galant homme en une semblable rencontre, et le temps qu’il a de faire briller son esprit dans la conversation jusqu’à ce que la fête 4747 commence. Timandre employa bien ce temps et charma tellement Almaziane et sa mère qu’il eut permission de les aller voir chez elles ; et, après quelques assiduités, il surprit toute l’estime de l’une et toute la tendresse de l’autre. Cela l’embarrassa, parce qu’il avait fait croire qu’il n’était point marié, et que la mère d’Almaziane lui dit que, puisqu’il témoignait tant d’ardeur pour sa fille, elle consentait qu’il l’épousât. Sa bonne fortune le surprit et lui donna quelque chagrin ; car il n’osait faire savoir qu’il était marié, de crainte que l’on ne lui défendît de voir Almaziane, pour laquelle il commençait à avoir plus que de l’estime, ce qui le fit résoudre à promettre qu’il l’épouserait et à chercher en même 4848 temps des moyens pour différer toujours son mariage. Le premier qu’il trouva fut de dire qu’il en avait écrit à un de ses plus proches parents, qui était en Italie, et que, bien qu’il fût maître de lui-même, il était bien aise d’en avoir la réponse avant que de rien avancer.

Comme le hasard se mêle quelquefois dans les affaires sans en être prié, il arriva que Clidamire sut tout ce qui se passait d’un marchand qui allait souvent chez Almaziane et qui venait pareillement chez elle. La fureur la saisit tellement, lorsqu’elle apprit cette nouvelle, que, ne pouvant pas aller chez Almaziane, parce qu’elle était indisposée, elle écrivit dès le même moment à la mère et à la fille tout ce que l’on pouvait dire con-4949tre son mari et blâma même la mère d’Almaziane de ce qu’elle permettait trop facilement qu’on entretînt sa fille.

Quand Timandre retourna chez Almaziane, il fut bien étonné de voir la froideur avec laquelle on le reçut. La mère de cette belle demanda si, quand il aurait eu réponse de la lettre qu’il avait écrite en Italie, rien ne l’empêcherait de se marier et s’il n’avait point à Paris quelque autre inclination que sa fille. Almaziane, voyant qu’il restait interdit, prit la parole et dit qu’on lui faisait tort de croire que c’était l’amour qui l’empêchait de lui donner la main, puisqu’il n’avait que de la haine pour la personne qui s’opposait à son mariage. Il connut aussitôt qu’elle voulait parler de sa femme et 5050 se douta bien que quelqu’un avait dit qu’il était marié. Mais, comme il ne croyait pas qu’ils en fussent pleinement informés, il s’en défendit jusqu’à ce que l’on lui montrât la lettre de sa femme. Il ne l’eut pas plus tôt vue qu’il changea ses défenses en excuses et dit cent jolies choses sur la violence que faisait sur les cœurs la beauté d’Almaziane. Mais tout cela n’empêcha pas que l’on ne lui donnât son congé.

Au sortir de chez Almaziane, il s’en retourna chez lui et, loin de quereller sa femme de la lettre qu’elle avait écrite, il souffrit sans répondre un seul mot tous les discours que la plus forte colère et la plus forte jalousie peuvent faire dire à une femme.

Clidamire, connaissant par là 5151 que ses soupçons étaient bien fondés, veilla si bien sur les actions de son mari qu’elle en découvrit la meilleure partie. Elle troubla la plupart de ses divertissements et l’alla même souvent chercher jusque dans les compagnies où il était, pour faire éclater ses plaintes aux yeux de tout le monde. Mais, comme elle vit que cela ne lui servait de rien et que la plus grande partie du blâme retombait sur elle, elle se persuada que le véritable moyen de le faire changer était de le rendre jaloux, ce qu’elle résolut de faire, sans toutefois blesser sa vertu.

Quelque temps après avoir pris cette résolution, elle se trouva chez une de ses voisines, où il y avait compagnie et, en s’entretenant de diverses choses, l’on 5252 vint à parler de la jalousie. Clidamire combattit le sentiment de tous ceux qui la blâmèrent et se fit admirer en soutenant qu’une femme qui avait un mari jaloux était parfaitement heureuse. Chacun soutint le contraire, mais surtout Argante, qui était un des plus galants hommes de ce quartier, lequel toutefois, après avoir défendu longtemps le parti qu’il avait pris, dit à Clidamire qu’il lui cédait la victoire et qu’il ne s’était opposé à ses sentiments que pour avoir l’honneur d’être vaincu d’un si charmant adversaire.

Après cette dispute, on changea le sujet de la conversation. Argante et Clidamire ne s’y mêlèrent point et s’entretinrent ensemble. Dans cet entretien particulier, il lui promit de 5353 faire une pièce à l’avantage des femmes qui avaient des maris jaloux et d’y mettre la plupart des raisons qu’elle avait dites en leur faveur. Il lui demanda ensuite permission de l’aller voir chez elle, ce qu’elle lui permit. Il la fut voir deux jours après et elle ne l’eut pas plus tôt aperçu qu’elle lui demanda s’il lui avait tenu parole. Il lui répondit qu’oui en lui donnant la pièce qu’il avait faite. Elle l’ouvrit aussitôt et lut ce qui suit. 5454

Le bonheur des femmes qui ont des maris jaloux, ou l’apologie de la jalousie.

Tous ceux qui savent que les passions des femmes ne sont point médiocres, qu’elles haïssent avec excès, qu’elles aiment avec violence et qu’elles veulent être aimées de même, ne trouveront pas étrange qu’elles se tiennent heureuses d’avoir des maris jaloux, puisque leur jalousie est une preuve de leur amour, et que tout ce qui marque de l’amour ne peut déplaire à des personnes qui souhaitent d’être aimées comme elles ai-5555ment, c’est-à-dire avec beaucoup d’ardeur. Cependant la plus grande partie du monde se persuade que la jalousie est moins supportable que la haine et qu’elle ne peut donner que du chagrin à la personne aimée, ce qui m’a poussé à faire voir tous les plaisirs et tous les avantages qu’elle lui peut apporter.

Les jaloux ont de tout temps été si malheureux que, par une bizarrerie inconcevable, ils ont été blâmés de la plupart du monde, sans qu’il se soit jamais trouvé personne qui ait entrepris leur défense. Au contraire, l’on s’est toujours emporté et l’on a toujours déclamé contre eux. Ils n’osent montrer qu’ils craignent de perdre la personne qu’ils aiment, sans passer pour bizarres, importuns et ridicu-5656les, comme si la crainte de perdre une chose que l’on aime était un crime pour eux, lorsqu’elle est une marque d’amour et de raison pour tout le reste des hommes.

Comme cette crainte qu’ils ont de perdre la personne aimée vient de la beauté qu’ils y trouvent et de la pensée qu’ils ont que la beauté peut être aimée, l’on lui ôte tous les avantages qu’elle a eus jusqu’ici, afin d’avoir lieu de blâmer toutes leurs pensées et toutes leurs actions, et l’on veut qu’il y ait des hommes qui croient que la beauté (qui doit être adorée et à qui l’on a autrefois élevé des temples) ne soit pas seulement digne d’être aimée. Pourquoi veut-on ôter les avantages de la beauté, pour avoir lieu de blâmer les ja-5757loux ? Pourquoi ne veut-on pas qu’ils aient des sentiments si justes et si naturels, qui ont été de tout temps autorisés par la coutume et par la raison, et qui sont permis au reste des hommes, non seulement pour toutes les belles choses, mais encore pour toutes les belles personnes ?

Il y a plus de femmes que l’on ne s’imagine qui se plaignent de ce que l’on tâche à persuader à leurs maris qu’ils sont incommodes lorsqu’ils donnent de visibles preuves de leur amour et qu’ils sont souvent avec elles. Mais elles ont beau se plaindre, l’on a tellement ajouté foi à ceux qui ont blâmé et qui blâment tous les jours les jaloux, que présentement toutes les assiduités des maris auprès de leurs femmes passent pour des crimes. 5858La vertu des maris n’est pas seulement méprisée, mais elle passe pour ridicule : l’on n’ose faire son devoir sans s’exposer à la raillerie publique. Il semble que les hommes ne soient mariés que pour n’être plus avec leurs femmes, et les femmes que pour ne voir plus leurs maris. Du moins passent-ils pour importuns s’ils viennent chez eux avant que la nuit soit venue. Et s’ils demeurent quelques heures à leur logis pendant le jour, l’on plaint les femmes à qui cela arrive et l’on leur veut persuader qu’elles sont malheureuses. Elles ont beau témoigner le contraire et dire qu’elles sont ravies de voir ce qu’elles aiment près d’elles, l’on n’en veut rien croire et l’on dit que leur vertu les fait parler de la sorte. L’on veut enfin qu’elles 5959 vivent avec joie et avec plaisir, étant séparées d’une moitié sans laquelle elles ne peuvent goûter de vrais ni de légitimes plaisirs.

Puisque les femmes trouvent de la satisfaction dans ce que l’on dit que la jalousie a de plus fâcheux, c’est-à-dire dans la compagnie de leurs maris, voyons si elles en trouveront moins dans les autres effets que produit cette passion. Si montrer la crainte que l’on a de perdre ce que l’on aime, si croire que la beauté peut être aimée de la plupart de ceux qui la voient, et si l’assiduité des maris auprès de leurs femmes passent pour trois grands crimes chez ceux qui condamnent la jalousie, jugez des peines qu’ils disent que font les soupçons, bien qu’ils n’alarment jamais une 6060 honnête femme, qu’ils ne servent qu’à faire connaître sa vertu et qu’ils lui causent bien des plaisirs et des avantages, que je prétends faire voir, après avoir examiné ce que ces critiques d’amour veulent qu’un amant et qu’un mari fassent pour faire connaître leur passion.

Quoiqu’il n’y ait point d’amant qui ne doive craindre qu’un bien qui n’est pas encore à lui ne lui échappe, et qui par cette raison ne doive justement être jaloux, puisque la jalousie d’un amant n’est autre chose que cette crainte, il ne faut pas, s’il ne veut attirer sur lui la haine de sa maîtresse, qu’il témoigne le moindre dépit, ni qu’il fasse éclater le moindre ressentiment contre ses rivaux. Il faut qu’il fasse bonne mine à ceux qui lui 6161 veulent ravir son bien et qui sont quelquefois sur le point de venir à bout de leurs desseins. Est-il quelque chose à quoi l’on impose de si dures lois qu’à la jalousie ? Quoi ! pour ne point passer pour jaloux, il faut ne donner nulle preuve de son amour ? Il faut être, ou du moins il faut paraître, insensible ? Il faut caresser ses ennemis ? Il faut trouver le moyen de gagner une victoire sans combattre et sans montrer que l’on a du courage ? C’est-à-dire qu’il faut attaquer un cœur sans se servir d’amour pour le gagner, bien qu’il n’y ait que lui qui ait des armes assez fortes pour l’obliger à se rendre. Et si l’on ne fait toutes ces choses, l’on passe pour un importun et pour un fâcheux, et le cœur que l’on poursuit, qui devrait être le prix 6262 de celui qui a le plus d’amour, est souvent le prix de celui qui paraît le plus insensible.

Si les preuves de l’amour d’un amant sont incommodes et lui doivent attirer la haine de sa maîtresse, au sentiment de ces aveugles critiques, celles d’un mari sont insupportables et le doivent faire haïr. Tout ce qui vient de lui déplaît, si l’on les en veut croire. Ils blâment son amour, ils en blâment les preuves ! Ils blâment sa jalousie, ils en blâment les effets ! Qu’appellerons-nous donc présentement amour, puisqu’ils condamnent ce qu’il produit et qu’ils ne le veulent plus reconnaître ? Ils veulent sans doute qu’il vive dans l’indifférence, puisque, lorsqu’un mari veut donner à sa femme des preuves de sa passion et lui mon-6363trer qu’il n’est pas indifférent pour elle, ils disent aussitôt qu’il est ennemi de son repos et de celui de sa femme. Ils veulent que l’on aime sans ardeur et sans en témoigner. Ils condamnent les soupçons et disent que tous ceux qui en ont haïssent en aimant et que toutes leurs actions marquent plus de haine que d’amour.

Mais, s’ils veulent que l’amour produise la haine, sera-ce la haine qui produira l’amour ? Les passions produiront-elles leur contraire pour autoriser leurs caprices et pour rendre leur cause meilleure ? Ou s’ils avouent, avec quelques-uns de leur parti qui ne sont pas si sévères qu’eux, que parmi cette haine on voit briller un peu d’amour, comment accorderont-ils ces deux grandes passions ? Deux choses si op-6464posées peuvent-elles subsister ensemble ? Peut-on haïr ce que l’on aime et que l’on ne cesse point d’aimer ?

Je veux toutefois que la jalousie et les soupçons fassent quelque peine à la personne aimée. Cette peine ne sert qu’à lui faire mieux goûter le plaisir qui la suit, de même que les rigueurs de l’hiver font mieux goûter les douceurs du printemps. Que ces petites querelles causées par la jalousie sont agréables en amour, qu’elles causent de plaisirs, qu’elles causent de joie, qu’elles causent de doux ravissements ! Que le plaisir de se faire la guerre et de se gronder quand on s’aime divertit agréablement ! Que cette guerre plaît, que ce jeu d’amour est charmant, qu’il est doux de se raccommoder après une querelle que l’amour a fait naître ! Que 6565 le moment où l’on se raccommode cause d’extases et qu’il fait bien avouer qu’un siècle de peines ne suffit pas pour le bien payer ! Les plaisirs qu’il donne sont enfin si grands que, si l’on les pouvait bien exprimer, ils paraîtraient incroyables pour la joie qu’ils font ressentir. C’est pourquoi je me contenterai de dire que, si le plaisir que l’on ressent pendant que dure la guerre que cause une querelle amoureuse est bien grand, celui que l’on goûte lorsque l’on se raccommode n’est pas moindre.

Mais nous voyons tous les jours, disent ces censeurs de la jalousie, que parmi ces petites querelles qui naissent des soupçons et qui causent tant de plaisirs, il en naît souvent quelqu’une qui dure longtemps, qui ne cause que de 6666 la haine, du chagrin et de la peine, à celui qui aime aussi bien qu’à la personne aimée, et qui, bien qu’elle finisse et qu’elle cause du plaisir en finissant, ne laisse pas que d’avoir causé toutes ces peines ; ce qui nous fait dire avec raison que la jalousie cause une infinité de maux, puisqu’elle les cause un temps.

Voilà l’une des plus fortes raisons qu’ils allèguent pour prouver tout ce qu’ils imputent à la jalousie et, quoiqu’ils disent que rien ne la peut détruire, je vais faire voir le contraire, en montrant ce que c’est que la haine d’un jaloux.

Si l’on jugeait de tout par l’apparence, sans doute que j’aurais bien de la peine à venir à bout de mon dessein, puisqu’à bien examiner certaines actions des 6767 jaloux, il semble qu’ils aient quelquefois plus de haine que d’amour pour celles qu’ils aiment. Cependant il est vrai de dire que, lorsqu’ils se plaignent le plus,

La haine est dans leur bouche et l’amour dans leur cœur.

Voyons ce que c’est que cette haine qui ne pénètre pas jusqu’au cœur, et si elle peut faire souffrir quelque peine à l’objet aimé.

Les femmes qui ont quelquefois été les objets de cette sorte de haine connaissent que l’amour l’accompagne et qu’il tâche de s’en couvrir pour se cacher quelque temps. Mais, quoi qu’il fasse, il en paraît toujours quelque chose, elle n’est pas assez grande pour le couvrir tout à 6868 fait et, bien qu’il veuille que cette haine lui serve de voile, ce voile est trop petit et trop délié pour le cacher, son éclat le perce et le fait reconnaître au travers, et l’on peut dire que l’amour est derrière la haine que causent la jalousie et les soupçons, comme le soleil, qui ne laisse pas que d’éclairer quand il est couvert de quelques nuages. La personne aimée, qui sait les effets qu’elle a coutume de produire, ne s’alarme point et demeure seule sans crainte, pendant que tout le monde la plaint et craint pour elle. Elle sait que la fin ne lui en peut être qu’avantageuse et que cette haine ressemble à ces orages passagers qui ne servent qu’à rendre, après qu’ils sont passés, le jour plus beau et le calme plus agréable, ce qui lui donne de la 6969 joie même pendant que l’orage dure.

Comme ce que je viens de dire de cette haine, qui ne peut empêcher l’amour de paraître et qui n’est causée que par la jalousie et les soupçons, ne la fait pas assez connaître, je crois qu’il ne sera pas hors de propos d’en dire encore un mot.

Ce que l’on appelle haine est une passion qui ne peut souffrir les objets qui la font naître, ni même en entendre parler sans fureur, qui ne souhaite que du mal, qui ne veut point que l’on l’apaise, qui n’a que des transports furieux, qui n’aime que la guerre et la trahison, qui menace sans cesse et qui fait gloire de paraître invincible. Au contraire, celle dont j’ai déjà commencé à parler n’a rien qui lui ressemble, elle aime 7070 avec une ardeur démesurée ceux qui la font naître, elle n’en entend parler qu’avec joie, elle ne leur souhaite que du bien, elle n’a que des transports d’amour. Aussi peut-on justement l’appeler une haine d’amour, puisqu’elle n’est engendrée que d’un excès de cette passion et qu’elle n’aime et ne recherche que la paix. Elle ne veut point être éternelle, elle ne naît qu’afin que l’on la fasse mourir, elle ne crie qu’afin que l’on l’apaise et, si l’autre veut perdre les objets qui la font naître et ne les hait que parce qu’ils lui sont insupportables, celle-ci les veut gagner et ne les hait que parce qu’elle les aime. Ce n’est enfin qu’un amour en colère, qui demande à être caressé. Il a beau se déguiser et prendre le nom, le visage et la parole de la haine, 7171 l’on le reconnaît toujours et l’on ne le craint point, parce que l’on sait qu’il ne saurait qu’aimer, quand même il aurait la volonté de haïr. Celle qui disait à son amant

Oui, ma haine pour toi va jusques à l’extrême,
Si l’on peut toutefois haïr ce que l’on aime,

prouve bien cette vérité et fait voir qu’encore que la haine soit quelquefois dans la volonté d’une personne qui aime, elle n’est jamais en son pouvoir.

Voilà la différence qu’il y a de la haine à la haine, c’est-à-dire de la haine ordinaire à celle que la jalousie et les soupçons font naître dans un cœur. La dernière y peut régner avec l’amour, et l’au-7272tre ne le peut, parce que (comme j’ai déjà dit) il est impossible d’aimer et de haïr dans un même temps.

Je veux toutefois, pour convaincre entièrement ceux qui blâment la jalousie et pour leur montrer qu’elle ne cause pas tant de maux, qu’ils assurent qu’il ne soit rien de tout ce que j’ai dit, qu’un homme ait des soupçons qu’il croit légitimes, que toutes les apparences ne semblent point trompeuses et que cela lui fasse concevoir une haine si forte pour la personne qu’il aime qu’il soit impossible de l’exprimer : qu’est-ce que la haine d’un amant ? qu’est-ce que la haine d’un mari ? ceux qui s’y sont fiés n’ont-ils pas toujours été déçus ? que faut-il pour l’étouffer et pour la détruire entièrement ? que faut-il pour rallumer un feu qu’ils n’é-7373teignent que malgré eux et qu’ils souhaitent de rallumer ? Un regard mêlé de douceur, un soupir, une larme, un mot de justification apaisent bientôt leur haine, bien qu’elle paraisse implacable, et font avouer qu’il est vrai

Qu’un dépit éclairci rallume un fort amour.

Jamais deux personnes ne sont mieux unies et ne font voir plus d’ardeur qu’après une semblable querelle. Celle qui semble avoir le plus souffert parce que l’on lui faisait injustice reçoit un plaisir beaucoup plus grand que n’a été sa peine : elle voit un homme à ses pieds qui s’excuse, qui lui demande pardon, qui craint de n’être pas aimé, après 7474 avoir osé la soupçonner d’infidélité, qui la caresse, qui la prie, qui paraît honteux et confus de son crime, et qui est enfin plus soumis et plus passionné que jamais.

Outre le plaisir et la joie que causent à une femme ce dépit éclairci et cette ardeur renouvelée, elle en reçoit encore de grands avantages, puisqu’elle se peut servir de ce temps où l’on ne lui peut rien refuser pour demander ce qu’elle n’obtiendrait peut-être pas en un autre, et puisqu’un pareil accommodement ne se peut faire sans que l’on reconnaisse sa vertu : c’est pourquoi, quand la jalousie d’un homme ne servirait qu’à lui faire connaître la vertu de celle qu’il aime, c’est toujours beaucoup, et pour l’un et pour l’autre, et ils en doivent tous deux être ravis, puisqu’il y a bien 7575 des choses que l’on ne connaît pas faute de les avoir éprouvées, et qu’un jaloux peut répondre de la vertu de sa femme, ce que ne peut un indifférent, qui ne s’est jamais mis en peine de savoir si elle en avait ou non.

J’ai déjà fait voir que les femmes se réjouissaient plus que l’on ne s’imaginait d’avoir souvent leurs maris auprès d’elles. Mais, comme je n’en ai point fait voir les raisons et que c’est une chose que les ennemis de la jalousie ne peuvent croire, je me persuade qu’il ne sera pas hors de propos d’en parler.

Puisqu’il n’y a point de plaisir égal à celui d’être avec ce que l’on aime, l’on ne doit pas s’étonner si les femmes qui aiment leurs maris souhaitent qu’ils soient souvent chez eux. Elles se 7676 plaignent quand ils n’y demeurent guère ; elles deviennent jalouses, elles se figurent qu’ils les haïssent et qu’ils les fuient ; elles croient qu’ils se plaisent partout où elles ne sont pas et qu’ils ne se souviennent pas même s’ils sont mariés. Elles s’imaginent qu’ils font de grandes dépenses, comme il n’est souvent que trop vrai ; elles pleurent, elles se tourmentent, elles se plaignent et souffrent les peines du monde les plus cruelles, sans que leurs chagrins, leurs larmes et leurs plaintes les puissent soulager. Ce sont des maux auxquels elles ne peuvent trouver de remèdes, il n’y a que la jalousie de leurs maris qui les en puisse guérir, puisque les maris jaloux sont presque toujours chez eux, qu’ils sont assidus auprès de leurs femmes, 7777 qu’ils ne leur donnent point de soupçons, qu’ils leur donnent lieu de voir ce qu’elles aiment, en les voyant, et de croire qu’elles sont aimées. Ce qui fait voir qu’il y a des femmes qui voudraient que leurs maris fussent toujours auprès d’elles.

S’il se trouve des femmes qui souhaitent que leurs maris soient presque toujours au logis, il se trouve des maris jaloux qui ne permettent pas souvent à leurs femmes d’en sortir. Mais, comme ils en ont de tous temps été blâmés et que l’on veut faire passer leurs femmes pour des malheureuses et pour des captives, voyons si elles sont si malheureuses que l’on le veut faire croire.

Les maris qui voient que leurs femmes leur obéissent sans ré-7878pugnance et qui connaissent que cette obéissance est une marque de l’amour qu’elles ont pour eux, redoublent celui qu’ils ont pour elles et les caressent extraordinairement, ce qu’elles souhaitent fort. Cette obéissance leur est encore avantageuse, en ce qu’elle fait voir le pouvoir qu’elles ont sur elles, chose très rare et qui n’apporte pas aux femmes une médiocre gloire. Quoiqu’elles soient presque toujours chez elles, elles n’en travaillent pas plus, si elles ne veulent. Leurs maris, qui ne souhaitent que leur embonpoint et qui ne souhaitent pas qu’elles se donnent de la peine, prennent eux-mêmes le soin du dedans aussi bien que du dehors. Ils ne les laissent manquer de rien, ils cherchent tout ce qui les peut contenter, ils leur 7979 apportent tous les jours des hardes les plus nouvelles et les plus belles qu’ils puissent trouver. Il n’est point de femmes, enfin, qui soient plus ajustées que celles qui ont des maris jaloux, ce qui ne les satisfait pas peu, puisque l’ambition de paraître est du moins aussi forte en elles que l’amour.

Si toutes les femmes étaient de même humeur, si elles aimaient toutes leurs maris, s’il n’y en avait point de coquettes et qui aimassent à avoir des galants et à être courtisées, peut-être aurais-je assez bien prouvé que la jalousie n’est pas si incommode que l’on s’est jusqu’ici persuadé. Mais, comme il paraît impossible de faire voir qu’elle ne gêne pas de semblables femmes, l’on dira sans doute que je ne puis venir à bout de mon dessein.

Je souhai-8080terais qu’il fût vrai et que la jalousie leur causât de si gênantes inquiétudes et de si cruelles peines qu’elle les obligeât à vivre d’une autre manière. Mais elles ont tant d’esprit et tant d’adresse qu’elles savent tout tourner à leur avantage. De plus, pour ce qui regarde la jalousie de leurs amants, l’on sait assez que quand elles ne sont encore que filles, elles ne les tourmentent qu’autant qu’il leur plaît, puisqu’ils n’ont aucun pouvoir sur elles.

Il n’en va pas de même de leurs maris, qu’elles doivent craindre et à qui elles doivent obéir. Leur jalousie les incommode et les captive, du moins à ce que l’on se persuade. Cependant il est vrai qu’elles en tirent de grands avantages, comme nous allons voir.

L’ambition de ces sortes de 8181 femmes étant d’être adorées et d’avoir bien des galants, la jalousie de leurs maris, loin d’empêcher qu’elles en aient, leur en attire beaucoup. Les uns leur font la cour, parce qu’ils s’imaginent que la haine qu’elles doivent avoir pour leurs tyrans (car c’est ainsi qu’ils appellent leurs maris) les fera venir plus facilement à bout de leurs desseins ; les autres, parce qu’ils se persuadent que, si une femme qui peut causer de la jalousie n’est pas parfaitement belle, elle doit du moins avoir quelque chose de beau ; les autres, parce qu’ils se figurent qu’il y a beaucoup de plaisir à tromper un jaloux ; et les derniers, enfin, parce qu’ils croient qu’il y a beaucoup de gloire et que c’est une marque d’esprit. Ainsi la jalousie de leurs 8282 maris est cause qu’elles ont ce qu’elles souhaitent, c’est-à-dire une foule extraordinaire d’amants.

Si cette jalousie, me dira-t-on, est cause qu’elles ont beaucoup d’amants, ces amants ne les garantissent pas de la mauvaise humeur de leurs maris, puisqu’au contraire elle l’excite. Elle l’excite, il est vrai, et c’est toutefois de là qu’elles tirent de grands avantages ; car, comme elles sont adroites, elles savent bien se déguiser et, pour peu qu’elles les caressent , elles les apaisent quand il leur plaît.

Cependant, elles veulent bien que l’on croie qu’elles en sont maltraitées, parce qu’elles se servent de cette mauvaise humeur de leurs maris pour donner congé à ceux qu’elles n’aiment pas, ainsi que pour faire 8383 croire à ceux qu’elles aiment qu’elles souffrent beaucoup pour l’amour d’eux et qu’elles courent risque d’éprouver ce que peut la fureur d’un jaloux irrité, ce qui fait que les amants qui s’en voient bien traités ressentent une joie qui n’est pas imaginable. Ils croient que l’on les aime éperdument, ils prennent les moindres marques d’amitié pour de grandes et signalées faveurs, à cause du danger où ils s’imaginent que s’exposent celles qui les leur donnent. Ils ne savent comment les en remercier, ils leur font de grands présents, qu’elles reçoivent avec plaisir, ce qui me donne lieu de dire, avec beaucoup de raison, que la jalousie de leurs maris ne leur nuit pas, comme l’on s’imagine, puisqu’elle leur fait avoir tout ce qu’elles dé-8484sirent, qu’elle leur fait augmenter le nombre de leurs adorateurs, qu’elle leur donne sujet de bannir d’auprès d’elles ceux qu’elles haïssent, sans qu’ils s’en doutent, qu’elle les fait passer pour belles et qu’elle leur fait enfin avoir des présents considérables.

Voilà tout ce que je vous puis dire touchant le bonheur des femmes qui ont des maris jaloux. Je vous ai fait voir du plaisir, de la joie et d’autres avantages considérables dans tout ce que l’on dit que la jalousie a de plus fâcheux, et je crois n’avoir rien oublié pour vous montrer que ces maux causent de grands biens. Vous avez vu qu’elle sert à faire connaître la beauté, la vertu, l’esprit, les mérites et toutes les autres belles qualités d’une femme ; qu’elle est égale-8585ment avantageuse à celles qui ne sont pas mariées et à celles qui le sont, aux vertueuses et aux coquettes ; que sans elle l’amour perdrait peu à peu toute sa chaleur, puisqu’il n’y a qu’elle qui la réveille, qui lui serve de nourriture et qui lui fasse trouver de nouveaux plaisirs, et que tous ses effets ne sont que des marques d’amour et ne causent que des peines que l’on doit plutôt souhaiter que craindre.

Tout cela étant, comme je vous ai montré, l’on peut dire que l’amour qui n’est point accompagné de la jalousie est imparfait, qu’il ne cause point de plaisir, qu’il est languissant, qu’il est assoupi, qu’il ne se sent pas lui-même, qu’il ne saurait qu’à peine connaître s’il est en vie, et qu’enfin il ne peut vivre longtemps en cet état. 8686

Clidamire, après avoir lu cette pièce avec une joie qui paraissait assez sur son visage, dit en souriant à Argante qu’elle se persuadait qu’il ne croyait pas qu’elle fût du nombre de celles qu’il décrivait dans la fin de sa pièce, encore qu’elle souhaitât d’avoir un mari jaloux. Il lui répondit qu’il n’avait jamais eu cette pensée et que ce qu’il en avait fait était afin que l’on ne lui pût dire qu’il eût rien oublié, et qu’il croyait ne faire tort à personne, puisque c’était une vérité généralement reçue que tout le monde n’était pas d’une même humeur et n’avait pas les mêmes inclinations.

Ensuite ils s’entretinrent de diverses choses et, bien que Clidamire eût beaucoup d’esprit, elle ne ressemblait pas néanmoins à celles qui aiment mieux 8787 dire ce qu’elles devraient cacher que de garder le silence, ce qui fut cause qu’elle dit à Argante tout ce qu’elle put s’imaginer contre son mari et le peu d’amour qu’elle croyait qu’il eût pour elle. Argante, qui était de ces gens qui ne cherchent qu’à se divertir et qui se flattent facilement, tira de ce discours des conséquences avantageuses pour lui, bien qu’elle ne l’eût fait que pour fournir à la conversation. Il crut qu’elle ne le haïssait pas et que, pour peu qu’il se mît en devoir d’attaquer cette place, la conquête lui en serait facile. Mais il se trompa, car la vertu de Clidamire fit voir que celles qui disent librement leurs sentiments sont d’ordinaire les plus farouches lorsque l’on en veut tirer quelque avantage, ce que l’expérience 8888 confirme tous les jours.

Argante commençait déjà à songer à ce qu’il devait faire pour ne pas laisser échapper le bonheur que la fortune semblait lui présenter, lorsque Clidamire lui dit qu’elle était persuadée que, pour faire changer son mari, elle devait le rendre jaloux, qu’elle en trouverait bien les moyens et que, pour cet effet, elle avait résolu de se servir de lui en cas qu’il y consentît. Ce fut à ce coup qu’il crut que la fortune voulait tout faire pour lui et qu’elle voulait le rendre heureux, sans que de lui-même il contribuât en rien à son bonheur. Il s’offrit de la servir en tout ce qui lui plairait et, comme il était de ceux qui n’examinent jamais à quoi ils s’engagent et qui ne craignent jamais rien, il se mit peu en peine 8989 de ce que le mari de Clidamire pourrait faire, pourvu qu’il vînt à bout de ses desseins.

Voici par où ils commencèrent à donner de la jalousie à Timandre. Clidamire, qui avait gagné les gens de son mari, sut qu’il avait un jour fait partie pour aller promener autour de Paris avec quelques dames. Elle apprit même l’endroit où cette compagnie devait aller faire la collation et, comme c’était en un lieu où la bourse fait bien recevoir tous ceux qui y viennent, elle résolut de se servir de cette occasion pour commencer ce qu’elle avait entrepris. Et, pour cet effet, elle choisit trois ou quatre personnes avec Argante et fit partie pour s’aller promener et pour aller faire collation au même lieu où devait aller son mari.

Elle joua 9090 si bien son rôle qu’elle se rencontra dans une chambre proche de celle où il était, d’où elle pouvait voir ce qu’il faisait et en être vue pareillement. Elle se mit à table auprès d’Argante, elle l’entretint presque toujours et lui parla plusieurs fois à l’oreille, et le fit même dans le temps où elle voyait que l’on la regardait. Ceux qui étaient avec Timandre feignirent de ne connaître pas que ce fût sa femme et ne lui en témoignèrent rien. Cela n’empêcha pas néanmoins qu’il n’aperçût que la prudence leur faisait fermer les yeux et qu’ils la connaissaient fort bien. Il n’en parut toutefois pas plus triste et fut aussi enjoué qu’à son ordinaire, tellement que la joie parut dans ces deux compagnies, bien que Timandre et Clidamire 9191 ressentissent dans leurs cœurs des mouvements bien contraires à ceux que la joie a coutume d’inspirer.

Timandre, étant le soir de retour chez lui, au lieu d’être de mauvaise humeur et de se plaindre, parut plus gai qu’il n’avait accoutumé et crut que c’était le véritable moyen d’empêcher sa jalouse de le suivre partout ; car il crut bien qu’elle n’était venue au lieu où il était qu’à ce dessein, ce qui l’empêcha de tirer aucune conjecture du fréquent entretien qu’elle avait eu avec Argante. Clidamire n’en usa pas de même : elle lui fit tout à fait mauvaise mine et eut toutes les peines du monde à ne le pas quereller, et son dépit était d’autant plus grand que Timandre montrait de la joie, loin de montrer de la jalousie. C’est pourquoi elle se ré-9292solut de poursuivre ce qu’elle avait commencé, quoique sans effet, pour voir s’il était incapable d’en recevoir.

Quelques jours après, sachant que Timandre était aux Tuileries, accompagné des mêmes dames avec qui il avait été promener, elle s’y rendit en diligence avec Argante et une femme de chambre seulement et, l’y ayant aperçu de loin, après avoir fait deux ou trois tours, elle donna exprès une commission à cette femme de chambre, afin d’avoir lieu de passer devant lui accompagnée seulement d’Argante, ce qu’elle fit deux ou trois fois.

Pendant le temps qu’elle passait, Timandre et ceux avec qui il était s’entretenaient d’une femme de leur compagnie qui avait l’humeur tout à fait enjouée et qui 9393 avait le privilège de dire tout ce qu’elle voulait sans que personne s’en offensât. Cette belle se servit de cette occasion pour railler Timandre, à qui elle dit que, puisqu’il lui était permis de dire librement toutes ses pensées, elle n’avait jamais vu d’homme mieux fait, ni plus galant, que celui qui venait de passer avec sa femme et qu’elles avaient déjà trouvé à la campagne. Bien que Timandre connût que l’on le voulait railler, il n’en parut aucunement fâché et répondit à cette dame qu’il avait toujours dit à sa femme qu’elle ne prît jamais de galant qu’il ne fût également spirituel et bien fait, et qu’il était bien aise d’apprendre qu’elle eût eu assez d’esprit pour faire un bon choix.

Il dit cent jolies choses le reste du temps qu’il fut avec cette 9494 belle compagnie. Il rendit le change à celle qui l’avait voulu railler et se railla lui-même le plus agréablement du monde. Mais il n’en eut pas plus tôt pris congé qu’il fit réflexion sur tout ce qui s’était passé les deux fois qu’il avait trouvé Argante avec sa femme et, se ressouvenant qu’il l’avait vu plusieurs fois lui parler à l’oreille, et qu’elle ne se plaignait plus de lui, bien qu’elle en eût plus de sujet qu’à l’ordinaire, il crut qu’elle l’aimait effectivement, et ce fut pour lors qu’il connut (bien qu’il eût fait dessein de n’être jamais jaloux) que l’on le peut être malgré soi et que, bien que l’on se soucie peu d’une femme, le dépit qu’on a de se voir raillé peut inspirer une plus forte jalousie que celle que cause la crainte que l’on a de perdre un objet que l’on 9595 aime et de voir que d’autres aient part à un bien que l’on doit posséder seul.

Quand il fut de retour chez lui, il ne put s’empêcher de témoigner son ressentiment à sa femme, qui ne manqua pas d’éclater de son côté et de faire plus de bruit que lui. Ils se raccommodèrent toutefois et promirent de ne se donner plus l’un l’autre aucun sujet de jalousie. Les caresses et les nouvelles protestations d’amour qui ont coutume de suivre de pareils accommodements ne manquèrent point dans celui-ci et Timandre demeura plus souvent auprès de sa femme qu’il n’avait jamais fait.

Ainsi Clidamire obtint ce qu’elle souhaitait. Elle ne se repentit point d’avoir rendu son mari jaloux et résolut de le faire encore, sitôt qu’il 9696 recommencerait à vivre comme il avait déjà fait.

Mais, comme ce n’est pas une chose peu difficile de changer des inclinations que l’on a longtemps gardées et que, quelque résolution que l’on prenne de les abandonner, l’on n’est jamais assez maître de soi-même pour en pouvoir venir à bout, Timandre cessa bientôt de se gêner et reprit sa manière de vivre accoutumée ; ce que connaissant Clidamire, elle résolut de ne se point plaindre et de se servir, pour le ramener, du même moyen dont elle s’était déjà si bien trouvée.

Elle était dans cette résolution, lorsque Timandre lui dit qu’il avait affaire pour quelques jours à la campagne et qu’il était obligé d’y faire un voyage. Dans un autre temps, Clidamire n’aurait 9797 pu retenir ses larmes, ni s’empêcher de prier mille fois son époux de ne point faire ce voyage, ou du moins de faire en sorte de n’y être pas longtemps. Mais la résolution qu’elle avait prise fut cause qu’elle empêcha sa tristesse de paraître et qu’elle poussa Timandre à partir.

À peine fut-il hors de la ville qu’elle fut chez une de ses parente, qui l’aimait fort. Et, comme elle s’était efforcée de cacher sa tristesse aux yeux de son mari, elle n’y fut pas plus tôt entrée que ses larmes, qui depuis longtemps cherchaient un passage, sortirent avec d’autant plus de précipitation qu’elles avaient été retenues et firent paraître sur son visage toutes les marques d’une vive douleur, qui n’était causée que par la crainte qu’elle avait 9898 que Timandre ne fût allé à la campagne que pour se divertir. Cette parente, la voyant en cet état, l’obligea de demeurer chez elle jusqu’au retour de son mari, ce qu’elle fit volontiers.

Comme ce n’était en effet qu’un voyage pour se divertir, Timandre revint au bout de huit jours, ce qu’ayant appris Clidamire, elle se fit ramener chez elle par Argante, afin de donner derechef de la jalousie à son mari, ce qui réussit comme elle se l’était imaginé. Il se mit en colère, elle en fit de même et, bien qu’il eût fait secrètement sa partie et qu’il n’eût mené aucun de ses gens avec lui, feignant d’aller en poste, afin que Clidamire n’en pût rien apprendre, elle ne laissa pas néanmoins de parler comme si elle eût tout su, ce qui l’embarrassa fort et l’obligea à 9999 faire la paix avec elle, paix qui se conclut aussi facilement entre le mari et la femme qu’elle est difficile entre les grands princes.

Quoique vouloir donner des sujets de jalousie à son mari soit une entreprise qui doive être funeste à celle qui l’entreprend, Clidamire en avait néanmoins si bien usé jusque là qu’elle n’avait jamais donné aucun sujet à Timandre d’être jaloux d’elle que lorsqu’elle en avait un plus grand et un plus visible de l’être de lui, ce qui l’empêcha d’éclater, comme il aurait peut-être fait en un autre temps. Mais comme les choses ont souvent des suites que l’on ne prévoit pas toujours, voyons si les moyens dont Clidamire s’est toujours servie pour faire changer son mari continueront de lui être avantageux.

Après l’ac-100100commodement dont nous venons de parler, Timandre sembla encore avoir changé sa première manière de vivre : il demeura souvent au logis, mais il ne caressa pas tant sa femme que la première fois, ce qui fit croire qu’il commençait tout de bon à être jaloux et qu’il ne demeurait chez lui que pour l’observer. Cela ne laissa pas que de satisfaire beaucoup Clidamire, qui en un besoin eût mieux aimé être maltraitée de son mari que de le voir sortir de chez lui. Il se lassa toutefois bientôt d’y demeurer et, comme il agissait contre son naturel, il ne se put résoudre à être si longtemps le geôlier de sa femme.

Pendant tout le bon ménage de Timandre, Clidamire avait prié Argante de ne le point venir voir, 101101 et même de ne lui point parler, en quelque lieu qu’il la pût rencontrer, ce qui fut cause que, sitôt que son mari eut repris ses premières habitudes, elle lui écrivit de la venir trouver. Argante ne manqua pas de faire ce qu’elle lui ordonnait et le fit même plus souvent qu’il n’avait point accoutumé et, comme il avait ses desseins aussi bien que Clidamire, il prit soin d’éviter la vue de Timandre, ce que cette vertueuse personne ayant remarqué, elle lui dit un jour qu’elle connaissait bien ses desseins et que, s’il voulait davantage l’obliger, il le fît sans intérêt et sans espérer tirer aucun profit de la mésintelligence qui était quelquefois entre son mari et elle, ou bien qu’il ne la vît jamais.

Argante connut bien que le soin qu’il avait d’éviter la pré-102102sence de Timandre et les marques d’amour qu’il avait commencé de lui donner lui avaient fait découvrir ses desseins. C’est pourquoi il se résolut d’abandonner tout au hasard et vint souvent chez Clidamire sans prendre aucun soin de se cacher de son mari. Il se résolut toutefois, afin de n’avoir point le regret de n’avoir pas fait tout ce qu’il pouvait pour obliger la fortune à le favoriser, de faire quelque présent considérable à Clidamire et, pour cet effet, il prit quelques diamants qu’il avait et les porta chez un orfèvre de ses amis, qu’il pria de lui faire une paire de bracelets de diamants et d’en ajouter aux siens ce qu’il en faudrait, car il n’en avait pas assez pour cela.

Pendant que l’on travaillait à ces bracelets, il continua de voir 103103 Clidamire aussi souvent qu’à l’ordinaire, et même sans se cacher de Timandre, qui jouait un personnage qui étonnait tout le monde ; car plus Argante venait chez lui, moins il paraissait s’en soucier : il lui faisait bonne mine, se divertissait comme il avait de coutume et n’en parlait à sa femme non plus que si Argante n’eût jamais été au monde, ce qui mettait Clidamire au désespoir, parce qu’elle ne savait plus que faire pour rendre son mari jaloux (car elle ne savait pas qu’il l’était plus que jamais et que tout ce qu’il faisait n’était que pour examiner tout ce qui se passerait). Elle faisait venir Argante à toute heure, elle le voyait le soir, elle le voyait le matin, elle lui parlait à l’oreille en présence de Timandre, sans qu’il en témoignât rien 104104 et qu’il fît même semblant de s’en apercevoir. Et si les choses eussent demeuré plus longtemps en même état, elle eût puissamment querellé son mari de ce qu’il ne la querellait pas. Il avait toutefois bien résolu de le faire, mais il attendait pour éclater qu’il eût de plus visibles preuves de son amour, et capables de servir au dessein qu’il avait de les produire quand il en serait temps.

Mais si le hasard, qui est quelquefois bien perfide et bien méchant, ne lui eût donné le moyen d’en avoir, il eût sans doute attendu longtemps, Clidamire ayant trop de vertu pour rien faire contre son honneur. Voici donc comme le hasard la rendit la plus malheureuse personne du monde et, bien que l’on puisse dire qu’elle fût en quelque façon cause de son mal-105105heur, il est néanmoins certain qu’elle ne contribua en rien à la fin de cette histoire, comme nous allons voir.

Comme Timandre promenait un jour son chagrin, un orfèvre qui lui avait autrefois vendu quantité de pièces curieuses le pria d’entrer chez lui, l’assurant qu’il avait eu depuis peu bien des curiosités qu’il serait bien aise de voir. Timandre y entra et, après avoir considéré tout ce qu’il y avait de beau, il jeta les yeux sur un des gens de l’orfèvre, qui travaillait à de fort beaux bracelets. Il demanda pour qui c’était. On lui dit que c’était pour un gentilhomme de son quartier nommé Argante. Il demanda quand ils seraient achevés et on lui répondit que l’on les devait rendre le lendemain. 106106 Il ne demanda rien davantage, mais il se douta aussitôt qu’ils étaient destinés à sa femme, et crut qu’en s’éclaircissant là-dessus il découvrirait tout ce qu’il voulait savoir.

Argante, ayant eu le lendemain ses bracelets, rêva quelque temps à ce qu’il devait faire et se résolut enfin d’écrire tout de bon à Clidamire ce qu’il n’avait fait que lui faire pressentir, c’est-à-dire qu’il était amoureux d’elle. Les raisons qui le poussèrent d’agir de la sorte furent en grand nombre : il voyait que Timandre le souffrait tous les jours chez lui sans donner le moindre signe de jalousie, qu’il continuait de vivre comme il avait toujours fait, et Clidamire en montrait plus de ressentiment que jamais et commençait même à avoir quel-107107que sorte d’aversion pour cet infidèle. D’ailleurs il crut que le présent qu’il voulait faire était assez considérable pour faire ouvrir les yeux et le cœur à une femme et que, s’il en avait été maltraité lorsqu’il lui avait fait pressentir son amour, c’était peut-être parce qu’il avait parlé les mains vides.

Toutes ces choses le firent résoudre à écrire à Clidamire qu’il l’aimait et il n’accompagna cette déclaration d’un présent si considérable qu’afin que, si Clidamire refusait absolument d’écouter son amour, ce présent empêchât qu’elle ne lui donnât d’abord son congé ; car il ne se mettait en peine de rien, pourvu qu’il déclarât son amour sans être chassé, et il espérait le reste du temps de sa personne et de son esprit, comme font la plupart des jeunes 108108 gens de ce siècle, qui se persuadent qu’il n’est point de beautés qui puissent résister à leurs charmes et qui puissent se défendre de tomber dans les pièges que tend leur esprit. C’était là sur quoi toute l’espérance d’Argante était fondée, qui tenait pour certain que les places qui témoignaient se vouloir bien défendre et qui faisaient d’abord grand feu, étaient souvent obligées de se rendre plus tôt qu’elles n’auraient cru.

Toutes ces choses l’ayant fortifié dans la résolution qu’il avait, il écrivit aussitôt un billet, dont il avait résolu d’être le porteur aussi bien que de ses bracelets. Après quoi il fut voir Clidamire, chez qui il avait remarqué, deux ou trois jours auparavant, une cassette où la clef tenait, dans laquelle109109 il lui avait vu mettre des bracelets qu’elle avait elle-même faits de ses cheveux, qu’il avait résolu de changer avec les siens de diamants, ce qui lui était fort facile, parce que Clidamire, qu’il voyait fort souvent, ne se gênait point pour lui et passait souvent pour quelques moments d’une chambre à une autre selon qu’elle y avait affaire. Il ne laissa pas que d’être ce jour-là longtemps chez elle sans pouvoir exécuter son dessein. Mais enfin, Clidamire étant sortie jusque sur le degré pour parler à quelqu’un qui la demandait, il fit ce qu’il avait projeté et mit ses bracelets de diamants, enveloppés dans le billet qu’il avait écrit, à la place de ceux de cheveux, qu’il prit et enveloppa dans le premier papier qu’il trouva dans sa poche. Quel-110110que temps après, il sortit aussi satisfait que s’il eût gagné de grands trésors, quoique pour des pierreries il ne remportât que des cheveux, ce qui prouve plus que toutes choses l’extravagance des amants.

Argante, qui était le plus content du monde parce qu’il s’était déchargé de ses pierreries, ne fut pas plus tôt sorti que Timandre, qui avait exprès demeuré dans son cabinet, entra dans la chambre de sa femme, à dessein de découvrir ce qu’il ne savait pas absolument et lui demanda d’un ton impérieux, et d’un air qui marquait du mépris et de la colère tout ensemble, où était le présent qu’Argante lui venait de faire. Elle répondit fièrement qu’elle ne savait ce qu’il voulait dire et qu’Argante ne lui avait jamais 111111 rien donné. En disant cela, elle voulut prendre dans sa cassette les bracelets de cheveux qu’elle n’avait faits que pour elle en se divertissant, de crainte que, s’il les eût trouvés, il crût qu’elle les eût faits pour quelque autre. Mais elle ne put ouvrir cette cassette sans qu’il s’en aperçût et, s’étant tout d’un coup retourné devers elle, il lui prit ce qu’elle en venait d’ôter, comme elle s’apprêtait à le mettre dans sa poche, et développa aussitôt le papier. Clidamire fit paraître beaucoup de surprise de voir des bracelets de diamants au lieu de ceux de cheveux qu’elle y avait mis et Timandre, outré au dernier point, lut bas la lettre d’Argante dans quoi ils étaient enveloppés, avant que de faire éclater son courroux. 112112

À LA BELLE CLIDAMIRE.

Quoique pour des bracelets que vous avez faits de vos cheveux, je vous en donne de diamants, ne vous imaginez pas, belle Clidamire, que je croie vous donner plus que ne valent les vôtres. Je sais trop bien que les ouvrages qui partent de votre main sont sans prix et qu’il n’est rien au monde qui pût payer un seul de vos cheveux, et si j’osais me servir de ce que l’on a souvent dit en semblables rencontres à des personnes qui étaient mille fois au-dessous de vous, je dirais que ces diamants ont bien moins d’éclat que vos yeux. Mais hélas ! que cet éclat coûte cher à ceux qui les regardent. Si celui des diamants se fait admirer, celui de vos 113113 yeux se fait adorer ; si l’on regarde l’un sans trembler, l’on ne regarde jamais l’autre qu’avec crainte ; si l’un brille sans brûler, l’autre brille et brûle tout ensemble ; si l’un enfin réjouit la vue sans embraser le cœur, l’autre ne s’y présente jamais qu’il ne pénètre jusqu’au cœur, qu’il ne l’embrase et qu’il ne cause une révolte dans tous les sens. Mais, comme je ne puis l’empêcher de causer tant de mal et que je trouve autant de difficulté à enchaîner votre cœur qu’il en trouve peu à rendre le mien votre esclave, j’ai la témérité de croire que, pour me venger, je pourrai enchaîner vos bras et, si j’en viens à bout, je pourrai me vanter d’avoir enchaîné ce qu’il y a de plus beau au monde, et peut-être ensuite d’avoir adouci ce qu’il y a de plus fier. Mais il faut pour cela que vous ayez autant de pitié que 114114 vous avez jusqu’ici eu de bonté pour

ARGANTE.

— Je suis bien aise, Madame, dit Timandre à sa femme d’un ton railleur, après avoir achevé de lire, d’apprendre par cette lettre que vous ayez eu beaucoup de bonté pour Argante. Il y a longtemps que je m’en aperçois, mais je n’en avais pas encore de preuves si fortes que celle-ci, puisqu’elle est signée de sa main. Vous devez continuer à lui faire bonne mine, il est fort reconnaissant, et les présents qu’il fait, ajouta-t-il en montrant ses bracelets, sont si brillants et si riches qu’il n’est point de cœur qui doive ni qui se puisse défendre d’aimer un si galant homme.

— Je ne sais, lui répondit Clidamire, ce 115115 qui vous oblige à me tenir un semblable discours. J’ignore d’où viennent ces bracelets de diamants et je n’ai jamais vu la lettre que vous venez de lire.

— Je vois bien, Madame, lui repartit Timandre, que vous aimez tant la personne de qui elle vient que vous ne vous sauriez lasser de la lire, et qu’afin d’avoir encore cette satisfaction, vous feignez de ne l’avoir jamais vue. C’est pourquoi, comme je vous aime encore plus que vous ne pensez, je veux bien vous accorder une partie de ce que vous souhaitez, en vous en faisant moi-même la lecture.

Après cela, il lut tout haut la lettre d’Argante, que Clidamire écouta avec beaucoup d’attention. Ensuite de quoi elle dit ce qu’elle put pour faire voir son innocence et pour prouver qu’Argante 116116 avait pris ses bracelets de cheveux et avait mis ceux de diamants dans sa cassette sans qu’elle le sût. Mais, comme son malheur était encore plus fort que son innocence, son discours ne lui servit de rien et, quelque chose qu’elle pût dire, les apparences étaient toujours contre elle. Elle avait voulu fouiller dans sa cassette pour ôter ses bracelets, qu’elle croyait alors de cheveux, et, Timandre l’ayant surprise, elle avait été obligée de lui donner ce qu’elle en venait d’aveindre.

Cela, joint à ce qu’Argante ne faisait point voir dans sa lettre qu’il eût pris les bracelets de cheveux sans son aveu et qu’il eût mis les siens à la place, rendait ses excuses peu vraisemblables. Ce n’est pas qu’à bien examiner cette lettre, elle ne pût 117117 être comme elle était sans pécher contre la vraisemblance et que, n’étant lue que de Clidamire, cette belle infortunée ne dût aussi bien connaître qu’Argante avait changé ces bracelets avec ceux de cheveux que s’il se fût expliqué plus clairement. Mais le malheur de Clidamire fut tel que l’endroit qui la devait justifier faisait contre elle, puisqu’il laissait à penser à d’autres qu’elle avait donné des bracelets de cheveux et qu’ensuite on lui en avait donné de diamants. Ce qui fut cause que Timandre, après avoir quelque temps écouté ses excuses, quitta la froideur avec laquelle il avait commencé de parler et s’emporta contre sa femme. Il lui dit qu’elle ne pouvait nier qu’Argante eût des bracelets de ses cheveux, puisqu’il 118118 l’écrivait lui-même ; qu’elle ne pouvait soutenir qu’il ne lui en eût pas donné de diamants, puisqu’il les avait trouvés dans ses mains. Il ajouta que l’on ne donnait point de cheveux sans avoir de l’inclination pour ceux à qui l’on les donnait, et que l’on ne prenait point de présents si considérables que ceux qu’elle avait reçus sans se proposer d’être reconnaissante, et qu’il n’y avait point d’homme qui voulût se hasarder à faire de tels présents sans être assuré de venir à bout de ses desseins. Il lui dit ensuite tous les sujets qu’il avait eus d’être jaloux et tout ce qu’il avait remarqué depuis le premier jour qu’Argante avait commencé de la voir.

Tout ce discours ne toucha point tant Clidamire que le tour qu’Argante lui avait fait : elle était plus 119119 fâchée de sa déclaration d’amour que de la plainte que son mari en faisait, et l’envie qu’elle avait de le quereller fut cause qu’elle pria Timandre de lui permettre d’écrire à Argante de la venir trouver, afin qu’elle se pût justifier. Timandre en étant demeuré d’accord, elle écrivit ce billet, qu’elle lui montra avant que de l’envoyer.

Quelques affaires que vous puissiez avoir, dès que vous aurez reçu ce mot, ne manquez pas de venir trouver

CLIDAMIRE.

Elle dit à son mari, après avoir envoyé ce billet, qu’il connaîtrait bientôt son innocence et qu’Argante n’était pas assez hardi pour soutenir qu’il eût jamais 120120 rien reçu de sa main et qu’elle eût jamais rien pris de la sienne.

Ce jaloux par force, après avoir rêvé quelque temps là-dessus, s’imagina que ce n’était pas là le moyen d’en savoir la vérité et qu’Argante avait trop d’esprit pour ne pas s’accuser lui-même, afin d’excuser celle qu’il aimait. Et, cette pensée ayant augmenté son dépit, il sortit pour aller au-devant d’Argante, qu’il rencontra presque devant sa porte, et comme il se faisait tard et qu’il logeait dans une rue détournée par où il passait peu de monde, il ne l’eût pas plus tôt aperçu qu’il l’obligea à mettre l’épée à la main. Mais à peine avaient-ils commencé à se battre que Clidamire, qui s’était mise à la fenêtre pour voir ce que ferait son mari, fit quelque bruit et en-121121voya tous ses gens pour les séparer. Les voisins sortirent aussitôt et Argante, qui ne voulait point perdre Clidamire et qui savait qu’il y avait déjà longtemps que l’on parlait de leurs prétendues amours dans ce quartier, s’enfuit avant qu’aucuns des voisins l’eussent pu reconnaître.

Il ne fut pas plus tôt parti que Timandre ramassa un papier qu’Argante avait fait tomber de sa poche en tirant son mouchoir, avant qu’il lui eût parlé de mettre la main à l’épée. Ensuite de quoi il rentra chez lui, après avoir remercié ses voisins et leur avoir dit que ce n’était rien. Admirez ce que peut le malheur, lorsqu’il entreprend de persécuter une personne : il n’eut pas plus tôt ouvert le papier qu’il avait ramassé qu’il y trouva que c’était 122122 un billet écrit de la main de sa femme, dans lequel il y avait des bracelets de cheveux. Ce billet contenait ces paroles :

Je souhaite de vous voir avec impatience pour vous apprendre que Timandre n’est plus jaloux, ce qui vous doit obliger, si vous avez toujours la même bonté pour moi, à me venir trouver au plus tôt, afin que nous consultions ce que nous avons à faire.

CLIDAMIRE.

Pendant que Timandre rêvera sur ce nouvel incident, voyons ce que c’est que ce billet. Clidamire, comme l’on a vu dans le cours de cette histoire, ayant, par son adresse et par la jalousie qu’elle donnait à Timandre, obligé plusieurs fois ce volage à chan-123123ger de vie, voyant un jour qu’il recommençait à prendre ses premières habitudes, écrivit ce billet à Argante, afin qu’il vînt aviser avec elle aux moyens de le rendre jaloux, pour le ramener à son devoir, comme elle avait déjà fait plusieurs fois. Argante avait, depuis ce temps, laissé ce billet dans sa poche et, comme en prenant les bracelets de cheveux il les avait mis dans le premier papier qu’il avait trouvé dans sa poche, le malheur voulut que ce fût celui-là et, de plus, que l’on l’envoyât quérir avant qu’il eût eu le temps de serrer ni de regarder même ces bracelets.

Timandre, après avoir lu ce billet, loin de s’emporter, dit à Clidamire qu’il avait ce qu’il souhaitait et qu’il n’en demandait pas davantage, et le lendemain, 124124 ayant fait venir ses plus proches parents et leur ayant conté tout ce qui était arrivé, voulut la remettre entre leurs mains. Ce fut alors que, se trouvant bien embarrassée, elle découvrit, pour se justifier, toute la politique dont elle s’était servie pour le rendre jaloux et montra même la pièce Du bonheur des femmes qui ont des maris jaloux, qu’Argante avait faite à sa prière. Timandre fit voir aussitôt que cette pièce qu’elle prétendait faire servir à sa justification était une preuve qui faisait entièrement contre elle. Il fit voir qu’Argante, sous ombre de l’obliger, avait, comme un galant adroit, entretenu autant qu’il avait pu la division entre le mari et la femme, que son dessein était de s’insinuer peu à peu dans ses bonnes grâces et que, bien 125125 qu’il semblât d’abord agir pour la remettre en bonne intelligence avec lui, il n’avait néanmoins pour but que de l’empêcher ; que cela se connaissait dans la pièce Du bonheur des femmes, etc., où il avait prouvé que les femmes qui se voulaient servir de la jalousie de leurs maris pour devenir heureuses en tiraient de grands avantages et, entre autres, des présents considérables ; qu’Argante n’avait point traité cet endroit selon l’intention que Clidamire disait avoir eue, puisque, bien loin de faire voir tous ses avantages dans la réconciliation du mari et de la femme, il les lui faisait recevoir pendant le cours de sa jalousie, et même d’autres personnes que du mari.

Il ajouta à tout cela qu’il avait toujours assez estimé Clidamire pour croi-126126re qu’elle avait eu d’abord un bon dessein, mais que la suite faisait voir qu’elle n’avait pas eu la force de se défendre, qu’elle avait été surprise, qu’elle s’était laissée gagner et que les preuves qu’il en avait étaient si convaincantes qu’il n’y avait rien qui les pût détruire, ce que les parents avouèrent eux-mêmes, ne voyant point de jour à justifier Clidamire. Et, de vrai, quoique Argante n’eût rien gagné, toutes les apparences étaient contre elle et ils avaient raison d’avoir cette pensée, puisque c’était effectivement le dessein d’Argante, ce qui fait voir que celles qui souffrent que de certaines personnes qui sont toujours suspectes leur rendent de trop fréquentes visites, s’exposent non seulement à un 127127 semblable danger, mais se mettent encore au hasard de souffrir ce qu’elles n’auraient jamais cru devoir permettre, même aux plus grands princes du monde. Et l’on ne sait pas enfin, si les choses fussent toujours demeurées en même état, ce que Clidamire eût fait, quoiqu’elle fût une des plus vertueuse personnes de ce siècle.

Elle eut néanmoins tant de malheur qu’elle ne laissa pas d’être traitée en criminelle, et ses parents, qui la devaient protéger, furent les premiers à la blâmer. Ils conjurèrent toutefois Timandre de la vouloir souffrir chez lui, mais ils le prièrent en même temps de ne lui donner aucune liberté et de ne lui laisser voir personne. Timandre la garda à cette condition et la tint depuis toujours enfermée, plu-128128tôt pour lui ôter la connaissance de ses actions que pour la crainte qu’il eût qu’elle fût courtisée ; car il n’était pas naturellement jaloux et tout ce qu’il avait fait n’était que pour se délivrer des importunités, du bruit et de la jalousie de Clidamire. Ensuite de cet accommodement, les parents de cette malheureuse innocente cherchèrent Argante pour se venger dessus lui du déshonneur qu’ils prétendaient être fait à leur famille. Timandre le chercha aussi de son côté, mais ils ne le trouvèrent point, parce que son père l’avait contraint d’aller à la campagne, pour ne pas être exposé à un si grand nombre d’ennemis.

Clidamire mourut de regret deux ou trois ans après et nous apprit à ses dépens que l’on ne 129129 doit jamais forcer un homme d’être jaloux ; qu’il est vrai que la patience irritée devient fureur ; que les plus doux sont les plus difficiles à apaiser, lorsque l’on les a une fois poussés à bout et que la colère qu’ils ont longtemps retenue venant tout à coup à éclater, il est impossible de se pouvoir défendre des effets qu’elle produit, surtout quand les choses qui la font naître regardent l’honneur. C’est pourquoi la jalousie en faisant toujours douter, l’on ne s’en doit jamais servir pour quelque prétexte que ce soit, et ce remède doit être mis au nombre de ceux dont on ne peut user sans péril.

Ils s’arrêtèrent bien des fois pendant la lecture de cette nouvelle et dirent bien des choses que je n’ai point voulu rappor130130ter, de crainte de vous faire plus de dépit que de plaisir en vous interrompant. Je dirai seulement que, lorsqu’Ariste eut achevé de lire, il dit que cette nouvelle n’était pas comme toutes les autres, qu’elle commençait par où les autres finissaient et qu’elle décrivait les aventures qui étaient arrivées au héros et à l’héroïne depuis leur mariage, au lieu de faire voir celles qui leur étaient arrivées devant que de se marier. Il dit encore qu’elle était divertissante et surtout si nouvelle que l’on ne devait point craindre de la lire, de peur de trouver ce qui avait été déjà dit dans d’autres, comme l’on commençait à faire tous les jours. Clorante ajouta que L’Apologie de la jalousie réjouirait bien des maris jaloux et que les fem-131131mes qui en avaient supporteraient leurs maux plus patiemment qu’elles n’avaient de coutume, si elles faisaient réflexion sur le bien qui leur en revenait, mais que celles qui n’en avaient point devaient prendre garde de ne se pas embarrasser si avant que Clidamire, parce que l’on ne sortait pas toujours d’un semblable embarras, comme l’on se figurait en formant des desseins de cette nature.

Comme j’allais repartir à Clorante, Straton entra et dit à Arimant qu’il le priait de l’excuser s’il n’était pas venu plus tôt pour savoir ce qu’il souhaitait de lui, mais qu’il ne venait que d’arriver à son logis, où il avait appris qu’il l’avait envoyé chercher, et que, bien qu’il eût des affaires pressantes, il était aussitôt venu. Arimant lui répondit 132132 qu’il pouvait aller à ses affaires et qu’il ne l’avait envoyé quérir que pour dîner avec la compagnie, ce qui fut cause que Straton jeta les yeux sur tous ceux qui étaient là présents et, comme la plupart des nouvellistes se connaissent, il s’écria, en apercevant Ariste :

— Ah ! bonjour, cher ami, je suis bien aise de vous avoir rencontré, j’ai bien des choses à vous dire. Comment vous portez-vous ? Eh bien ! quelle nouvelle ? que dit-on au Parnasse ? que faites-vous présentement ? comment va la Muse ? Je fus hier au Palais, j’y vis le galant homme que vous savez qui nous récita ce sonnet qui fut trouvé si beau. Que dit-on du Portugal ? n’avez-vous rien appris des affaires étrangères ? Quand vous voudrez, nous irons voir cette personne que 133133 vous savez. Elle a bien de belles pièces qu’elle ne montre pas à tout le monde, il faudra tâcher d’en tirer quelques copies.

Ariste, au lieu de lui répondre (ce qui aurait été fort difficile, vu la quantité de choses qu’il avait dites), lui en dit deux fois autant d’autres et lui fit vingt demandes sans lui donner le loisir de parler, non plus qu’il avait fait. Ensuite de quoi, Straton dit qu’il avait quantité de nouvelles de Parnasse dans sa poche qu’il nous voulait montrer et, après en avoir tiré un grand papier, il lut aussitôt. 134134

EXTRAIT D’UNE LETTRE ÉCRITE DU PARNASSE, touchant les nouveaux règlements qui ont été depuis peu faits dans le Conseil d'Apollon et des Muses extraordinairement assemblé.

Il y eut naguère au Parnasse bien du bruit entre Apollon et les Muses, Apollon ne pouvant souffrir que les Muses fissent avoir plus de réputation dans le monde aux filles qui mettent présentement des ouvrages d'esprit au jour qu'aux auteurs les plus fameux et les plus consommés dans cet illustre et spirituel emploi. Mais, comme les Muses sont 135135 du sexe de ces belles, elles surent si bien soutenir leur parti qu'elles obligèrent Apollon (qui jusqu'ici avait eu sur elles toute l'autorité qu'un prince a sur ses sujets) de faire un accommodement qui lui sera toujours honteux, puisqu'il fut arrêté qu'il présiderait au Parnasse, qu'il aurait deux voix et qu'il aurait la gloire de prononcer ce qui serait arrêté au Conseil des Muses, mais qu'elles auraient chacune leur voix et qu'il ne serait rien conclu sans qu'elles donnassent toutes leur opinion. Ensuite de cet accord, elles s'assemblèrent à quelques jours de là avec Apollon et firent tous les règlements qui suivent. 136136

I

Pour s'accommoder au temps, auquel les dieux et les hommes ont toujours donné quelque chose et semblent présentement s'accommoder mieux que jamais, les ouvrages d'esprit ne seront plus jugés bons selon leurs mérites, mais selon le nombre de leurs approbateurs qui, de quelque qualité et de quelque sexe qu'ils soient, l'emporteront toujours sur ceux qui seront d'un sentiment contraire, mais seulement lorsque leur nombre sera le plus grand.

II

Les ouvrages qui seront plus approuvés des femmes que des 137137 hommes seront tenus pour être pleins d'esprit et, surtout, pour être naturellement écrits.

III

Les auteurs seront tenus de fêter les six premiers jours de la vente des ouvrages de leur composition et seront obligés d'être plus propres ces jours-là que les autres.

IV

Ceux de théâtre seront obligés de faire la même chose pendant les six premières représentations de leurs pièces. Outre ces fêtes qu'ils fêteront dans leur particulier, sans qu'il soit fête pour tout le Parnasse, ils seront encore obligés de fêter les fêtes générales, 138138 qui seront les jours de la naissance des deux Corneille, de Sapho et de l'auteur de la Cléopâtre et du Faramond, et cela parce qu'ils sont les premiers chacun en leur genre d'écrire et que, par leurs ouvrages, ils honorent le Parnasse et tout le corps des auteurs.

V

Les livres de galanterie et les bagatelles auront plus de cours que les grands et solides ouvrages.

VI

Outre le privilège du Roi qu'il faut avoir pour faire imprimer un livre, les auteurs seront obligés d'avoir une approbation 139139 des seigneurs de l'Académie française, sans laquelle le roi sera prié de ne plus accorder de privilège, et défenses seront faites à tous libraires et imprimeurs d'imprimer aucuns livres sans voir ladite approbation attachée aux privilèges du Roi qu'auront obtenus les auteurs.

VII

Nul ne sera proposé pour être reçu auteur et n’aura de permission de faire imprimer ses œuvres avant que d’avoir composé et jeté au feu plus de dix mille vers et trois ou quatre rames de papier pleines de prose.

VIII

Les femmes seront beaucoup 140140 plus tôt reçues que les hommes dans le corps des auteurs et elles auront permission de faire imprimer après avoir composé deux mille vers et écrit une rame de papier de prose et, par un privilège tout particulier, ces premiers ouvrages auront de l’estime parmi le monde et seront conservés, parce que le beau sexe ne fait rien qu’avec application et où l’on ne remarque beaucoup de génie et beaucoup d’esprit.

IX

Ceux qui ne pourront se faire estimer dans les ruelles n’auront jamais d’approbation générale dans le monde, quoi qu’ils puissent faire de bien. C’est pourquoi ils sont avertis de ne point faire 141141 de presse au Parnasse, de peur de perdre leur temps.

X

Il est défendu à tous les auteurs de prendre pour épouses aucunes femmes qui soient reçues dans leur corps et, à toutes celles qui en sont, de prendre aucuns auteurs pour maris, non seulement pour éviter les querelles, qui ne sont que trop fréquentes entre les gens d’esprit, mais encore parce que leur ménage n’irait pas bien et que les femmes qui écrivent ne peuvent avoir tout le soin que demande un semblable embarras.

XI

Tous les auteurs ne laisseront 142142 passer aucune occasion de dire du bien des protecteurs du Parnasse.

XII

Le duc de ……, la marquise de M….., le comte de ….. et le chevalier du ……, perpétuel auditeur des pièces de théâtre, grand amateur et juste juge de ces poèmes, seront remerciés des bons offices qu’ils ont, toute leur vie, rendus aux gens de lettres. Leurs noms seront conservés dans un temple de mémoire, qui sera élevé sur le Parnasse même, et seront mis devant ceux des auteurs les plus célèbres.

XIII

Ceux qui écriront contre Apollon et contre les Muses n’ob-143143tiendront plus de permission de l’Académie de faire imprimer leurs œuvres et seront déclarés criminels de lèse-Apollon au premier chef, parce que c’est le plus grand crime qu’ils puissent commettre contre lui, ne pouvant s’attaquer à la vie d’un dieu.

XIV

Les auteurs qui pourront trouver quelque chose de si nouveau que chacun demeure d’accord de n’avoir jamais rien vu de semblable seront les plus estimés, quand même leurs ouvrages n’auraient pas la dernière perfection.

XV

L’impossibilité qu’il y a d’em-144144pêcher que l’on ne fasse de satires, parce qu’elles sont plus en vogue que jamais et ceux qui réussissent en ce genre d’écrire beaucoup plus estimés qu’ils ne devraient être, fait que nous permettons celles qui, en s’attaquant à tout le monde, ne s’attaquent à personne, qui reprennent agréablement les mauvaises mœurs, qui blâment en divertissant les coutumes ridicules et qui, pour l’ordinaire, produisent de bons effets en faisant souvent changer ceux qu’elles font le plus rire.

XVI

Les poètes seront tenus pour gens illustres, vu la quantité de gens de qualité qui se mêlent de faire des vers. 145145

XVII

Il est défendu, sur peine de n’obtenir de cinq ans de permission de faire imprimer, de composer de méchants vers et de se servir de mots non approuvés pour exprimer une belle pensée, parce que c’est là l’origine des méchants vers que l’on voit tous les jours. Et comme ce sont les grands auteurs et ceux qui sont le plus généralement approuvés qui, croyant que tout leur est permis, le font exprès pour faire dire qu’ils sont au-dessus des règles et qu’ils ont le droit d’en donner, comme celui de prendre des licences, et que les autres, s’imaginant bien faire, les imitent en ce qu’ils font de mal de même qu’en ce qu’ils 146146 font de beau, il leur est plus expressément défendu qu’aux autres de prendre dorénavant aucune licence de cette nature.

XVIII

Défenses sont faites à tous les auteurs de plus mentir dorénavant dans les épîtres liminaires et, pour détruire plus facilement cette mauvaise coutume, nous ordonnons que l’on ne recevra plus d’auteurs qui n’aient de quoi vivre honorablement, sachant bien que le désir d’avoir de l’argent les fait souvent parler contre la vérité ; c’est pourquoi nous leur défendons d’en prendre. Mais pour donner lieu à la libéralité des princes de s’exercer, nous ne leur pouvons défendre d’accepter des présents,147147 parce qu’il n’y a rien de honteux pour eux, ni pour leur corps, que cela s’est pratiqué de tout temps et que les rois s’en font les uns aux autres.

XIX

Nous ordonnons à tous les auteurs qui seront reçus à l’avenir, et qui auront tous de quoi vivre honorablement sans avoir besoin de personne, de ne point céder aux ignorants, quand même ils seraient beaucoup au-dessus d’eux, et de faire toutes les civilités et rendre tous les honneurs imaginables aux gens de qualité qui font des vers, parce qu’ils leur font honneur d’être de leur corps. 148148

XX

Avant que d’arrêter un auteur prisonnier, on avertira l’Académie, laquelle prendra soin d’en avertir tous les auteurs, qui seront tous obligés de faire la somme dont il sera redevable, afin de n’avoir pas l’affront d’avoir un confrère prisonnier. Mais comme il se pourrait trouver quelques personnes qui, se fiant trop sur ce règlement, pourraient s’endetter, ladite Académie sera tenue d’examiner quelles gens auront contracté ces dettes et pour quelles raisons, et si elle trouve qu’ils l’aient fait sans un pressant besoin, elle leur fera de grandes réprimandes pour la première fois et, s’ils y retournent, elle les déclarera indignes d’avoir 149149 aucun rang dans le corps spirituel des auteurs, leur défendra de faire voir aucuns de leurs ouvrages et ne leur accordera à l’avenir nulle permission d’imprimer.

XXI

Ceux qui, dans leurs vers, donneront des louanges à des personnes qui ne les auront pas méritées seront obligés de s’en dédire publiquement, afin que l’affront qu’en recevront les uns et les autres empêche les uns d’en donner et les autres d’en acheter.

XXII

Comme l’esprit est une des plus belles et des plus avantageuses qualités que puissent avoir les hommes, et la seule qui les puisse 150150 rendre considérables par eux-mêmes, ceux qui font bien des vers et qui ne l’avouent qu’avec peine, et le plus souvent ne l’avouent point du tout, croyant qu’il y ait du déshonneur pour eux, seront obligés dans six mois, ou d’avouer publiquement qu’ils en font, ou de n’en plus faire du tout.

XXIII

Les auteurs seront regardés comme personnes de mérite qui, par leur esprit, sont au-dessus du reste des hommes. Ils seront respectés de tout le monde. Ceux de théâtre le seront surtout des comédiens, et les uns et les autres le seront des libraires, parce qu’ils les font gagner.

— Dites qu’ils se font gagner l’un 151151 l’autre, dit Ariste à Straton, dès qu’il eut achevé de lire cet article.

— Il est vrai, lui repartit Clorante, mais les auteurs ne sont pas ceux qui gagnent le plus.

Après quoi Straton continua de lire.

XXIV

Ceux qui aiment passionnément les lettres, qui se plaisent à lire les beaux livres, qui recherchent tous les beaux vers et aiment à les entendre réciter, ne laisseront pas, bien qu’ils n’écrivent point, d’avoir rang dans le Parnasse après les auteurs.

XXV

Tous les auteurs sont invités de se vêtir souvent de noir, pour mieux soutenir la gravité de leur 152152 profession, et les plus anciens de leur corps ne porteront point de dentelles.

XXVI

Tous ceux qui seront reçus auteurs seront tenus de faire une pièce à la louange des Muses, de l’Académie et de la profession qu’ils embrassent.

XXVII

Les auteurs qui auront autrefois fait deux ou trois pièces de théâtre, bien qu’ils ne travaillent plus, jouiront de leur ancien privilège d’entrer à la comédie sans payer. Ceux qui travailleront encore pourront mener de leurs amis avec eux, et surtout aux premières représentations de leurs 153153 pièces, où ils auront grand pouvoir. Ceux qui font des romans et qui ont grande réputation dans le monde auront aussi le privilège d’y entrer, mais sans pouvoir mener personne avec eux. Ce privilège leur est octroyé parce que leurs ouvrages fournissent de beaux sujets et des incidents considérables aux auteurs qui travaillent pour le théâtre, et sera appelé “privilège de bel esprit”.

XXVIII

Il est très expressément défendu à tous les auteurs d’écrire contre aucun de leur corps, mais bien contre ceux qui n’en sont pas, ce qu’ils ne pourront toutefois faire à moins que l’on n’ait écrit contre eux. Ils sont aussi a-154154vertis de bien prendre garde de ne point écrire contre l’honneur des dames, parce que c’est le plus grand crime qu’ils puissent commettre, et pour lequel nous avons ordonné de très cruelles peines.

XXIX

Les personnes d’épée qui seront reçues au nombre des auteurs seront plus estimées que les autres, parce qu’elles sont capables de plus d’une chose et qu’elles peuvent se servir de la plume et de l’épée pour défendre les auteurs.

XXX

L’on continuera d’observer plus exactement que jamais l’ancien-155155ne coutume de faire des vers sur la mort des plus considérables auteurs.

XXXI

On aura grande estime et grande vénération pour les femmes qui seront reçues du nombre des auteurs et l’on ne croira point, parce qu’elles sont femmes, que leurs ouvrages ne doivent être ni forts ni achevés.

— L’on aurait tort de le croire, dit Clorante, et je ne doute point qu’elles ne soient plus favorisées des Muses que les hommes, parce qu’elles sont de leur sexe.

— Quand elles n’en seraient point favorisées, repartit Straton, elles ne laisseraient pas que de faire de belles choses. Les femmes n’écrivent point du tout, 156156 ou elles font des chefs-d’œuvre lorsqu’elles s’en mêlent. Il y a je ne sais quoi de si galant et de si dégagé, une si grande délicatesse et un tour si spirituel dans tout ce qu’elles font, que l’on ne peut lire leurs ouvrages sans en être charmé. Celles même qui sans se mêler d’écrire aiment les lettres, qui se divertissent à voir les beaux ouvrages et qui se mêlent d’en juger, ont l’esprit plus pénétrant et portent un jugement plus assuré d’un ouvrage que la plupart des plus grands hommes qui, voulant trop raffiner, demeurent toujours dans le doute et ne décident jamais rien. Et j’ai peu vu de ces sortes de femmes qui se soient trompées, lorsqu’elles ont dit qu’un livre serait estimé et qu’une pièce de théâtre réussirait.

Mais permettez-moi, 157157 continua le même, de quitter les louanges du beau sexe pour achever de vous faire voir la lettre que je vous lisais auparavant, car j’ai des affaires pressantes qui m’appellent à la ville.

La Renommée sera priée de se trouver dans trois jours dans notre Conseil pour recevoir de la main d’Apollon ces nouveaux règlements, afin de les aller publier après par tout le Parnasse et dans toutes les villes de France, et non dans aucun autre pays, parce qu’il y a des choses qui ne sont que pour ce royaume et qui ne seraient ni bien reçues ni approuvées ailleurs.

Cette déesse sera pareillement chargée de publier par tout le monde qu’à la requête d’Apollon et des Muses tous les dieux assemblés ont reconnu et entendent que chacun re-158158connaisse que le corps des auteurs est le plus célèbre de tous ceux de l’univers, à cause que l’esprit est plus estimé que la noblesse, que les charges et que les grandes richesses. Elle fera savoir en même temps que les dieux ont ordonné que les poètes auraient le premier rang parmi les auteurs, parce qu’il faut plus d’esprit, de mémoire et d’invention pour être poète que pour être historien ou traducteur.

Quelques jours après que ces règlements eurent été publiés, un auteur de théâtre dont les comédiens avaient refusé de jouer la pièce vint présenter une requête à Apollon, signée de plus de quarante auteurs, dans laquelle il le priait d’ajouter à ses règlements que les comédiens ne pourraient plus jouer de pièces sans avoir une approbation de l’Académie et qu’ils seraient obligés de 159159 jouer toutes celles qu’elle approuverait. L’affaire ayant été mise en délibération, il fut dit que l’on n’aurait point d’égard à sa requête et qu’il n’y avait personne qui pût mieux juger que les comédiens du succès des ouvrages de théâtre et qui connût mieux ce qui devait plaire ou choquer, attendu leur grande expérience et la quantité d’épreuves qu’ils en faisaient tous les jours.

Voilà tout ce qui s’est passé de plus considérable au Parnasse depuis ma dernière lettre. Dès qu’il y arrivera quelque chose digne de vous le faire savoir, je ne manquerai pas de vous l’écrire.

— L’on ne peut rien mander de semblable, reprit Ariste, qui ne soit à la honte d’Apollon et des Muses. L’on voit bien qu’ils ont été contraints de s’accommoder au temps et qu’ils n’ont fait la 160160 plupart de ces règlements que parce que l’on les avait déjà faits par toute la France et qu’il leur était impossible d’empêcher qu’ils ne fussent suivis. Et de vrai, Apollon et toutes les Muses auraient beau faire des règlements contraires au premier, au 2e, au 5e, au 8e, au 9e, au 14e, au 15e, au 23e, au 25e et au 29e de ceux qu’ils viennent de faire, avant que toute leur autorité fût suffisante pour obliger la France à les suivre. Que l’on n’allègue point que les Muses veulent favoriser les personnes de leur sexe dans plusieurs de ces règlements, ce n’est qu’un discours inventé pour empêcher de connaître le peu de pouvoir qu’elles ont sur l’esprit des hommes et pour empêcher que l’on ne sache que la mode est beaucoup plus forte que leur autori-161161té. Elles sont toutes divines, elles n’ont plus rien de leur sexe que la beauté et, comme elles sont beaucoup au-dessus des femmes, il est certain qu’elles ne prennent le parti que des personnes de mérite.

— Elles peuvent sans injustice, répondit Clorante, prendre celui de plusieurs femmes qui ne cèdent en rien aux plus grands hommes de ce siècle. Mais, bien qu’il y en ait de très habiles entre celles qui se mêlent d’écrire et celles qui font profession ouverte de voir tous les beaux ouvrages, d’en juger et de protéger leurs auteurs, je ne puis néanmoins estimer les gens qui font tout ce qu’ils peuvent afin que les femmes les mettent en réputation, et qui aiment mieux devoir les applaudissements que l’on leur donne au bien qu’elles publient d’eux 162162 qu’au mérite de leurs œuvres. Et, pour moi, je n’ai point de plus grand divertissement que celui de voir ou de me représenter un de ces auteurs lisant ses ouvrages au milieu de quatre ou cinq femmes qui, sans écouter ses raisons, condamnent et lui font changer ce qui leur déplaît, qui lui font retrancher ce qu’elles n’aiment pas et lui font ajouter ce qui leur vient en la fantaisie. Tout cela étant fait, si la pièce qu’il leur a lue est à leur gré, elles l’envoient de maison en maison, chez toutes leurs amies, pour en faire des lectures, avec une recommandation et un certificat de la bonté de sa pièce. Elles le produisent après elles-mêmes dans les compagnies, elles l’y mènent, elles font son compliment, elles parlent de la bonté de son ouvrage, elles en 163163 racontent le sujet et rendent ce pauvre auteur si confus et si surpris des louanges qu’elles lui donnent, qu’encore qu’il ait beaucoup d’esprit, il n’y peut répondre que par une infinité de révérences. N’est-ce pas là un sot personnage, et le rôle que joue cet auteur ne doit-il pas faire une plaisante vision à l’esprit de ceux qui se le représentent ?

Pour ce qui est des femmes, elles ont raison d’agir de la sorte car, ou les ouvrages que l’on leur fait voir les divertissent quand ils sont bons, ou elles se divertissent aux dépens des auteurs lorsqu’ils ne valent rien. Mais ce qui est de plus à remarquer est que la connaissance que la plupart de ces sortes d’auteurs ont de ces femmes de qualité qui mettent beaucoup de leurs confrères en 164164 réputation est une connaissance éloignée, recherchée, mendiée et que fait faire le plus souvent quelqu’un des domestiques, qu’un auteur viendra trouver vingt fois pour le prier de parler de lui à sa maîtresse ; lequel, après avoir été bien importuné, lui en parle avantageusement et lui en dit du bien jusqu’à ce qu’il lui fasse souhaiter de le voir. Il est enfin (après avoir bien brigué cette connaissance) introduit dans sa ruelle, où il lit sa pièce en présence de trois ou quatre amies, d’où s’ensuit tout ce que j’ai déjà dit, à quoi l’on peut ajouter que les galants de ces dames, sans en avoir rien vu, publient sur leur rapport que c’est la plus belle chose du monde. Les amis de ces galants le disent aussi pour les obliger, et voilà ce qui met pré-165165sentement les auteurs au monde. Voilà d’où vient que l’on en voit qui sont en grande réputation après leur coup d’essai, cependant que d’autres, vieillis dans l’étude, après avoir fait cent beaux ouvrages, ne sont ni connus ni estimés, faute d’avoir eu connaissance de ces femmes qui donnent la vogue à de certains auteurs et qui font réussir tout ce qui part d’eux.

— Il est donc vrai, repartit Straton, que les femmes sont utiles et qu’elles doivent avoir beaucoup d’esprit, puisque l’on s’en rapporte à leur sentiment et que c’est d’elles que dépend la réputation des personnes les plus spirituelles.

— C’est une vérité, répondit Ariste, et si l’on n’a leur approbation, on a beau travailler et se donner de la peine, on ne réussira jamais.

— Ce que vous 166166 dites est véritable, répondit Straton.

Après quoi il dit, en élevant sa voix :

— Ah ! vraiment, j’oubliais de vous dire que le pauvre Mairet est malade et que l’on dit que c’est le dépit qu’il a de ce qu’on a refait sa Sophonisbe qui lui cause cette maladie. Celui qui l’a entrepris devait bien attendre qu’il fût mort, pour ne pas donner à des enfants, en présence d’un père âgé de quatre-vingt-quinze ans, la mort qu’il a prétendu leur donner. Je crois toutefois qu’ils n’en auront que la peur. Savez-vous, continua-t-il en riant, que le livre de ……… n’a pas réussi ? Bien des gens en ont été surpris. Pour moi qui connais assez bien les choses et qui vois d’abord quels effets elles doivent produire, je l’en avais bien averti et, s’il avait suivi mon conseil, il s’en se-167167rait bien trouvé. À propos, on dit que notre cher ami a eu un beau présent de la dédicace de son livre. Le prince que vous savez n’a rien donné à l’homme que vous connaissez, il en est dans le plus grand dépit du monde et proteste qu’il ne fera plus de ces épîtres liminaires où l’on dit que l’on ne demande rien et que l’intérêt ne fait point agir. Il a même été sur le point de faire une satire contre lui, après avoir dit tant de choses à sa gloire. Quelle heure est-il ? Il faut que je m’en aille. Fûtes-vous hier voir la pièce nouvelle ? Qu’y dit-on ? Y remarquâtes-vous force partisans ? Y avait-il bien du monde ? Les incidents en sont-ils beaux ? Combien de fois y applaudit-on ?

La pièce que vous savez, dont l’illustre ……… a donné le sujet, est 168168 dans les mains de Madame de ……… ; elle croit qu’elle réussira, mais elle dit qu’il y a quelque chose d’obscur dans les premiers actes. Je sais comment les rôles sont distribués, et cela lui pourrait bien faire tort, car il en avait promis un beau à Mademoiselle ………, qui est une très bonne actrice et qui a de grands amis, et toutes les excuses qu’il en a données sont qu’un grand prince lui a ordonné de les distribuer de la sorte. C……… a fait une pièce qu’il avait quittée il y a trois ans et dont il avait fait un acte. Il a été bien surpris de la mort de la belle Baronne, car il n’avait résolu de l’achever que parce qu’il y avait un rôle plein de tendresse qu’il lui destinait. Je m’en vais, car j’ai affaire à la ville, vous m’excuserez bien si je vous quitte si tôt.

Que c’est 169169 une admirable fille que l’illustre Sapho, je ne crois que l’on puisse jamais écrire si délicatement qu’elle ! Sa Clélie a plu à tout le monde, parce qu’elle a si bien su parler dans ses conversations des choses du temps et qu’elle a si bien décrit nos mœurs et nos coutumes, ce qui se dit et ce qui se fait dans ce siècle, que ceux-là mêmes dont elle n’avait pas dessein de parler y ont trouvé leur portrait. Ce n’est que par là que l’on réussit présentement : décrire ce qui se dit et ce qui se fait tous les jours, et le bien représenter, c’est avoir trouvé l’unique et véritable moyen de plaire. Il n’y a maintenant que ces tableaux qui soient non seulement de vente, mais même de grand prix ; l’on n’en achète point d’autres, et le peintre et le marchand les 170170 vendent ce qu’ils veulent, ce qui montre que les choses les plus fortes et les plus relevées ne sont plus en crédit, que l’on n’aime que les plus communes, bien exprimées, et que l’on ne veut plus rien que de naturel. Je m’en vais.

À propos, je vis, il y a deux ou trois jours, ……… qui, depuis la porte Saint-Denis jusqu’au Luxembourg, ne me dit qu’un sonnet, qu’il me répéta cent fois. Il m’en fit remarquer tous les vers, les uns après les autres, il me fit voir séparément que tous les mots qui les composaient étaient choisis, propres et significatifs, et fut si longtemps à me parler de la pointe, à l’admirer et à la répéter, que je ne savais plus quelle posture tenir, ni que lui répondre ; et il dit enfin tant de bien de lui que, pour lui donner toutes 171171 les louanges imaginables, je n’avais qu’à lui faire un signe de tête ou tout au plus qu’à lui répondre souvent oui. Après m’avoir longtemps parlé de ce sonnet, il changea de discours et m’entretint pendant un quart d’heure d’un mot nouveau qu’il voulait autoriser et qu’il avait mis dans un livre qu’il allait faire imprimer. Il me dit toutes les raisons qui le poussaient à s’en servir et qui l’obligeaient à croire que ce mot serait approuvé, ce qui lui donna lieu d’entrer dans une profonde admiration de lui-même, d’où il ne sortit que pour parler encore de son sonnet et pour me dire que je n’en avais pas remarqué toutes les beautés.

— Il y a, dit-il, un sens mystérieux de quoi vous ne vous êtes pas aperçu. Il faut que 172172 je vous le répète. Écoutez.

Il me le récita encore après cela et, lorsqu’il eut achevé, il me voulut faire voir ce sens mystérieux, qui l’était en effet tellement qu’il n’y avait que lui qui y pût rien connaître et qui en pût développer le mystère. Je lui dis par complaisance que je le trouvais beau.

— Cela est fin et délicat, me repartit-il, il en faut demeurer d’accord, tout le monde ne s’en aperçoit pas et il n’y a que les gens d’esprit qui le puissent connaître. Je vais porter la lettre du Parnasse que je vous viens de lire à une dame de qualité qui me l’a ce matin envoyé demander. Adieu. Il faut avouer que Mademoiselle D……… écrit bien ; ses vers sont partout également forts, et ce n’est point une marchandise mêlée. Si la nouvelle qui court de-173173puis hier est véritable, la France est en état de se faire craindre par toute la terre.

Straton dit toutes ces choses avec tant de précipitation qu’il eut à peine le loisir de respirer pendant qu’il parla. Et après avoir ainsi joué tout seul au propos interrompu, comme il avait fait en arrivant, et avoir fait un si long discours sans liaison et sans suite, et même sans donner le temps à personne de lui répondre, et avoir dit plusieurs fois qu’il s’en allait sans sortir de sa place, il fut un demi-moment sans parler, ce que je crois qu’il ne fit que pour reprendre haleine, après lequel temps il reprit la parole et dit :

— Je me plais si fort ici et l’entretien de la compagnie est si agréable que je ne me puis encore résoudre à m’en aller.

— Vous me per-174174mettrez donc, lui dit Ariste, qui était aussi bouillant et aussi grand nouvelliste que lui, de parler à mon tour, car je n’ai presque rien dit depuis que vous êtes entré et, quoi que vous disiez de notre entretien, vous avez tout seul entretenu la compagnie.

— Je consens très volontiers que vous parliez, lui répondit Straton.

Après cela, il parla encore un quart d’heure, sans donner le temps à Ariste de dire une seule parole. Il dit ensuite, en s’adressant au même :

— Si vous vouliez venir demain chez moi, je vous montrerais…

Ariste lui demanda aussitôt :

— Est-ce quelque chose…

— Oui, oui, interrompit Straton en souriant, en remuant la tête, en grimaçant et en faisant toutes les actions d’un homme qui s’applaudit, c’est quelque chose qui sera… je ne 175175 dis rien… nous ferons voir que… et je veux… l’on dira peut-être alors… oui, oui, l’on parlera de nous, et ceux qui disent que je… mais patience… elle sera bientôt achevée d’imprimer et jusqu’à ce temps…

— Enfin, interrompit Ariste, qui perdait patience, tout ce discours veut dire que jusques à ce temps vous passerez pour un homme dont on ne connaît pas tout l’esprit, mais qu’alors l’on vous estimera et que l’on parlera de vous.

— Vous avez deviné, lui répondit Straton en riant, car, entre nous, c’est la plus belle chose du monde. J’aurais mauvaise grâce de le dire à d’autres, mais je crois devoir ce témoignage à la vérité et à un ami si cher que vous. Je me suis surpassé moi-même, je ne sais où j’ai pris tout ce que j’ai 176176 dit, il y a des endroits qui me surprennent et qui m’étonnent. J’en ai ajouté, depuis que j’ai achevé cet ouvrage, qu’on ne pourra s’empêcher d’estimer. Il faut avouer qu’il vient bien des choses, en travaillant, à quoi l’on ne s’attend pas. À votre avis, quel prix y ferai-je mettre ? On dit que les gens de qualité croient que ce qui n’est pas cher n’est pas bon. Cet ouvrage doit bien faire du bruit dans toutes les provinces et dans tous les pays étrangers. Le titre doit bien surprendre et je ne le veux point dire jusqu’à ce que le livre soit en vente. Je ne puis sortir de mon étonnement, lorsque je le relis, et je m’imagine que c’est un songe. Les incidents y naissent naturellement, ils sont préparés sans être prévus, l’un produit l’au-177177tre sans qu’il y ait rien de forcé, il y a dans tout l’ouvrage des délicatesses, des endroits si bien touchés, des mignardises, du fin, du délicat, du brillant, du pompeux, du galant, du tendre, du fort, de l’enjoué, de ce je-ne-sais-quoi qui plaît et qui charme, de ces choses du temps sans lesquelles on ne peut plus réussir. Tout y paraît plein de feu, l’on y remarque beaucoup de génie et tout est enfin écrit naturellement, bien que tout y paraisse noble et hardi, et que l’expression en soit belle, délicate et forte tout ensemble.

Si ce livre, continua-t-il, ne plaît à tout le monde, il faut, depuis un mois qu’il est sous la presse, que le goût du siècle ait changé et, comme il y a des endroits qui sont du temps, il faut qu’ils aient tout le malheur ima-178178ginable s’ils ne charment tous ceux qui les liront. Si cet ouvrage était d’un de ces auteurs qui sont aussi célèbres par l’estime et par la vénération que l’habitude fait avoir pour eux et pour leur nom que par le mérite de leurs ouvrages, et dont on loue les productions avant que de les avoir vues et que de savoir si elles méritent les louanges que l’on leur donne, mon livre serait le plus beau du monde, il l’emporterait sur tout ce que nous voyons d’ouvrages approuvés, l’on y découvrirait chaque jour des mystères nouveaux, on louerait avec emportement de certains endroits, ils seraient dans la bouche de tout le monde et suffiraient pour rendre un auteur immortel.

C’est une étrange chose que la préoccupation, a-179179jouta-t-il. J’espère toutefois de m’établir une réputation si forte et si puissante que je n’aurai plus besoin que de mon nom pour faire réussir tout ce que je ferai. Je n’épargnerai rien pour en venir à bout. J’ai trouvé le moyen de connaître quantité de femmes qui dans toutes les belles ruelles disent du bien de moi et de mes ouvrages, même avant que je leur montre, et j’espère dans peu faire connaissance avec quelques-uns de ces galants abbés qui, après les femmes, donnent le branle à la réputation et qui, dans les belles compagnies, ont séance comme juges de tout ce qui se fait de nouveau et qui peuvent, avec les femmes, donner un arrêt pour la ruine entière ou pour la réussite d’un livre. Quand j’aurai ac-180180quis, par quelques civilités et par quelque déférence pour leurs sentiments, l’estime de ces belles et de ces messieurs, l’on dira, avant que mes ouvrages soient sous la presse, que ce sont les plus belles choses du monde, et l’on dira que j’aurai pensé à des choses à quoi je n’aurai jamais songé. Mes partisans feront admirer à quantité de personnes des choses qu’elles n’auront jamais vues. Ces personnes, préoccupées par leurs discours, pousseront des hélas sans savoir pourquoi et donneront, dans toutes les assemblées où elles se trouveront, des louanges à ce qu’elles ne connaîtront point. Quand j’aurai une fois fait des partisans et que mon nom sera connu et estimé dans les compagnies galantes, je m’endormirai sur ma ré-181181putation et, quand je ferai alors les plus méchantes choses du monde, je suis assuré que mes ouvrages seront toujours estimés et qu’ils n’auront plus besoin que de mon nom pour réussir.

— Vous me permettrez, Monsieur, lui répliquai-je (après lui avoir dit que je n’entendais pas parler à lui, quoique ce fût mon dessein, et que son mérite était connu de tout le monde), de vous dire qu’il n’y a que les jeunes auteurs et les ignorants qui se persuadent qu’il n’y a que le nom de ceux qui ont su acquérir de la réputation par quelques heureux ouvrages qu’ils ont faits autrefois, qui fasse réussir tout ce qu’ils font journellement. Il faut croire qu’il y a du mérite et que mille et mille personnes qui approuvent ce qui 182182 part de leur plume ne sont pas si aveuglées que d’estimer une chose seulement par le nom de celui qui l’a faite. Cependant, ces petits messieurs qui, sans être auteurs, croient en avoir la qualité, ou plutôt qui le sont sans en avoir le mérite, se persuadent qu’il n’y a que la préoccupation que l’on a pour un nom connu qui fasse réussir les ouvrages et ont bien l’audace de dire, ou du moins de faire pressentir, en comparant les leurs à ceux de ces grands hommes, que s’ils étaient soutenus d’un nom fameux, ils feraient peut-être plus de bruit que tout ce que l’on a jamais vu de plus beau et de plus achevé.

— Je sais, me répondit Straton, qu’il y a des auteurs assez impertinents pour se donner cette vanité, mais je suis prêt de soutenir devant 183183 toute la terre que la préoccupation que l’on a pour un nom fait toujours réussir les ouvrages de ceux qui le portent, beaucoup plus qu’ils ne réussiraient si l’on croyait que d’autres en fussent auteurs. Cette préoccupation est un torrent qui entraîne les applaudissements avec une rapidité presque incroyable. L’on n’oserait ouvrir la bouche qu’elle ne soit aussitôt fermée par des personnes qui traitent d’ignorants et de stupides ceux qui veulent parler, en leur disant, pour toutes raisons : "Cet ouvrage est d’un tel", ou "Ne savez-vous pas que cet ouvrage est d’un tel auteur ?" La personne qui a été ainsi traitée croit que c’est un grand crime que de ne pas approuver ce que fait un tel et dit à ceux qui lui en disent du mal la même chose que l’on lui 184184 a dite. Ceux-là en disent autant aux autres et, par un bonheur si grand qu’il ne se peut presque imaginer, il n’est pas permis d’examiner ce que font ceux dont la préoccupation que l’on a pour eux fait réussir les ouvrages. Quelques fautes qu’ils puissent commettre, leur nom les met à l’abri de la plus juste critique et, bien que ce que l’on dit contre eux soit souvent vrai, il ne laisse pas que de passer pour des effets de l’envie, et les plus habiles ne peuvent faire connaître leurs défauts sans se faire railler et sans passer pour injustes, pour médisants et pour envieux.

Quand il eut cessé de parler, Ariste prit la parole et dit :

— Pour vous montrer que tout ce que Straton vient de dire de la préoccupation que l’on a pour un nom fameux est 185185 véritable, je me trouvai il y a quatre ou cinq jours à la comédie d’un de ces auteurs dont la réputation n’est établie que par la force. J’étais sur le théâtre, auprès d’un jeune homme qui paraissait de qualité. Comme l’on cause quelquefois avec ceux auprès desquels on se rencontre, et que l’on se dit souvent son sentiment les uns aux autres, il me dit que la pièce ne lui plaisait pas et qu’il n’y trouvait rien de bon.

— Comment, Monsieur, lui repartis-je, cette pièce est pourtant de Corneille.

Ce discours le fit rougir et il crut avoir fait une faute qui le devait faire railler de tout le monde, de n’avoir point loué une pièce de Corneille, encore bien qu’il ne l’estimât point.

— Je ne dis pas, me répondit-il, que je la trouve entièrement méchante ; il y a des endroits 186186 inimitables et qui ne peuvent partir que d’un Corneille.

Un demi quart d’heure après, je lui dis qu’elle n’était pas de Corneille et que l’on m’en venait d’assurer.

— Eh bien ! me dit-il en souriant, n’avais-je pas raison de ne la pas trouver bonne ? Et si j’ai trouvé beaux quelques endroits, c’est que l’acteur les a si bien récités qu’il a su me contraindre malgré moi à donner des applaudissements à l’auteur qui n’étaient pas dus à lui seul.

Quelques moments après, je lui dis qu’une autre personne venait de m’assurer qu’elle était de Corneille.

— Ah, que je le connaissais bien ! me repartit-il ; tout ce que je disais n’était que pour savoir votre sentiment.

— Nous en allons être éclaircis, lui dis-je, et je vais présentement der-187187rière le théâtre le demander aux comédiens.

Je revins un moment après et je lui dis qu’elle n’était pas de Corneille.

— Je l’ai toujours cru, me dit-il, et vous avez vu que je vous ai d’abord dit mon sentiment.

Comme nous en étions sur “elle est de Corneille, elle n’en est pas”, ce qui voulait dire “elle est bonne si elle est de lui, elle est méchante si elle est d’un autre”, un jeune étourdi qui était derrière nous tira celui avec qui je parlais et lui dit :

— Morbleu, voilà une belle pièce ! Elle est assurément de Corneille, car j’y viens de remarquer un vers de sa façon. Il faut avouer que c’est un grand homme, que pour les pièces de théâtre aucun ne saurait disputer avec lui et qu’il est si haut qu’il est même au-dessus de l’envie.

La pièce finit peu de temps après que cet ignorant lui 188188 eut donné tant d’applaudissements parce qu’il y avait remarqué un vers qu’il avait cru de la manière de Corneille, et ces deux messieurs, ayant su de la plupart de tous ceux qui étaient sur le théâtre, et même de tous les comédiens, que la pièce n’était point de Corneille, la condamnèrent entièrement et ne pardonnèrent pas même aux endroits qu’ils avaient admirés.

— Quoi ! leur dis-je, m’étant encore rencontré auprès d’eux sur le théâtre, après que tout le monde se fut levé, devez-vous ainsi faire injustice à un pauvre auteur qui a fait une bonne pièce, parce que l’on ne vous l’a pas donnée sous le nom de Corneille ? Tant que vous avez cru qu’elle était de ce maître du théâtre, vous l’avez admirée, 189189 et présentement que vous savez qu’elle n’en est pas, vous dites que c’est la plus méchante chose du monde. Cependant elle est toujours la même qu’elle était et, quoique l’on vous ait dit qu’elle n’est pas de Corneille, elle n’a pour cela rien perdu de ses beautés.

Ah ! je vois bien, continuai-je, et c’est une vérité dont je commence à ne plus douter, que lorsqu’un auteur s’est une fois acquis de la réputation, son nom fait du moins autant de chefs-d’œuvre que lui. L’on regarde tout ce qui part de sa plume au travers de l’éclat de ce même nom, et cet éclat, préoccupant les esprits, les aveuglant et les empêchant de blâmer tout ce qui sort de l’esprit d’une personne si célèbre, fait que l’on fouille, pour ainsi dire, jusques 190190 au fond de ses ouvrages pour y reconnaître l’art et pour y découvrir des beautés que l’on y veut absolument trouver (n’y en eût-il point) et que l’on assure ne se pouvoir rencontrer dans ce que font les autres. Les plus méchants endroits de leurs pièces, et qui sont généralement reconnus pour tels, sont pris pour des marques de l’adresse de leur esprit et de leur prudence consommée, et ils ne les y ont mis (à ce que disent les aveugles adorateurs d’un nom) que pour donner de l’éclat aux autres, bien qu’ils n’aient jamais eu ce dessein. S’ils font des fautes qui soient inexcusables, que l’on cherche tant que l’on voudra (disent les mêmes), l’on ne trouvera personne qui puisse d’une autre manière mieux expliquer les mê-191191mes choses, et ils ne l’ont fait qu’après avoir bien consulté et avoir connu qu’ils ne pouvaient faire autrement. Voilà comme l’on leur fournit des excuses qu’ils n’ont jamais préparées et comme l’on se persuade qu’ils ne font rien que de bien, parce que l’on s’est mis dans l’imagination qu’ils ne peuvent mal faire.

— Ce que vous dites est bien véritable, lui répliqua Straton, et la préoccupation que l’on a pour une personne fait plus des trois tiers de la réussite de ses ouvrages. Nous voyons tous les jours quantité de pièces qui réussissent par la bonne opinion que l’on a d’un auteur et par la déférence que l’on a pour son nom, et ce qui est de remarquable, c’est que ces pièces sont souvent applaudies de tout le monde avant qu’elles aient 192192 été vues de personne, avant qu’elles soient achevées et même quelquefois avant qu’elles soient commencées. Si cela n’arrive pas ordinairement, cela ne manque du moins jamais d’arriver lorsque l’on commence à publier qu’elles sont faites.

Il est enfin certain, continua-t-il, que les grands auteurs se doivent plus fier au bonheur de leur nom qu’au mérite de leurs ouvrages. J’ai souvent vu venir des gens à la comédie qui, après avoir demandé à la porte qui était l’auteur de la pièce que l’on devait jouer, assuraient absolument qu’elle était bonne ou qu’elle était méchante selon le nom que l’on leur disait, comme si ceux qui ont fait de bonnes pièces n’en pouvaient pas faire de méchantes, et ceux qui en ont fait 193193 de méchantes n’en pouvaient pas faire de bonnes, ce que l’expérience fait voir tous les jours.

Je leur accordai ce dernier point, mais je les voulus tirer de l’erreur où ils étaient de croire que l’on ne rendait pas justice à tous ceux qui travaillaient pour l’esprit, et que ce n’était pas le mérite des grands hommes qui faisait réussir leurs ouvrages. Mais je les trouvai tellement opiniâtres que je vis bien que ce serait perdre temps que de disputer avec eux, et je connus par là que les derniers des auteurs croient valoir autant que les plus grands hommes du siècle, que le dépit de n’être pas autant estimés que ceux qui passent pour leurs maîtres les fait parler de la sorte et qu’ils rejettent sur l’éclat de leurs noms ce qu’ils savent bien qui 194194 n’est qu’un pur effet de leur mérite.

— Comme vous n’avez parlé, dit alors Clorante, que des auteurs dont le nom fait réussir les ouvrages, il faut que je vous entretienne un moment de ceux qui font réussir les leurs par brigues et par applaudissements mendiés.

Un jeune auteur de théâtre, qui a beaucoup de mérite et dont l’adresse n’est pas moins à priser que l’esprit, me vint voir il y a quelques jours et, comme nous nous entretenions d’une de ses pièces qu’il était sur le point de faire jouer, il me dit qu’il était bien assuré qu’elle réussirait.

— Comment le pouvez-vous savoir ? lui repartis-je; c’est une chose qu’il est impossible de deviner et dont le succès est toujours entre les mains du sort.

Il me répondit qu’il savait bien ce qu’il 195195 disait, et tira, en me disant ces paroles, un papier de sa poche, où était écrit : Mémoire de ceux qui m’ont promis de venir voir jouer ma pièce. Ce papier était, par le moyen d’une raie, séparé en trois colonnes. Au-dessus de la première colonne, il y avait : Rôle de ceux qui doivent venir aux loges ; au-dessus de la seconde : Rôle de ceux qui doivent venir au théâtre ; et au-dessus de la troisième : Rôle de ceux qui doivent venir au parterre. Il me lut tous ceux qui étaient écrits sur ce papier, où je remarquai beaucoup de personnes de qualité. Je pris garde toutefois que sur le rôle des loges il y avait beaucoup plus de partisans que d’autres, parce que l’argent leur coûte bien moins qu’aux personnes de qualité.

— Je suis assuré, me dit-il après m’avoir lu tous ces 196196 noms, que tels et tels y viendront à la première représentation, tels et tels à la seconde, et tels et tels à la troisième.

Il trouva à son compte qu’il avait déjà du monde pour huit représentations, sans ceux qui devaient y venir deux ou trois fois. Il me pria après cela de lui prêter des jetons, pour calculer à combien d’argent se pourrait bien monter chaque représentation. Il ajouta quelque chose pour ceux que le hasard devait y faire venir et qui s’y devaient trouver sans être conviés.

— Eh bien ! me dit-il, après avoir bien calculé, ne suis-je pas sûr de la réussite de ma pièce telle qu’elle puisse être ? Tous ceux qui m’ont promis d’y venir savent déjà les beaux endroits par cœur, afin de ne les pas laisser passer sans les applaudir 197197 et sans montrer qu’ils les connaissent. C’est ainsi, continua-t-il, comme un homme d’esprit doit faire, et je n’en trouve point de plus fous que ceux qui abandonnent leurs ouvrages à la bizarrerie du goût de la plupart des gens de qualité qui, pour un incident qui ne leur plaira pas, ou pour un vers qu’ils trouveront méchant, bien qu’il soit peut-être bon, perdront entièrement une pièce.

—Voilà justement, lui répliquai-je, ce qui fait réussir tant de méchantes pièces de théâtre et ce qui fait que nous en voyons tomber tant de bonnes qui, bien qu’elles soient approuvées du peu de gens que le hasard y conduit, ne sont suivies de personne, parce que l’on est présentement accoutumé d’être prié pour aller voir une pièce nouvelle, de mê-198198me que pour aller aux noces et festins; et si le temps continue, l’on ne se contentera pas des affiches et les auteurs feront faire des billets, de même que l’on fait pour les enterrements, par lesquels ils prieront leurs amis de venir approuver leurs pièces.

Cette injuste coutume, et qui ravit au mérite ce qui lui est dû, devrait bien fâcher les comédiens. Elle est cause qu’il n’y a que deux ou trois auteurs qui réussissent et qui, vains de leur succès, les tyrannisent et se font donner ce qu’ils veulent, parce qu’ils sont les maîtres du théâtre et que l’on ne peut jouer aucune pièce l’année qui ne tombe, non pour être méchante, mais parce que, comme j’ai déjà dit, l’on ne va plus à la comédie si l’on n’en est prié. Sans cette ridicule habi-199199tude, toutes les bonnes pièces réussiraient, l’on viendrait plus souvent à la comédie, l’on rendrait justice au mérite et, le nombre des auteurs étant plus grand, les comédiens n’achèteraient pas tant leurs pièces et en joueraient plus souvent de nouvelles qui réussiraient, et par ce moyen ils gagneraient plus qu’ils ne font.

Pour moi, continuai-je, j’ai une comédie que l’on trouve assez belle et que l’on veut jouer, mais je ne veux pas le permettre, parce que je ne suis pas d’humeur d’aller de porte en porte prier tous les gens de qualité d’y venir et que, si l’on la joue sans que j’aie brigué, il n’y viendra personne. S’il n’y vient personne, quoique la pièce soit trouvée bonne d’une poignée de monde que le hasard y aura fait rencontrer, les comé-200200diens la quitteront avec justice. Ainsi, quoique ma pièce plaise à tous ceux qui la verront, le manque d’auditeurs ne laissera pas que de la faire tomber.

Mais pour retourner au jeune auteur dont je vous parlais auparavant :

— Il faut, me dit-il, en sortant d’une rêverie qui l’avait quelque temps empêché de parler, que je fasse encore venir telles et telles dames à ma pièce, mais je ne sais comment faire pour en venir à bout : ce n’est pas que la comédie ne soit un divertissement qui ne leur plaise beaucoup, mais elles n’aiment pas à le payer. J’ai trouvé ce que je cherchais ! s’écria-t-il un moment après en s’applaudissant; il faut que fasse en sorte, et cela n’est pas difficile, que les personnes de qualité qui viennent souvent chez ces dames louent des 201201 loges pour les y mener. Tout cela aidera à la faire réussir. Et il y a même longtemps que j’empêche que l’on ne la joue, parce que tels et tels, qui m’ont promis de venir à la première représentation, ne sont pas encore de retour de la campagne.

Ce n’est pas assez, me dit-il encore, que j’aie des gens qui viennent voir ma pièce, il faut que j’en aie encore qui en aillent dire du bien sur les autres théâtres et qui aillent fronder les pièces nouvelles que l’on opposera à la mienne.

— Je vis, il y a quelque temps, lui dis-je, des gens qui, n’étant venus que pour perdre une pièce, la firent réussir. Ils en blâmèrent imprudemment les plus beaux endroits, raillèrent mal à propos, n’écoutèrent rien, ne firent que bâiller (car c’est la coutume présentement de bâiller 202202 pour montrer que l’on n’approuve pas). Toutes ces choses faites à contretemps firent connaître leur dessein. L’on prit pitié de la pièce, qui avait plus de beautés que de défauts, l’on vit bien qu’ils n’étaient venus que pour la perdre, ce qui fut cause que tous les gens d’esprit l’admirèrent et la firent réussir en dépit d’eux.

— Je sais bien de quelle pièce vous me voulez parler, me répliqua-t-il ; c’est d’un auteur qui a beaucoup de feu et qui m’avait fait une infidélité. Quoique sa pièce ait eu quelques applaudissements, il s’en faut beaucoup qu’elle ait été aussi loin que la mienne. Il la voulait, ce disait-il, faire réussir à force de partisans, mais je lui ai bien fait voir du pays et je lui ai fait connaître que j’en avais plus que lui. 203203

— Croyez-moi, lui repartis-je, employez tout le temps que vous mettez à briguer des applaudissements, à faire une belle pièce, et faites que votre mérite et les beautés de vos ouvrages vous servent de partisans. Vous acquerrez beaucoup plus de gloire et l’on ne dira plus que vous triomphez sans combattre et que, sans le bien que vos amis disent de vos pièces, l’on n’en dirait point du tout.

— Monsieur, me repartit-il, le bon droit a besoin d’aide et, si j’étais sûr que l’on rendît justice à mes ouvrages, je ne me donnerais pas tant de peine que je fais à leur chercher des protecteurs. Je suis fâché, continua-t-il, en me disant adieu, de vous quitter si tôt ; mais je vais dîner chez une personne de qualité, où je dois lire ma pièce après le dîner. Et 204204 d’ici à quinze jours que l’on la doit jouer, je dois tous les jours dîner en ville pour en faire des lectures.

Il me quitta après m’avoir dit ces paroles, et me laissa rêver à ce qu’il m’avait dit.

Un nouvelliste de ma connaissance entra aussitôt dans ma chambre et, après m’avoir raconté cent nouvelles, tant fausses que véritables, me dit qu’une certaine pièce de théâtre que l’on était sur le point de jouer était la plus belle chose du monde. Il m’en dit des biens presque incroyables et m’assura que c’était le dernier effort de l’esprit humain, que cette pièce allait effacer tout ce qui avait jamais paru de beau au théâtre et que la réussite en était infaillible. Je lui demandai d’où il le savait. Il me répondit qu’outre que l’on le disait, 205205 l’auteur lui en avait récité trente vers qu’il trouvait inimitables.

— Trente vers, lui repartis-je à demi en colère, doivent-ils faire réussir une pièce de théâtre dont le sujet sera peut-être aussi méchant qu’il sera mal conduit et qui n’aura pour toutes beautés que ces trente vers ? et devez-vous croire ce que on dit, vu que c’est le plus grand menteur du monde et que l’Académie française devrait lui avoir fait son procès il y a longtemps, comme au plus grand imposteur et au plus grand séducteur qui fut jamais ? Voilà, continuai-je, pourquoi l’on est si souvent trompé et pourquoi il y a de certaines pièces dont on ne dit jamais de bien qu’avant la représentation.

Ce crédule nouvelliste, ou plutôt cet admirateur d’une pièce 206206 dont il n’avait encore vu que trente vers, ne fut pas plus tôt sorti de chez moi qu’il y entra un homme qui n’était pas moins incommode. C’était un de ces auteurs qui font peu de choses, mais qui se louent toujours et qui étourdissent sans cesse de leurs louanges ceux avec qui ils sont.

— Je viens, me dit-il d’un visage riant, vous montrer un madrigal qui m’a coûté un mois de temps.

Après avoir dit ce peu de paroles, il cracha deux ou trois fois et commença à le réciter avec beaucoup de gravité. Il eut à peine dit deux vers qu’il cessa de parler pour entendre les applaudissements qu’il croyait déjà mériter, mais, comme il vit que je ne faisais qu’un signe de tête :

— Il semble, me dit-il, en me regardant d’un air dédaigneux et qui mar-207207quait assez son dépit, que vous doutiez si vous devez louer ces vers.

— Je les trouve beaux, lui répondis-je.

— Vous louez froidement, continua-t-il, encore plus piqué qu’auparavant de ce que je ne m’emportais pas à le louer. Je viens de la cour, où je l’ai récité. Tout le monde l’a trouvé admirable. On m’en a demandé des copies et l’on m’a pressé de le faire imprimer. Cependant, il semble que vous ne l’approuviez que par force.

— Pour vous parler librement, lui repartis-je, il faut que vous ayez perdu l’esprit, ou du moins que vous ayez mis dans votre madrigal tout ce que vous en aviez, de vouloir m’obliger à dire du bien de deux vers sans avoir vu la suite.

— Vous avez raison, me répondit-il, mais vous pouviez toutefois louer le début, 208208 car je crois avoir bien commencé. Écoutez !

Il récita tout son madrigal, que je ne trouvai ni bon ni méchant. Après avoir achevé :

— Voilà, dit-il, ce que l’on appelle un madrigal ! C’est un madrigal, morbleu, c’est un madrigal ! voilà comme l’on doit faire un madrigal ! voilà ce qui se doit nommer madrigal ! Plusieurs croient en avoir fait, qui ne savent pas seulement ce que c’est qu’un madrigal. Aussi ce madrigal m’a-t-il beaucoup coûté. J’ai été longtemps à le faire, mais aussi ai-je l’avantage d’avoir fait un véritable madrigal. N’est-il pas vrai que c’est un madrigal ? n’y remarquez-vous pas toutes les parties d’un madrigal ? toutes les règles du madrigal n’y sont-elles pas bien observées ? Oui, oui, c’est un madrigal ! c’est un véritable 209209 madrigal ! continua-t-il, en me tirant tantôt par le bras, tantôt par mon habit, pour l’obliger à le louer. C’est un madrigal ! et vous pourrez dire aujourd’hui que vous aurez vu un madrigal.

— Du moins n’oublierai-je pas, lui repartis-je, que j’en aurai ouï parler.

Je fus toutefois obligé de lui donner plus de louanges que je ne croyais qu’il en méritait, parce que je savais bien qu’il n’attendait que cela pour me quitter. Après que je l’eus excessivement loué, pour le chasser plus honnêtement, il sortit et fut ensuite autre part jouer le même personnage.

Je le rencontrai le lendemain, qui écrivait sur des tablettes en plein Pont-Neuf et, lui ayant demandé ce qu’il faisait :

— J’écris, me répondit-il, une pensée qui me vient de venir et 210210 que je trouve bonne pour faire servir de pointe à la fin d’un sonnet, et comme je crains de l’oublier, j’ai jugé à propos de la mettre sur des tablettes que je porte toujours pour mettre en sûreté celles qui me viennent, de crainte qu’elles ne m’échappent.

Lorsque Clorante eut cessé de parler, je lui dis que j'avais pris plaisir à l'entendre, et surtout lorsqu'il avait parlé de la comédie et de l'auteur qui ne faisait réussir ses pièces que par ressorts et par brigues, et qui croyait qu'elles étaient bonnes lorsqu'il y pouvait entraîner bien du monde.

— Mais comme je suis depuis peu de retour de la campagne, continuai-je, où j'ai demeuré quelques années, je vous prie de m'apprendre qui est un 211211 certain comédienIci débute un passage consacré à Molière qui s’étendra jusqu’à la p. 243. L’ampleur du propos est justifiée par la notoriété exceptionnelle qu’a acquise le comédien auteur à la suite des Précieuses ridicules et surtout de L’Ecole des femmes, dont les représentations sont alors en cours. Pareil développement biographique et critique consacré à un auteur de théâtre vivant est tout à fait exceptionnel : il se révèle à la mesure de la fascination qu’exerce Molière au début des années 1660. Tout au long des pages qui suivront Donneau de Visé s’ingéniera à éviter l’énonciation du nom « Molière ». Celui de Corneille, en revanche, sera formulé à vingt-cinq reprises. de la troupe de MonsieurLa troupe de Molière porte alors le titre de « troupe de Monsieur, frère du roi », auquel elle substituera par décision de Louis XIV, à partir de juin 1665, celui de "Troupe du roi »., dont les pièces font tant de bruit et dont l'on parle partout comme d'un homme qui a infiniment d'espritC’est là la principale qualité attribuée à Molière et dont il sera de nouveau question plus loin (« l’adresse », p.212 ; « fort galant homme », p. 213)..

Je disais cela à dessein de savoir son sentiment et ne feignais d'avoir été à la campagne que pour avoir le plaisir de l'entendre discourir.

— Tout ce que je vous puis dire, me répondit-il froidement et avec un souris dédaigneuxL’attitude de Clorante est semblable à celle de l’auteur Lysidas dans La Critique de L’Ecole des femmes. Elle trouve un antécédent dans le comportement du poète Picotin, protagoniste des Véritables Précieuses de Baudeau de Somaize., c'est qu'il a réussi et que vous n'ignorez pas que

Quand on a réussi, on est justifié,Reformulation d’une idée énoncée dans la préface de L’Ecole des femmes : « “je m’en tiens assez vengé par la réussite de ma comédie”. Cet alexandrin n’est pas attesté en-dehors de cette occurrence.

quelque mal que l'on ait fait et quelque mal que l'on continue de faire. C'est pourquoi j'aurais mauvaise grâce de ne vous pas dire du bien de ses ouvrages, puisque tout le monde en ditMolière est accusé de bénéficier, comme Corneille, de l’effet de préoccupation. Même constat dans Zélinde (« Quoique tout ce que vous dites soit véritable, la réputation d’Élomire est si bien établie que, si un autre avait fait quelques pièces sur ces matières du temps beaucoup plus belles que les siennes, l’on dirait d’abord que ce ne sont que des copies ») et dans La Guerre comique de La Croix (« Il a rempli la place, Madame, on ne pourrait souffrir les autres quand ils seraient mieux que lui ; on ne trouve rien bon que ce qui vient de Molière »)., et 212212 je ne puis, sans hasarder ma réputation, vous en dire du mal, quand même je dirais la vérité, ni m'opposer au torrent des applaudissements qu'il reçoit tous les jours.

Je vous dirai toutefois que l'on doit plutôt estimer l'adresse de ceux qui réussissent en ce temps que la grandeur de leur esprit. Et comme, loin de combattre les mauvais goûts du siècle et de s'opposer à ses appétits déréglés pour lui faire reconnaître son erreur, ils s'accommodent à sa faiblesseCf Zélinde : « accommodez-vous au goût du siècle, et vous verrez si l’on ne dira pas que vous aurez autant de mérite qu’Élomire ». Clorante expose une des raisons qui font que Molière doit être envisagé comme un gâte-métier., il ne faut pas s'étonner si ce même siècle leur donne des louanges que la postérité ne leur donnera sans doute pas.

Mais pour retourner au fameux comédien dont vous m'avez parlé, ses ouvrages n'ayant pas tout le mérite de sa personne, vous me permet-213213trez de ne vous en dire rien autre chose sinon que c'est un fort galant hommeCf. Zélinde : « Il faut avouer que c’est un galant homme ; et qu’il est louable de savoir si bien se servir de tout ce qu’il lit de bon ». . Je vous en dirais davantage si je ne craignais qu'il se tînt offensé de ce que je vous pourrais dire et si je n'appréhendais de passer pour ridicule aux yeux de ceux qui n'adorent que les bagatellesLe mot est à la mode. Il sera souvent utilisé pour qualifier les comédies de Molière et dénoncer le déclin de la qualité des spectacles français qu’elles occasionnent. Les propos de Clorante font écho à ceux de Lysidas dans La Critique de L’Ecole des femmes, qui déplorera que « on ne court plus qu’à cela, et l’on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris »., qui n'osent démentir la voix publique lorsqu'elle a une fois approuvé une chose et qui, pour donner des louanges à un homme, opinent du bonnet parce qu'ils voient que c'est le sentiment des autres.

— Vous êtes cause, repartit Ariste à Clorante, aussi bien que beaucoup d'autres, de cet abus que l'on voit tous les jours augmenter de plus en plus dans le monde. Les applaudissements se donnent présentement par complaisance et peu de person-214214nes approuvent aujourd'hui ce qu'elles louent. Chacun craint de passer pour ridicule en n'approuvant pas ce qu'il entend approuver à un autre, chacun parle contre son sentiment et aide de la sorte à se tromper soi-même, ce qui fait que les pièces qui paraissent généralement approuvées sont souvent celles que chacun condamne en particulier. Cette grande et timide foule d'admirateurs, volontaires et forcés tout ensemble, range insensiblement à son parti les plus opiniâtres, qui croiraient passer pour stupides et pour ignorants s'ils n'approuvaient pas ce que les autres approuvent, bien qu'ils ne soient pas de leur sentiment.

— Tout ce que vous dites est véritable, lui répondit Clorante, mais je ne suis pas 215215 tout seul cause de ces abus et, pour m'y opposer, je me suis souvent efforcé de louer des pièces de théâtre qui, quoiqu'elles fussent bonnes, ont été condamnées par les mêmes raisons que vous venez de dire, ceux qui connaissaient la bonté de ces pièces n'osant les protéger, de crainte de passer pour ridicules, et disant par complaisance qu'elles ne valaient rien.

Comme il y a des critiques, continua-t-il, qui n'approuvent jamais rien et qui entraînent les opinions de quelques gens faciles qui croiraient mal faire et devoir être raillés de ne pas témoigner qu'ils sont de leur sentiment, bien qu'ils n'en soient point, il y en a d'autres qui approuvent tout ce qu'ils voient : je connais un des plus galants abbés du siècleLe galant abbé ici désigné est peut-être Charles Cotin, qui fait paraître en 1663 (achevé d’imprimer : 16 décembre 1662) ses Oeuvres galantes en prose et en vers, mêlées de quelques pièces composées par des dames de qualité : dans l'avis au lecteur, il fait un éloge bienveillant à l’extrême de la production féminine qu’il reproduit dans son recueil personnel. Mais il peut s’agir également de l’abbé d’Aubignac, très sourcilleux sur ce type de déférence : dans sa Défense de la Sophonisbe, Donneau de Visé le fustigera d’avoir tenu rigueur à Corneille de ne pas lui être venu lui présenter sa pièce. Ou encore de l’abbé du Buisson, dont Somaize dit qu’il est « un des introducteurs des ruelles et protecteur des jeux du cirque ». , et à 216216 qui je puis sans injustice donner le nom d'obligeant, puisque, par une bonté naturelle, il loue indifféremment tous les ouvrages qu'il voit et tous ceux que l'on lui montre en particulier ; aussi dit-on de lui dans le monde que l'on ne saurait connaître s'il dit la vérité et qu'il ne fait point de jaloux, puisqu'il met tous les auteurs en même degré et qu'il loue également leurs productions en public et en particulier, sans crainte de hasarder sa gloire. Cependant il est constant qu'il a le goût fin et délicat, qu'il connaît bien les défauts de tout ce qu'il voit, et qu'il n'estime pas tout ce qu'il approuve ou qu'il feint d'approuver.

— Ces critiques perpétuels et ces trop faciles admirateurs, repartit Ariste, portent 217217 les choses dans un excès qui doit être condamné. Les uns disent trop de mal, les autres trop de bien ; les uns blâment quelquefois ce qui est bon, et les autres louent ce qui est méchant ; et les uns et les autres obscurcissent tellement la vérité qu'il est impossible d'y rien connaître, lorsqu'ils se sont une fois mêlés de dire leur sentiment.

— Je crois, dit alors Straton, que c'est à mon tour de parler, et je ne prends la parole que pour entretenir PallanteC’est le nom du narrateur de la nouvelle des « Nouvellistes », qui est indique pour la première et unique fois., dit-il en s'adressant à moi, de l'auteur de L'École des maris, dont Clorante s'est malicieusement défendu de dire ce qu'il savait. Je ne ferai point comme ceux dont on vient de parler, qui louent et qui blâment excessivement. Je dirai la vérité, sans que ce fameux auteur s'en 218218 doive offenser. Et certes il aurait grand tort de le faire, puisqu'il fait profession ouverte de publier en plein théâtreCf. La Critique de L’Ecole des femmes, où Molière affirme que le but de la comédie est d’”’entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde” (sc. VI) et que “toutes les peintures ridicules qu’on expose sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics” » (id.). les vérités de tout le monde. Cette raison m'oblige à publier les siennes plus librement que je ne ferais. Je n'irai point toutefois jusqu'à la satire, et tout ce que je dirai sera tant soit peu plus à sa gloire qu'à son désavantage.

Je dirai d'abord que, si son esprit ne l'avait pas rendu un des plus illustres du siècle, je serais ridicule de vous en entretenir aussi longtemps et aussi sérieusement que je vais faire, et que je mériterais d'être raillé. Mais comme il peut passer pour le Térence de notre siècleL’idée est dans l’air du temps. Elle est énoncée dans dans la « Lettre à Maucroix » de La Fontaine (restée à l’état de manuscrit au XVIIe siècle), ainsi que dans les « Stances sur L'Ecole des femmes » de Boileau. On la retrouvera dans La Guerre comique de La Croix :“’un esprit bien fait quoi qu’on die,/ Doit admirer sa comédie,/ Et le prendre tout bien compté, /Pour Térence ressuscité.” (p. 95), qu'il est grand auteur et grand comédien lorsqu'il joue ses pièces, et que ceux qui ont excellé dans ces deux 219219 choses ont toujours eu place en l'histoirePeut-être Straton fait-il allusion à Livius Andronicus, fondateur du théâtre romain, qui « donna publiquement dans Rome des fables qu’il jouait lui-même » (d’Aubignac, Dissertation sur la condamnation des théâtres, 1666, p. 167) ? Plaute qui, selon les recherches actuelles, aurait lui aussi été acteur, ne semble pas pouvoir entrer ici en considération. Les contemporains de Donneau ignorent, selon toute apparence, cette activité du poète comique latin (voir, par exemple, la « Vie de Plaute », qui précède l’édition de ses comédies par Marolles en 1658). , je puis bien vous faire ici un abrégé de l'abrégé de sa vieLa formule est inédite. Elle présente un caractère ironique justifié par la nature particulière des propos sur Molière qu’offrent Les Nouvelles Nouvelles. et vous entretenir de celui dont l'on s'entretient presque dans toute l'Europe, et qui fait si souvent retourner à l'école tout ce qu'il y a de gens d'esprit à Paris.

Ce fameux auteur de L'École des maris, ayant eu dès sa jeunesse une inclination toute particulière pour le théâtre, se jeta dans la comédieLe récit des origines que propose Straton fait l’impasse complète sur la période de L’Illustre Théâtre (années 1643-1645) : ni le premier établissement à Paris, ni la faillite de l’entreprise ne sont mentionnés. , quoiqu'il se pût bien passer de cette occupation et qu'il eût assez de bien pour vivre honorablement dans le monde. Il fit quelque temps la comédie à la campagne et, quoiqu'il jouât fort mal le sérieuxPremière apparition de cette idée dans un document imprimé. Elle sera souvent reprise dans les années suivantes. Voir également plus bas, p. 221 et p. 230. et que dans le comique il ne fût qu'une copie de Trivelin et de ScaramoucheDonneau de Visé reprend une affirmation des Véritables Précieuses de Somaize, que Les Nouvelles Nouvelles contribueront à transformer en lieu commun de la première réception des pièces de Molière., il ne laissa pas que 220220 de devenir en peu de temps, par son adresse et par son esprit, le chef de sa troupe et de l'obliger à porter son nomLa pratique n’est pas en usage parmi les comédiens : « Si le séjour des républiques n’est pas le fait des comédiens, le gouvernement républicain leur plaît fort entre eux ; ils n’admettent point de supérieur, le nom seul les blesse ; ils veulent tous être égaux et se nomment camarades » (Chappuzeau, Le Théâtre français, 1674, III, 17). Aucun document ne confirme que les contemporains désignaient la troupe de Molière autrement que par le nom de son protecteur.. Cette troupe, ayant un chef si spirituel et si adroit, effaça en peu de temps toutes les troupes de la campagne, et il n'y avait point de comédiens dans les autres qui ne briguassent des places dans la sienne.

Il fit des farcesL’idée que le succès de Molière repose sur sa pratique de la farce constituera un des griefs les plus souvent énoncés par ses adversaires., qui réussirent un peu plus que des farces et qui furent un peu plus estimées dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouaient. Ensuite il voulut faire une pièce en cinq actes et, les Italiens ne lui plaisant pas seulement dans leur jeu, mais encore dans leurs comédies, il en fit une qu'il tira de plusieurs des leurs, à laquelle il donna pour titre L'Étourdi ou les 221221 ContretempsL'Étourdi ou les Contretemps a été proposé au public dès la première saison de la troupe de Molière à Paris, au cours de l’hiver 1658-1659. Au moment où sont publiées les Nouvelles Nouvelles, la comédie compte déjà une quarantaine de représentations. Donneau désigne la pièce par le titre apparaissant sur l’ouvrage imprimé et non par sa désignation d’usage courant.. Ensuite il fit le Dépit amoureuxLe Dépit amoureux, joué une cinquantaine de fois entre 1658 et 1663, est également une pièce figurant au répertoire de la troupe de Molière dès son établissement à Paris., qui valait beaucoup moins que la première, mais qui réussit toutefois à cause d'une scène qui plut à tout le monde et qui fut vue comme un tableau naturellement représenté de certains dépits qui prennent souvent à ceux qui s'aiment le mieux. Et, après avoir fait jouer ces deux pièces à la campagne, il voulut les faire voir à Paris, où il emmena sa troupe.

Comme il avait de l'esprit et qu'il savait ce qu'il fallait faire pour réussir, il n'ouvrit son théâtre qu'après avoir fait plusieurs visites et brigué quantité d'approbateursL’accusation trouve son origine dans Les Véritables Précieuses (1660) de Somaize (voir p. 46 et 53). Dans le t. III des Nouvelles Nouvelles, lla pratique de la « brigue » dans les milieux littéraires est dénoncé à plusieurs reprises (voir p. 194, 199, 203).. Il fut trouvé incapable de jouer aucunes pièces sérieuses, mais l'estime que l'on commençait à avoir pour lui fut cause que l'on le souffrit.

Après avoir quelque 222222 temps joué de vieilles pièces et s'être en quelque façon établi à Paris, il joua son Étourdi et son Dépit amoureux, qui réussirent autant par la préoccupation que l'on commençait à avoir pour lui que par les applaudissements qu'il reçut de ceux qu'il avait priés de les venir voir.

Après le succès de ces deux pièces, son théâtre commença à se trouver continuellement rempli de gens de qualité, non pas tant pour le divertissement qu'ils y prenaient (car l'on n'y jouait que de vieilles pièces), que parce que, le monde ayant pris l'habitude d'y aller, ceux qui aimaient la compagnie et qui aimaient à se faire voir y trouvaient amplement de quoi se contenter. Ainsi l'on y venait par coutume, sans dessein d'écouter la comédie et 223223 sans savoir ce que l'on y jouait.

Pendant cela, notre auteur fit réflexion sur ce qui se passait dans le monde, et surtout parmi les gens de qualité, pour en reconnaître les défauts. Mais comme il n'était encore ni assez hardi pour entreprendre une satire, ni assez capable pour en venir à bout, il eut recours aux Italiens, ses bons amis, et accommoda les précieuses au théâtre français, qui avaient été jouées sur le leurL’accusation avait été formulée par Somaize dans Les Véritables Précieuses. et qui leur avaient été données par un abbé des plus galantsL’abbé de Pure, auteur de La Précieuse (1656). Le qualificatif d’abbé galant est ici mis au service de la désignation d’un individu. . Il les habilla admirablement bien à la française et la réussite qu'elles eurent lui fit connaître que l'on aimait la satire et la bagatelleLe terme sera utilisé à plusieurs reprises au début des années 1660 pour disqualifier les pièces de Molière.. Il connut par là les goûts du siècle, il vit bien qu'il était malade et que les bonnes choses ne lui plaisaient 224224 pas.

Il apprit que les gens de qualité ne voulaient rire qu'à leurs dépens, qu'ils voulaient que l'on fît voir leurs défauts en public, qu'ils étaient les plus dociles du monde et qu'ils auraient été bons du temps où l'on faisait pénitence à la porte des temples, puisque, loin de se fâcher de ce que l'on publiait leurs sottises, ils s'en glorifiaientLe phénomène sera à nouveau décrit dans Zélinde de Donneau de Visé (”n’est-ce pas une chose étrange, que des gens de qualité souffrent que l’on les joue en plein Théâtre, et qu’ils aillent admirer les portraits de leurs actions les plus ridicules ?”, sc. III) et dans Le Portrait du peintre de Boursault (“J’en sais vingt trop heureux de se laisser jouer / Oui, j’en sais de ravis qu’on leur fasse la guerre / Témoins trois l’autre jour qu’on nommait du parterre, / Et qui dans une loge où chacun les voyait / Riaient comme des fous de ce qu’on les jouait.”, p. 21). . Et de fait, après que l'on eut joué Les Précieuses, où ils étaient et bien représentés et bien raillés, ils donnèrent eux-mêmesLes modalités de cette collaboration du public, entre autres par le biais de mémoires, sont expliquées p. 226-228., avec beaucoup d'empressement, à l'auteur dont je vous entretiens, des mémoires de tout ce qui se passait dans le monde et des portraits de leurs propres défauts et de ceux de leurs meilleurs amis, croyant qu'il y avait de la gloire pour eux que 225225 l'on reconnût leurs impertinences dans ses ouvrages et que l'on dît même qu'il avait voulu parler d'eux. Car vous saurez qu'il y a de certains défauts de qualité dont ils font gloire et qu'ils seraient bien fâchés que l'on crût qu'ils ne les eussent pas.

Notre auteur, ayant derechef connu ce qu'ils aimaient, vit bien qu'il fallait qu'il s'accommodât au temps ; ce qu'il a si bien fait depuis, qu'il en a mérité toutes les louanges que l'on a jamais données aux plus grands auteurs. Jamais homme ne s'est si bien su servir de l'occasionLa formule sera reprise à la p. 237. La Guerre comique (1663) de La Croix placera cette idée dans la bouche d’un des personnages : « Qui aurait pu s’imaginer que le comique dût supplanter le sérieux ? Molière est heureux et c’est tout. - Il peut bien se servir de l’occasion ; la fortune ne lui rira pas toujours » (p. 88)., jamais homme n'a su si naturellement décrire ni représenter les actions humaines et jamais homme n'a su si bien faire son profit des conseils d'autrui.

Il fit, après Les Précieuses, Le Cocu imaginaire, qui 226226 est, à mon sentiment et à celui de beaucoup d'autres, la meilleure de toutes ses pièces et la mieux écrite. Je ne vous en entretiendrai pas davantage et je me contenterai de vous faire savoir que vous en apprendrez beaucoup plus que je ne vous en pourrais dire, si vous voulez prendre la peine de lire la prose que vous trouverez dans l'imprimé au-dessus de chaque scèneDonneau de Visé en est l’auteur (voir Molière, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 2010, vol. I, p. 1230), raison pour laquelle il présente Le Cocu imaginaire comme la meilleure pièce de Molière (voir l’éloge qu’il en fait dans l’épître « A un ami » placée au début de son édition de la pièce)..

Notre auteur, ou, pour ne pas répéter ce mot si souvent, le héros de ce petit récit, après avoir fait cette pièce, reçut des gens de qualité plus de mémoires que jamais, dont l'on le pria de se servir dans celles qu'il devait faire ensuite, et je le vis bien embarrassé, un soir, après la comédie, qui cherchait partout des tablettes pour écrire ce que lui 227227 disaient plusieurs personnes de condition dont il était environné ; tellement que l'on peut dire qu'il travaillait sous les gens de qualité, pour leur apprendre après à vivre à leurs dépens, et qu'il était en ce temps, et est encore présentement, leur écolier et leur maître tout ensemble.

Ces messieurs lui donnent souvent à dîner, pour avoir le temps de l'instruire, en dînant, de tout ce qu'ils veulent lui faire mettre dans ses pièces. Mais comme ceux qui croient avoir du mérite ne manquent jamais de vanité, il rend tous les repas qu'il reçoit, son esprit le faisant aller de pair avec beaucoup de gens qui sont beaucoup au-dessus de lui. L'on ne doit point après cela s'étonner pourquoi l'on voit tant de monde à ses pièces : 228228 tous ceux qui lui donnent des mémoires veulent voir s'il s'en sert bien. Tel y va pour un vers, tel pour un demi-vers, tel pour un mot et tel pour une pensée dont il l'aura prié de se servir, ce qui fait croire justement que la quantité d'auditeurs intéressés qui vont voir ses pièces les font réussir, et non pas leur bonté toute seule, comme quelques-uns se persuadent.

L'École des maris fut celle qui sortit de sa plume après Le Cocu imaginaire. C'est encore un de ces tableaux des choses que l'on voit le plus fréquemment arriver dans le monde, ce qui a fait qu'elle n'a pas été moins suivie que les précédentes. Les vers en sont moins bons que ceux du Cocu imaginaire, mais le sujet en est tout à fait bien conduit et, si cette pièce 229229 avait eu cinq actes, elle pourrait tenir rang dans la postérité après Le Menteur et Les VisionnairesCes deux pièces sont des classiques du répertoire de la troupe de Molière. Le Menteur de Corneille sera joué à vingt-trois reprises entre 1659 et 1666. Les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin seront proposés au public vingt fois durant la même période..

Notre auteur, après avoir fait ces deux pièces, reçut des mémoires en telle confusion que, de ceux qui lui restaient et de ceux qu'il recevait tous les jours, il en aurait eu de quoi travailler toute sa vie, s'il ne se fût avisé, pour satisfaire les gens de qualité et pour les railler ainsi qu'ils le souhaitaient, de faire une pièce où il pût mettre quantité de leurs portraits. Il fit donc la comédie des Fâcheux, dont le sujet est autant méchant que l'on puisse imaginer, et qui ne doit pas être appelée une pièce de théâtre. Ce n'est qu'un amas de portraits détachés et tirés de ces mémoires, mais qui sont si naturellement représentés, si bien tou-230230chés et si bien finis, qu'il en a mérité beaucoup de gloire. Et ce qui fait voir que les gens de qualité sont non seulement bien aises d'être raillés, mais qu'ils souhaitent que l'on connaisse que c'est d'eux que l'on parle, c'est qu'il s'en trouvait qui faisaient en plein théâtre, lorsque l'on les jouait, les mêmes actions que les comédiens faisaient pour les contrefaire.

Le peu de succès qu'a eu son Don Garcie ou le Prince jalouxDon Garcie de Navarre est la seule des pièces de Molière évoquées jusqu’ici qui n’est pas disponible sous forme imprimée en 1663, raison pour laquelle peut-être Donneau de Visé, n’ayant pas assisté aux représentations, est dans l’incapacité d’en parler. Son propos reprend les termes qui avaient été utilisés trois ans auparavant dans Les Véritables Précieuses : « Ma foi si nous consultons son dessein il a prétendu faire une pièce sérieuse ; mais si nous en consultons le sens commun, c’est une fort méchante comédie ». m'a fait oublier de vous en parler à son rang. Mais je crois qu'il suffit de vous dire que c'était une pièce sérieuse et qu'il en avait le premier rôle pour vous faire connaître que l'on ne s'y devait pas beaucoup divertir.

La dernière de ses comédies, et celle dont vous souhaitez le plus que 231231 je vous entretienne, parce que c'est celle qui fait le plus de bruitL’Ecole des femmes occasionne une querelle. Au printemps 1663 toutefois aucun des textes produits à cette occasion n’a encore paru. Donneau de Visé invoque ici des réactions qui ne sont pas encore traduites dans l’imprimé., s'appelle L'École des femmes. Cette pièce a cinq actes. Tous ceux qui l'ont vue sont demeurés d'accord qu'elle est mal nomméecf. Zélinde : “Son auteur a avoué lui-même que ce nom ne lui convient point et qu’il ne l’a nommée ainsi que pour attirer le monde, en l’éblouissant par un nom spécieux.“ Dans la même pièce, l’argument est repris à propos de La Critique de L’Ecole des femmes : « Puisque vous voulez savoir mon sentiment touchant La Critique de l’École des femmes, du fameux Élomire, je vous dirai d’abord, que cette pièce est mal nommée, et que c’est la défense, et non la Critique de l’École des femmes » et que c'est plutôt L'École des maris que L'École des femmes. Mais comme il en a déjà fait une sous ce titre, il n'a pu lui donner le même nom. Elles ont beaucoup de rapport ensemble et, dans la première, il garde une femme dont il veut faire son épouse qui, bien qu'il la croie ignorante, en sait plus qu'il ne croit, ainsi que l'Agnès de la dernière, qui joue, aussi bien que lui, le même personnage et dans L'École des maris et dans L'École des femmes ; et toute la différence que l'on y trouve, c'est que l'Agnès de L'École des femmes est 232232 un peu plus sotte et plus ignorante que l'Isabelle de L'École des maris.

Le sujet de ces deux pièces n'est point de son invention Donneau de Visé étend à L’Ecole des femmes l’accusation de plagiat formulée dans Les Véritables Précieuses de Somaize à propos des Précieuses ridicules (voir plus haut p. 223-224). Les indications qui suivent sur les sources de la pièce seront reprises dans Zélinde (« Pour ce qui est de L’École des femmes, tout le monde sait bien qu’Élomire n’a rien mis de lui dans le sujet, que La Précaution inutile lui en a fourni les premières idées ») et dans La Guerre comique de Lacroix (p. 78-79). Des accusations semblables seront formulées dans Le Panégyrique de L'Ecole des femmes de Robinet (p. 52-53)., il est tiré de divers endroits, à savoir de Boccace, des contes de d’Ouville, de La Précaution inutile de Scarron. Et ce qu'il y a de plus beau dans la dernière est tiré d'un livre intitulé Les Nuits facétieuses du seigneur Straparole, dans une histoire duquel un rival vient tous les jours faire confidence à son ami, sans savoir qu'il est son rival, des faveurs qu'il obtient de sa maîtresse, ce qui fait tout le sujet et la beauté de L'École des femmes.

Cette pièce a produit des effets tout nouveaux, tout le monde l'a trouvée méchante et tout le monde y a couruIdée qui apparaissait déjà dans le compte-rendu de Loret :
« Pièce, dont Molière est auteur,
Et, même, principal acteur,
Pièce qu’en plusieurs lieux on fronde ;
Mais où pourtant va tant de monde, »
. Les dames l'ont blâmée et l'ont été voir. 233233 Elle a réussi sans avoir plu et elle a plu à plusieurs qui ne l'ont pas trouvée bonne. Mais, pour vous en dire mon sentiment, c'est le sujet le plus mal conduit qui fût jamais et je suis prêt de soutenir qu'il n'y a point de scène où l'on ne puisse faire voir une infinité de fautesLa sc. VI de La Critique de l’Ecole des femmes sera en partie consacrée à la déclinaison de ces fautes et à la dénonciation des erreurs de « conduite »de la pièce. Les commentaires sur ces “fautes” alimenteront les pièces de la “querelle”..

Je suis toutefois obligé d'avouer, pour rendre justice à ce que son auteur a de mérite, que cette pièce est un monstre qui a de belles parties et que jamais l'on ne vit tant de si bonnes et de si méchantes choses ensemble. Il y en a de si naturellesLes lignes qui suivent replient l’éloge de L’Ecole des femmes sur la principale qualité que valorise l’esthétique mondaine : le naturel. qu'il semble que la nature ait elle-même travaillé à les faire. Il y a des endroits qui sont inimitables et qui sont si bien exprimés que je manque de termes assez forts et assez significatifs pour vous les bien faire con-234234cevoir. Il n'y a personne au monde qui les pût si bien exprimer, à moins qu'il n'eût son génie, quand il serait un siècle à les tourner. Ce sont des portraits de la nature qui peuvent passer pour originaux. Il semble qu'elle y parle elle-même. Ces endroits ne se rencontrent pas seulement dans ce que joue Agnès, mais dans les rôles de tous ceux qui jouent à cette pièce. Jamais comédie ne fut si bien représentée, ni avec tant d'art : chaque acteur sait combien il y doit faire de pasDans les arguments accompagnant la version imprimée du Cocu imaginaire, Donneau de Visé avait déjà attiré l’attention sur le jeu théâtral du comédien Molière. Mais l’éloge formulé ici est remarquable par sa nouveauté : c’est la première fois, dans l’histoire du théâtre français, qu’une direction d’acteurs fait l’objet d’un discours d’évaluation spécifique. Les compétences de Molière comme metteur en scène seront à nouveau relevées plus bas, p. 235. et toutes ses œillades sont comptées.

Après le succès de cette pièce, on peut dire que son auteur mérite beaucoup de louanges pour avoir choisi, entre tous les sujets que Straparole lui fournissait, celui qui venait le mieux au temps, 235235 pour s'être servi à propos des mémoires que l'on lui donne tous les jours, pour n'en avoir tiré que ce qu'il fallait et l'avoir si bien mis en vers et si bien cousu à son sujet, pour avoir si bien joué son rôle, pour avoir si judicieusement distribué tous les autres et pour avoir enfin pris le soin de faire si bien jouer ses compagnons que l'on peut dire que tous les acteurs qui jouent dans sa pièce sont des originaux que les plus habiles maîtres de ce bel art pourront difficilement imiter.

— Tout ce que vous venez de dire est véritable, repartit Clorante ; mais si vous voulez savoir pourquoi presque dans toutes ses pièces il raille tant les cocus et dépeint si naturellement les jaloux, c'est qu'il est du nombre de ces derniersPremière occurrence d’une plaisanterie, qui sera ensuite reprise dans Elomire hypocondre en 1670 : Molière est tellement habile à représenter au naturel le cocuage et la jalousie qu’il a forcément vécu dans sa chair les affres de ces tourments. Ce n’est qu’à partir de 1676 (factum de Guichard) que l’idée de l’infidélité conjugale d’Armande Béjart prendra le tour d’une accusation sérieuse et calomnieuse.. Ce 236236 n'est pas que je ne doive dire, pour lui rendre justice, qu'il ne témoigne pas sa jalousie hors du théâtre : il a trop de prudence et ne voudrait pas s'exposer à la raillerie publique. Mais il voudrait faire en sorte, par le moyen de ses pièces, que tous les hommes pussent devenir jaloux et témoigner leur jalousie sans être blâmés, afin de pouvoir faire comme les autres et témoigner la sienne sans crainte d'être raillé. Nous verrons dans peu, continua le même, une pièce de lui intitulée La Critique de L'École des femmes, où il dit toutes les fautes que l'on reprend dans sa pièce et les excuse en même tempsla formule semble confirmer que le contenu de La Critique de L’Ecole des femmes est connu de Donneau de Visé. Néanmoins la pièce, qui sera créée le 1er juin, est annoncée au futur..

— Elle n'est pas de lui, repartit Straton, elle est de l'abbé Du BuissonDans la préface de L’Ecole des femmes, parue le 17 mars, Molière donne de l’épisode un récit concordant, mais légèrement différent, et s’abstient de nommer l’auteur de la pièce inspiratrice de La Critique. Zélinde proposera encore une autre version de la genèse de la pièce (« Cela n’empêche pas que vous n’ayez de grandes obligations au Chevalier Doriste dont vous avez si bien tourné les vers en prose »), laquelle sera reprise dans La Vengeance des marquis (p. 70). C’est uniquement dans Les Nouvelles Nouvelles que l’abbé du Buisson est désigné comme auteur., qui est un des plus galants hommes du siècle. 237237

— J'avoue, lui répondit Clorante, que cet illustre abbé en a fait une et que, l'ayant portée à l'auteur dont nous parlons, il trouva des raisons pour ne la point jouer, encore qu'il avouât qu'elle fût bonne. Cependant, comme son esprit consiste principalement à se savoir bien servir de l'occasion, et que cette idée lui a plu, il a fait une pièce sur le même sujet, croyant qu'il était seul capable de se donner des louanges.

— Cette critique avantageuse, ou plutôt cette ingénieuse apologie de sa pièce, répliqua Straton, ne la fera pas croire meilleure qu'elle est, et ce n'est pas d'aujourd'hui que tout le monde est persuadé que l'on peut, et même avec quelque sorte de succès, attaquer de beaux ouvrages et en défendre de mé-238238chants, et que l'esprit paraît plus en défendant ce qui est méchant qu'en attaquant ce qui est beau. C'est pourquoi l'auteur de L'École des femmes pourra, en défendant sa pièce, donner d'amples preuves de son esprit. Je pourrais encore dire qu'il connaît les ennemis qu'il a à combattre, qu'il sait l'ordre de la bataille, qu'il ne les attaquera que par des endroits dont il sera sûr de sortir à son honneur, et qu'il se mettra en état de ne recevoir aucun coup qu'il ne puisse parer. Il sera, de plus, chef d'un des partis et juge du combat tout ensemble, et ne manquera pas de favoriser les sienscf Zélinde : “l’on n’y parle pas de la sixième partie des fautes que l’on pourrait reprendre, et Lysidas l’attaque si faiblement que l’on connaît bien que l’auteur parle par sa bouche“. Ces indications confirment que Donneau de Visé a connaissance du contenu de La Critique de L’Ecole des femmes. C'est avoir autant d'adresse que d'esprit que d'agir de la sorte ; c'est aller au-devant du coup, mais seulement pour le parer, ou 239239 plutôt, c'est feindre de se maltraiter soi-même, pour éviter de l'être d'un autre, qui pourrait frapper plus rudement.

— Quoique cet auteur soit assez fameux, lui dis-je alors, pour obliger les personnes d'esprit à parler de lui, c'est assez nous entretenir sur un même sujet. J'avouerai toutefois, avant que de le quitter, que vous m'avez fait concevoir beaucoup d'estime pour le peintre ingénieux de tant de beaux tableaux du siècle. Tout ce que vous avez dit de lui m'a paru fort sincère, car vous l'avez dit d'une manière à me faire croire que tout ce que vous avez dit à sa gloireDonneau de Visé adoptera à nouveau une précaution similaire à la fin de sa « Lettre sur les affaires du théâtre » (p. 74-75) est véritable, et les ombres que vous avez placées en quelques endroits de votre portrait n'ont fait que relever l'éclat de vos couleurs. Et 240240 s'il vient à savoir tout ce que vous avez dit à son avantage, il sera bien délicat s'il ne vous en est obligé, et je connais beaucoup de personnes qui se tiendraient glorieuses que l'on pût dire d'elles ce que vous avez dit à sa gloire. Mais pour nous entretenir d'autre chose, je vous prie de me dire ce que c'est que Le Baron de la Crasse, car l'on en parle à la campagne beaucoup plus que de toutes les pièces dont vous venez de m'entretenir .

— Aussi, me repartit Clorante, est-ce un des plus plaisants et des plus beaux tableaux de campagne que l'on puisse jamais voir, puisque c'est le portrait d'un baron campagnard. O dieux ! s'écria-t-il en continuant, qu'il est naturellement représenté dans cette pièce ! Aussi cette comé-241241die n'a-t-elle pas fait comme celles qui éblouissaient d'abord et qui ne laissent à ceux qui les ont vues que le dépit d'avoir été trompés et de les avoir approuvées. Plus on la voit, plus on la veut voir, et quoique, depuis tantôt un an qu'elle est faite, l'on l'ait jouée presque tous les jours de comédie, chaque représentation y fait découvrir de nouvelles beautés, et si cet auteur continue comme il a commencé, il y en aura peu qui le puissent égaler.

L'on dit, continua le même en haussant la voix, que l'on doit jouer un de ces jours une pièce à l'Hôtel de Bourgogne, pleine de ces tableaux du temps, qui sont présentement en grande estime. Elle est, à ce que l'on assure, de celui qui a fait les Nouvelles Nou-242242velles.

— Si elle est de lui, repartit Ariste, il n'a qu'à se bien tenir, et les nouvellistes ne l'épargneront non plus qu'il les a épargnés.

— Ce sera tant mieux pour lui, repartit Straton, et c'est ce qui fera réussir sa pièce. Il voudrait que la moitié de Paris en vînt dire du mal, ce serait un signe qu'elle ne serait pas tout à fait méchante, et que l'autre moitié en viendrait ensuite dire du bien. Quand on veut fronder une comédie et que l'on en parle beaucoup, les divers discours que l'on en tient y font venir du monde, et ceux qui vont rarement à la comédie ne peuvent s'empêcher d'y aller, afin de pouvoir parler d'une chose dont on les entretient si souvent, et afin de voir qui a raison, ou de ceux qui blâment ou de ceux qui louent. Cependant, com243243me la foule qui se trouve à toutes les représentations d'une pièce en fait la bonté, comme nous avons vu à L'École des femmes, l'on peut dire que ceux qui ne vont voir les pièces que pour les blâmer et qui en parlent continuellement sont cause qu'elles réussissent, puisque leurs discours obligent les autres à les aller voir.

— Tout ce que vous dites est véritable, lui repartit Arimant, et nous en voyons tous les jours des exemples. Mais, pour changer de discours, je vous prie de me dire si vous avez vu la Sophonisbe.

— Oui, répondit Clorante.

— Eh bien ! qu'en dites-vous ? repartit Arimant.

— Je la trouve… répliqua Straton. Il s'arrêta après avoir dit ces trois paroles.

— Encore, qu'y trouvez-vous ? lui dit Arimant, en le pressant de dire son senti-244244ment.

— Je voudrais l'avoir vue encore une fois, repartit Straton, avant que de vous dire ce que j'en pense.

— Pour moi, dit alors Arimant, l'on m'a dit qu'elle n'avait pas répondu à l'attente que l'on en avait.

— L'on vous a, ma foi, dit vrai, répondit Straton. Mais comme elle vient de Corneille, je ne vous en osais dire ce que j'en pensais, avant que de savoir votre sentiment, ou du moins ce que l'on vous en a dit, de crainte de passer pour ridicule en ne disant pas du bien de tout ce que fait un si fameux auteur, et dont l'on doit, ce semble, admirer les pièces sans les examiner, aussi bien que de juger de la bonté de celles qu'il doit faire par le mérite de celles qu'il a faites.

— Puisque vous l'avez vue, lui répliqua Arimant, et que, par ce que je 245245 vous ai dit que l'on m'avait rapporté, vous avez connu que vous ne vous êtes pas trompé, vous pouvez présentement nous découvrir ce que vous en pensez.

— Je le veux bien, répondit Straton ; après quoi il parla de la sorte.

Bien que vous m'ayez engagé à vous entretenir de la Sophonisbe, je vous en dirai néanmoins peu de choses, ne voulant pas que ce discours passe pour des remarques, mais bien pour des sentiments particuliers expliqués avec beaucoup de confusion et conçus après avoir vu jouer cette pièce une fois seulement.

Je vous dirai donc, pour satisfaire à votre désir, que si cette comédie était d'un autre que Corneille, elle serait trouvée très méchante, encore qu'il y ait des vers inimitables, parce que, n'ayant 246246 point l'appui d'un nom si avantageux, elle serait traitée avec beaucoup plus de rigueur, que l'on en blâmerait jusqu'aux beautés et que l'on ne pourrait souffrir ce que l'on cherche à excuser, parce que l'on sait qu'elle vient de Corneille et que l'on ne saurait se persuader qu'il puisse mal faire, ce qui est cause que l'on croit rêver en voyant cette pièce et que chacun a de la peine à se persuader si ses yeux et ses oreilles lui font un fidèle rapport.

Mais, pour vous entretenir avec un peu d'ordre, je vais vous dire un mot de chaque personnage et commencer par celui de Sophonisbe. Je crois vous devoir dire, avant que de passer outre, que ce rôle, qui est le plus considérable de la pièce, est joué par Mademoiselle Des Œillets, qui est une des pre-247247mières actrices du monde et qui soutient bien la haute réputation qu'elle s'est acquise depuis longtemps. Je ne lui donne point d'éloges, parce que je ne lui en pourrais assez donner. Je me contenterai seulement de dire qu'elle joue divinement ce rôle, et au-delà de tout ce que l'on se peut imaginer, que Monsieur de Corneille lui en doit être obligé et que, quand vous n'iriez voir cette pièce que pour voir jouer cette inimitable comédienne, vous en sortiriez le plus satisfait du monde.

Mais pour passer de cette actrice à ce qu'elle représente, je vous dirai que Sophonisbe n'a point de caractère parfait dans cette pièce, qu'elle explique ses sentiments avec beaucoup de confusion, qu'on ne la saurait connaître, qu'on ne 248248 sait si c'est l'amour ou l'ambition ou la crainte du triomphe qui la font agir, ce qui fait que l'auditeur ne saurait entrer dans ses intérêts, qu'il ne saurait prendre son parti ni se déclarer entièrement contre elle. Cependant, outre que semblables pièces ne sont jamais bonnes, elles ne divertissent jamais les auditeurs : ils veulent ou aimer, ou haïr, ou plaindre quelqu'un, et si l'on ne trouve moyen de les attacher, de leur faire prendre parti dans une pièce et de leur faire, pour ainsi dire, jouer en eux-mêmes un rôle muet qui les occupe, qui les rende attentifs et qui leur fasse toujours souhaiter d'apprendre ce que deviendront ceux qu'ils plaignent ou ceux qu'ils haïssent, il est bien difficile qu'une pièce réussisse.

Sophonisbe 249249 n'a pas été blâmée de tous ceux qui l'ont vue parce qu'elle fait concevoir de l'horreur pour elle en quelques endroits, mais parce qu'elle n'en fait pas assez concevoir. Quoique la Cléopâtre de Rodogune soit une femme aussi méchante que l'on puisse imaginer, elle n'a pas laissé que de plaire à tout le monde, parce que l'on a une parfaite connaissance de son caractère et que la haine qu'elle fait concevoir pour elle attache les auditeurs et qu'ils prennent plaisir à la haïr. Si Sophonisbe, comme quelques-uns ont voulu dire, est une personne généreuse, que la crainte de se voir captive et l'intérêt de sa gloire font agir, pourquoi choquer son devoir et blesser sa vertu pour avoir soin de sa gloire ? Est-ce être véritablement gé-250250néreuse que d'en user de la sorte ?

Je sais que l'on me dira qu'elle était réduite, ou à souffrir d'être menée en captive à Rome, ou à manquer de foi à son mari en épousant Massinisse. Mais elle n'aurait fait l'un que par force, ce n'aurait pas été sa faute, elle n'aurait fait qu'obéir au sort, qui seul en aurait été blâmé, au lieu qu'en manquant de foi à son mari pour épouser Massinisse, toute la faute vient d'elle, et qu'elle fait un crime sans y être contrainte pour éviter une chose à quoi elle aurait été forcée, qui ne blessait ni son devoir ni sa vertu, que bien des reines ont soufferte avant elle et qui aurait été imputée à sa mauvaise fortune.

Je veux toutefois, pour ne paraître point sévère, que son grand courage dût l'empor-251251ter par-dessus son devoir et qu'elle dût faire un crime pour éviter la honte de suivre le char de son vainqueur. Ne pouvait-elle pas faire connaître à Siphax, avec des paroles plus douces qu'elle ne fait, que la crainte de se voir captive est cause qu'elle l'abandonne, et devait-elle pas lui faire avaler cette amertume autrement qu'en le bravant et en lui disant : « Plus de roi, plus d'époux » ? Elle le traite de lâche parce qu'il n'est pas mort ; mais elle le devait avertir de l'amour qu'elle avait pour Massinisse, afin qu'il se tuât pour lui donner lieu de l'épouser avec moins de honte. Après l'avoir ainsi bravé, il semble qu'elle lui veuille témoigner qu'elle l'aime encore, en lui disant que, s'il peut sortir de ses fers et la délivrer, qu'elle 252252 abandonnera Massinisse. Mais c'est plutôt le railler que de lui témoigner de l'amour, et il n'y a rien qui doive plus faire de dépit à un homme que lorsque l'on lui demande des choses qu'il sait bien qui lui sont impossibles et que l'on sait bien qu'il ne peut faire.

Je puis encore ajouter, pour montrer que le caractère de Sophonisbe n'est pas assez connu, que ce n'est point la crainte du triomphe qui la fait mépriser son mari, comme l'auteur a voulu faire croire dans les derniers actes, puisque dès l'ouverture de la pièce l'on connaît l'ardente amour qu'elle a pour Massinisse et que sa passion est assez violente pour lui faire abandonner Siphax et épouser Massinisse, quand même elle n'appréhenderait point d'être 253253 menée à Rome, ce qui empêche de bien connaître son caractère, l'amour qu'elle a pour son vainqueur et la crainte de l'esclavage partageant tellement toutes ses actions que l'on ne saurait dire laquelle la fait le plus agir.

Je finis ce que j'avais à vous dire de ce rôle en répondant à ceux qui ont dit que Sophonisbe n'était ni bonne ni méchante, et que par cette raison elle était selon les règles d'Aristote. Mais ce n'est pas de ceux qui ressemblent à Sophonisbe, qui fait presque horreur, dont Aristote entend parler ; il veut qu'un héros ne soit ni bon ni méchant, mais il veut qu'il soit plus vertueux que méchant, et il ne faut pas qu'il soit criminel, puisqu'il faut qu'il soit toujours plaint et aimé et que l'on s'intéresse pour lui. Cin-254254na peut nous servir d'exemple : il n'est pas le plus honnête homme du monde, puisqu'il conspire, cependant il est plus vertueux que méchant. Sa conspiration contre un tyran ne fait pas d'horreur et, après le sanglant et l'inimitable portrait du Triumvirat qu'il fait à Émilie, il semble que l'on le doive louer d'entreprendre contre la vie d'Auguste. Mais comme, lorsque l'auditeur commence à reconnaître les bontés que ce prince a pour lui et qu'il doit passer pour un perfide de s'attaquer à la vie d'un homme qui lui fait tant d'honneur et de bien, les remords qu'il conçoit du crime qu'il est prêt de commettre le font passer pour honnête homme, ils sont cause qu'il ne cesse point de l'estimer et qu'il entre toujours dans ses intérêts. 255255 Voilà quel est mon sentiment touchant le personnage de Sophonisbe, que vous ne devez pas prendre pour une règle.

Je passe à celui de Siphax, dont je ne vous dirai qu'un mot. Ce rôle est joué par Monsieur de Montfleury, qui fait beaucoup paraître tout ce qu'il dit, qui joue avec jugement, qui pousse tout à fait bien les grandes passions et qui ne manque jamais de faire remarquer tous les beaux endroits de ses rôles. Il représente dans cette pièce celui de Siphax, c'est-à-dire d'un esclave couronné, d'un homme qui ne voit que par les yeux de sa femme et qui ne prend point d'autres conseils que les siens. Il dit plusieurs vers pour faire voir que les vieillards ne tâchent qu'à plaire à leurs femmes, et quantité d'autres choses qui 256256 seraient meilleures dans une pièce comique que dans une tragédie de cette importance. Son malheur n'excite point de pitié, parce qu'il ne lui arrive aucune disgrâce qu'il n'ait bien méritée. Je ne dirai rien de ses chaînes, on sait assez qu'elles pèsent présentement à tous ceux qui les voient, et que l'on ne les peut plus souffrir, si ce n'est aux tragédies de collège.

Ce personnage a quelque chose de si bas que, de crainte de vous en dire plus que je ne voudrais, je passe à celui d'Éryxe, que représente Mademoiselle de Beauchâteau. Sa réputation est assez établie et je ne puis rien dire à son avantage que tout le monde ne sache. Je vous entretiendrais de son esprit, si je ne craignais de sortir de mon sujet et si je n'appréhendais que la 257257 quantité de choses que j'aurais à vous en raconter ne me fît demeurer trop longtemps sur une si riche et si vaste matière. C'est pourquoi je quitte l'entretien de sa personne pour vous parler de celle qu'elle joue dans la Sophonisbe.

Éryxe, qu'elle y représente comme je vous viens de dire, est un personnage entièrement inutile à la pièce et l'on ne croyait pas que Monsieur de Corneille dût donner de compagne à l'Infante du Cid ; et il est d'autant moins excusable qu'il a avoué lui-même que ce personnage est inutile et qu'il a dit qu'il s'était persuadé qu'Éryxe plairait à cause de la nouveauté de son caractère. Mais ce n'est pas imiter l'ancien Corneille que de travailler de la sorte : il regardait ce qui était bon, non ce qui 258258 était nouveau ; il travaillait pour la postérité, et non pour le temps présent. C'est pourquoi j'en appelle de lui-même à lui-même et je le condamne de s'être accommodé à un siècle qui, grâce aux farces, ne saurait plus goûter les bons et solides ouvrages.

Mais, pour retourner au rôle d'Éryxe, il a été regardé comme nouveau, ainsi que son auteur se l'est imaginé, et l'est en effet, puisque c'est une femme qui affecte pendant toute la pièce de servir sa rivale, afin de ne point passer pour jalouse et de gagner l'esprit de Massinisse, qu'elle aime et qui aime Sophonisbe. Mais quoi qu'elle fasse, on voit bien que la prudence de l'auteur agit plus qu'elle. L'on voit peu de femmes si modérées lorsqu'elles ont de si justes et de 259259 si visibles sujets d'être jalouses. Je veux toutefois qu'il s'en trouve ; mais, comme l'intérêt leur fait jouer ce personnage, il ne demande pas toujours qu'elles le jouent, et la raison veut que l'on cesse de se nuire et de servir une rivale, lorsqu'elle sait profiter des services que l'on lui rend, et que ce que l'on craint est près de s'accomplir. Il faut alors agir autrement qu'en obligeant et cesser de rendre des services, lorsqu'on voit que l'on n'en peut tirer le fruit que l'on s'était proposé d'en recueillir.

Si Éryxe toutefois croyait qu'il y eût de la honte à suivre l'exemple de toutes les femmes en faisant trop éclater sa jalousie, et qu'elle se ferait par ce moyen railler et mépriser tout ensemble, elle pouvait la cacher sans servir sa ri-260260vale ; elle pouvait affecter de l'indifférence et, puisqu'elle avait tant de pouvoir sur elle-même, retenir les éclats impérieux de la plus déréglée des passions, et de celle qui tourmente le plus une femme et a le plus d'empire sur son esprit. Enfin Éryxe agit si mollement pour elle-même qu'elle n'oblige point l'auditeur d'entrer dans ses intérêts. Mais l'on ne doit pas s'en étonner, puisque l'on pourrait bien jouer la pièce sans elle et qu'elle ne contribue en rien, ni au nœud ni au dénouement.

Après l'inutile rôle d'Éryxe, voyons si celui de Massinisse, qui est plus nécessaire à la pièce, y apporte quelques beautés. Oui ; mais elles ne viennent pas de l'auteur, mais de celui qui le représente, puisque c'est Mon-261261sieur de Floridor, qui a un air si dégagé et qui joue de si bonne grâce que les personnes d'esprit ne se peuvent lasser de dire qu'il joue en honnête homme. Il paraît véritablement ce qu'il représente dans toutes les pièces qu'il joue. Tous les auditeurs souhaiteraient de le voir sans cesse, et sa démarche, son air et ses actions ont quelque chose de si naturel qu'il n'est pas nécessaire qu'il parle pour attirer l'admiration de tout le monde. Pour lui donner enfin beaucoup de louanges, il suffit de le nommer, puisque son nom porte avec soi tous les éloges que l'on lui pourrait donner. Je puis dire hardiment toutes ces choses, sans craindre de donner de la jalousie à ceux qui sont de la même profession : il y a longtemps qu'il est 262262 au-dessus de l’envie et que tout le monde avoue que c'est le plus grand comédien du monde et un des plus galants hommes et de la plus agréable conversation.

Vous vous étonnerez peut-être pourquoi je vous entretiens si longtemps de l'acteur, au lieu de vous entretenir de son rôle. Mais votre étonnement cessera lorsque vous saurez que je n'en ai presque rien à dire. C'est un homme qui s'emporte souvent en plaintes superflues et qui dit force paroles inutiles. Il envoie du poison à Sophonisbe sans qu'elle lui en ait demandé, comme elle fait dans la pièce de Monsieur de Mairet qui porte le même nom, et il l'envoie d'une manière qui lui peut faire croire que ce n'est que pour se défaire d'elle et pour avoir 263263 lieu de favoriser sa rivale. Ces funestes et mortels présents ne se font jamais si crûment, surtout à une maîtresse : il faut ou qu'elle les demande, ou que l'on fasse voir que l'on s'en réserve la moitié et que l'on en veut goûter le premier.

Le dernier rôle considérable dont je vous parlerai et dont je ne vous entretiendrai pas longtemps, est celui de Lélius, que joue Monsieur de La Fleur, qui peut passer pour un grand comédien et qui s'est fait admirer de tout le monde dans Commode et dans Stilicon. Il ne paraît dans cette pièce que pour dire à Massinisse qu'il se doit divertir avec Sophonisbe et non la prendre pour femme. Il veut autoriser ce qu'il avance par des menteries, en disant que les dieux n'ont jamais eu de 264264 femmes, en quoi il s'abuse grossièrement. On dit qu'il a retranché quelque chose de cet endroit, ce qui fait voir que plusieurs l'ont condamné aussi bien que moi. Quoique son emploi principal soit de faire tout son possible pour conserver Sophonisbe aux Romains, il fait si mal son devoir qu'il lui donne le temps de prendre du poison, bien qu'il pût y mettre ordre de meilleure heure, comme son devoir l'exigeait.

Je ne parlerai point des suivantes et de plusieurs autres personnages de peu de conséquence, ni même d'un Romain dont le principal emploi est d'empêcher que Massinisse et Sophonisbe ne couchent ensemble et de faire le récit de la mort de cette reine, qui est une pièce aussi belle 265265 que pleine d'ornements peu nécessaires au sujet.

Après vous avoir ébauché les caractères de tous les principaux personnages, je crois vous devoir parler de la pièce en général.

Tout y ennuie, rien n'y attache, personne n'y fait assez de pitié pour être plaint et aimé, ni assez d'horreur pour exciter beaucoup de haine, mais plusieurs s'y font railler et mépriser tout ensemble. Elle produit des effets contraires à la grande tragédie et fait rire en beaucoup d'endroits, et fait même en quelques autres concevoir des pensées que la bienséance me défend d'expliquer.

Chaque entracte peut fournir du sujet pour faire plusieurs pièces de machines et il ne se passe rien sur la scène qui puisse attacher et divertir tout ensem-266266ble l'auditeur. Les femmes y font souvent des scènes avec leurs suivantes, qui sont d'autant plus ennuyeuses qu'elles n'ont point d'intérêt en la pièce. L'on peut dire avec justice qu'il y a de beaux vers, mais ils y sont plus rares que dans toutes ses autres pièces, et il y en a même beaucoup de méchants, de durs et d'obscurs. Le trop d'art est cause que l'on en découvre trop l'art ; car Sophonisbe et Éryxe se disent des choses, dans le premier acte, qui font deviner trop clairement que la fortune changera, et les choses qui sont préparées par une espèce de prédiction sont maintenant connues d'abord des personnes qui ont l'esprit le moins pénétrant.

L'auditeur n'est point content de voir finir la pièce comme elle fi-267267nit et il voudrait revoir Siphax et Massinisse après la mort de Sophonisbe, ou savoir du moins ce que dit l'un après la mort de sa femme et l'autre après la mort de sa maîtresse.

L'on peut dire, si l'on compare la Sophonisbe de Monsieur de Mairet avec cette dernière, qu'il a mieux fait que Monsieur de Corneille, d'avoir, par les droits que donne la poésie, fait mourir Siphax, pour n'y pas faire voir Sophonisbe avec deux maris vivants, et d'avoir, par la même autorité, fait mourir Massinisse qui, après la mort de Sophonisbe, ne peut vivre ni avec plaisir ni avec honneur. Cette mort aurait fait crier contre les Romains, elle en aurait fait blâmer la cruelle politique et elle aurait fait 268268 prendre pitié de Massinisse (car l'on n'en conçoit point pour Sophonisbe, après ce que l'on lui a vu faire), la tragédie en aurait été mieux finie, elle aurait excité de la pitié et l'auditeur s'en serait retourné plus satisfait.

Il faut toutefois avouer qu'elle a des beautés que peu d'autres seraient capables de faire, et l'on peut dire à son avantage qu'elle est pleine de beaux endroits et que ce sont de belles pierreries qui ne sont pas partout également bien mises en œuvre, ou, si l'on veut, que c'est un tableau rempli de plusieurs personnages, mais qui ne composent point une histoire et qui, pour la beauté et la régularité de l'art qui se trouve dans les uns et les défauts qui se trouvent dans les autres, semble 269269 avoir été fait par de bons et de méchants peintres.

Voilà quels sont mes sentiments, qui ne sont pas conçus par règles, mais par un peu de sens commun. Je sais bien que j'ai oublié beaucoup de choses, mais je n'ai pas prétendu faire des remarques. Si ç'avait été mon dessein, j'en aurais dit vingt fois autant : je n'aurais parlé que livres et qu'auteurs, que grec et que latin, j'aurais repris la pièce de scène en scène et vers à vers, j'aurais fait enfin tout ce qu'il faut pour faire des remarques dans les formes. Mais bien que j'en eusse pu faire et que le rôle de Sophonisbe seul me pût fournir assez de matière pour en faire un volume considérable, je ne suis pas encore assez ami de l'auteur, bien que je sois son 270270 serviteur, pour me donner tant de peine afin de faire valoir sa pièce.

C'est pourquoi je crois ne lui avoir fait que du bien lorsque j'en ai dit mon sentiment. Il est au-dessus de la critique, il rend raison de tout ce qu'il fait, mais quoiqu'il soit le premier à faire voir ses fautes, il devait du moins faire en sorte que son dernier ouvrage fût si achevé qu'il ne fût point obligé de faire une préface pour en faire voir lui-même les défauts et pour montrer qu'il les connaît.

Je ne crois pas que ce que j'ai dit puisse plus nuire aux comédiens qu'à l'auteur, puisque, outre que cette tragédie a jeté tout son feu, il est certain que l'on court aux fautes de Corneille et que l'on les va voir avec plus de plaisir que les chefs-d'œuvre des autres. 271271 D'ailleurs, l'on ne doit pas croire que la Sophonisbe soit méchante parce que j'ai, ce semble, dit quelque chose à son désavantage : l'on ne parle jamais contre une pièce qu'elle n'ait du mérite, parce que celles qui sont absolument méchantes ne sont pas dignes d'avoir cet honneur, et que ce serait perdre son temps que de vouloir faire remarquer des fautes dans des choses qui en sont toutes remplies et où l'on ne peut rien trouver de beau. Toutes ces choses font voir que ni l'auteur ni les comédiens ne se peuvent plaindre de moi avec justice, et que je n'ai pas cru effleurer seulement la réputation de Monsieur de Corneille en disant librement ce que je pense de sa Sophonisbe.

Je confesse avec tout le monde qu'il est le prince 272272 des poètes français, et je n'ai cité Rodogune et Cinna que pour faire voir que l'on ne peut rien trouver d'achevé que parmi ses ouvrages ; qu'il n'y a que lui seul qui ne puisse fournir des exemples de pièces parfaites et qu'il a pris un vol si haut que l'âge l'oblige malgré lui de descendre un peu.

Je sais qu'il a l'honneur d'avoir introduit la belle comédie en France, d'avoir purgé le théâtre de quantité de choses que l'on y veut faire remonter. Je sais, de plus, que ses pièces ont eu le glorieux avantage d'avoir formé quantité d'honnêtes gens, qu'elles sont dignes d'être conservées dans les cabinets des princes, des ministres et des rois, qu'elles sont plutôt faites pour instruire que pour divertir et que, quoique nous en 273273 ayons vu depuis un temps de fort brillantes, leur éclat n'a servi qu'à faire découvrir plus de beautés dans celles de ce grand homme et qu'à les faire voir dans leur jour.

Après cet aveu, je ne crois pas passer pour critique, mais peut-être que je ne me pourrai exempter du nom de téméraire. L'on me fera toujours beaucoup d'honneur de me le donner : la témérité appartient aux jeunes gens et ceux qui n'en ont pas, loin de s'acquérir de l'estime, devraient être blâmés de tout le monde.

Lorsque Straton eut cessé de parler, Arimant lui dit qu'il avait pris tant de plaisir à l'entendre qu'il n'avait pas voulu parler pendant son récit, de crainte de l'interrompre. Toute la compagnie s'entretint ensuite 274274 de ce que Straton avait raconté et Arimant dit que Monsieur de Corneille aurait fait une pièce qui n'eût pas cédé à toutes les siennes, s'il eût fait de Sophonisbe une femme généreuse, au lieu d'une emportée qui se laisse gouverner à son amour, s'il eût fait mourir Siphax, pour ne pas laisser à Sophonisbe deux maris vivants, s'il eût donné beaucoup d'amour à Massinisse et beaucoup d'indifférence à Sophonisbe, et que l'horreur qu'il lui eût fait avoir pour l'esclavage l'eût contrainte d'épouser Massinisse pour éviter d'être menée à Rome en esclave. Il ajouta que l'un et l'autre auraient paru vertueux, que l'un et l'autre auraient fait pitié, que Sophonisbe, après son mari mort, aurait pu, sans blesser son devoir, 275275 s'accommoder au temps et suivre les lois de la nécessité, que la violence qu'elle se serait faite pour épouser Massinisse, afin d'éviter les fers, l'aurait fait plaindre doublement, que Massinisse d'un autre côté aurait été plaint d'aimer si ardemment une personne dont il n'aurait pas été réciproquement aimé et que la sévère politique des Romains l'aurait encore fait plaindre.

Il continua en disant que toutes ces choses eussent produit des effets merveilleux et qu'elles eussent obligé l'auditeur à s'intéresser pour eux.

- Quelqu'un me dira peut-être, poursuivit-il, que c'était beaucoup entreprendre. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que Monsieur de Corneille a fait de hardies entreprises sur l'histoire et qu'il est en passe de tout 276276 faire, et il avait plus de privilège que jamais de se servir de ses droits dans cet ouvrage, puisqu'il fallait, s'il nous voulait faire voir quelque chose de nouveau, qu'il fît autre chose que Monsieur de Mairet, qui avait déjà fait la même pièce.

Chacun demeura d'accord de ce qu'Arimant avait dit et je dis à mon tour que tout le monde s'était persuadé que Monsieur de Corneille ne refaisait Sophonisbe que pour en faire une honnête femme.

Après quoi, Straton, qui n'était point las de parler et qui avait coutume d'entretenir seul toutes les compagnies où il se rencontrait, dit en riant :

— J'ai oublié de vous dire de plaisantes choses que l'on me raconta hier au Palais, de ces curieux qui perdent tout leur temps à débiter et à 277277 demander des nouvelles. Comme j'étais avec eux et que je voyais qu'ils en disaient non seulement quantité de fausses, mais encore d'autres qui n'étaient pas seulement vraisemblables, je demandai à une personne avec qui j'étais, qui n'est (à ce qu'il tâche de faire croire) nouvelliste que par rencontre, s'il était possible que tant de gens qui paraissaient déjà sur l'âge pussent croire les extravagances qu'ils disaient.

— Vraiment, Monsieur, me repartit-il, ils en croient bien d'autres. Comme je voyais dernièrement qu'ils manquaient de nouvelles, quoique cela ne leur arrive pas souvent et qu'ils en fassent plutôt que d'en manquer, je leur dis que j'avais vu et lu des lettres qui disaient que deux arches du Pont-Euxin 278278 étaient tombées et que soixante mille Turcs, qui étaient dessus, avaient péri dans la mer. Ils crurent ce que je leur avais dit pendant plus de deux mois et l'écrivirent à leurs amis ; et si un des provinciaux à qui ils en avaient fait part n’eût eu plus d’esprit qu’eux et n’eût mandé que cette nouvelle était bien inventée, et qu’il s’était raillé de quantité de gens de sa province qui avaient donné dans le panneau, ils la croiraient encore présentement.

Un nouvelliste du Palais, ajouta-t-il, vint il y a quelque temps dire à un peloton de ses confrères : “Je viens d’apprendre une grande nouvelle : la reine d’Espagne est grosse de ce matin d’un garçon”. Ils dirent d’abord tout ce que la politique leur put faire trouver sur ce sujet, ils parlèrent 279279 du dépit que cette nouvelle ferait à bien des gens et du plaisir qu’elle causerait à d’autres, et ne reconnurent leur aveuglement que lorsque cette nouvelle ne leur put plus fournir de quoi s’entretenir.

J’ai connu un nouvelliste, continua-t-il, qui pendant trente ans ne manqua pas un seul jour de venir au Palais et, lorsque la vieillesse eut commencé à l’incommoder, il y envoyait tous les jours son fils pour savoir ce qui s’y était dit de nouveau. Étant devenu malade à l’extrémité et ayant perdu la parole, elle lui revint en voyant un de ses amis qui était un des plus grands nouvellistes de Paris. Il se fit raconter tout ce qui s’était raconté pendant sa maladie et toutes les nouvelles présentes, et puis mourut lorsque cet ami n’eut plus rien à lui 280280 dire, comme s’il eût attendu, pour mourir, afin de porter de fraîches nouvelles aux nouvellistes de ses amis qui étaient morts avant lui.

— Comme j’avais ouï parler de ces nouvellistes, lui dis-je à mon tour, je vins il y a quelque temps au Palais, où je feignis de venir du lever d’un prince, et je fis accroire que je lui avais ouï dire une nouvelle, que je débitai. Je fus toute la matinée environné de nouvellistes et il n’y en eut pas un qui ne me vînt prier de répéter cette nouvelle. Il y en eut qui me vinrent dire quelque temps après : “Monsieur, votre nouvelle est confirmée, deux ou trois personnes me la viennent de dire et, puisque ces gens-là la débitent, il faut qu’elle soit véritable ; car ils en savent des plus secrètes et ne disent jamais rien de 281281 faux”. Cependant ces personnes-là ne l’avaient apprise que de moi. Ainsi cette menterie fut crue et confirmée presque en même temps.

— Ce que vous venez de dire, me repartit-il, me fait souvenir d’un tour que je fis il y a quelques jours à un nouvelliste, qui me vint demander des nouvelles pour écrire à la campagne. Je lui dis que j’en savais beaucoup et, comme il craignait d’en oublier une partie, il me pria de les lui venir dicter dans une boutique du Palais. J’avais pour lors sur moi des Mémoires de Sully, que j’ouvris en faisant semblant de tourner les feuillets en badinant ; et en l’ouvrant et en le refermant, je lui en dictai trois pages, auxquelles je ne fis que changer quelques noms propres. Mon nouvelliste me fit mille remer-282282ciements et me quitta le plus satisfait du monde.

Il y a toutefois, continua-t-il, plus d’honnêtes gens au Palais que l’on ne croit, qui se mêlent de débiter des nouvelles. Il y a divers bureaux de nouvellistes et l’on en dit quelquefois de bonnes dans le plus considérable de ces bureaux, où préside un homme de justice, qui a autant de mérite que de naissance et qui reçoit, tous les ordinaires, des lettres de Rome et d’autres pays étrangers. On peut dire que celui-là est passé docteur en nouvelles et qu’il y a bien des années qu’il régente au Palais, et qu’il est le doyen des nouvellistes de France, encore qu’il ne soit pas le plus vieux. Ce que je trouve de plus plaisant, c’est que ces bureaux se raillent les uns des autres, et que chaque nou-283283velliste y montre au doigt ses compagnons et dit que ce sont les plus grands fous du monde de s’amuser comme ils font à débiter et à demander sans cesse des nouvelles.

— Je m’étonne, lui dis-je, que l’on ne fait quelques pasquinades pour mettre aux lieux où ils s’assemblent le plus ordinairement.

— Vous me faites ressouvenir, me repartit-il, en parlant de pasquinade, de l’affaire de Rome : qu’elle leur a donné d’occupation ! qu’elle a fait exciter entre eux de querelles ! qu’elle leur a fait perdre de paroles ! qu’elle leur a fait dire de menteries ! qu’elle leur a fait raconter de pasquinades ! qu’elle leur a fait lever de soldats et leur donner de rendez-vous ! et qu’elle leur a fait enfin faire bonne chère de nouvelles ! 284284 Elle a fait grossir le nombre des nouvellistes du Palais, et plusieurs, qui n’y venaient pas si ponctuellement depuis la paix, ne manquent pas un jour d’y venir, pour apprendre ce que l’on en y dit. Et, si nous avions guerre, peut-être que le nombre en serait encore plus considérable, car j’y en ai compté jusqu’à trois cents pendant nos derniers troubles.

— Je crois, lui répondis-je, qu’ils incommodent bien les plaideurs et les marchands.

— Ils leur sont insupportables, me répliqua-t-il, et si quelques avocats et autres gens de justice encore plus considérables n’étaient du nombre, peut-être qu’ils auraient déjà cherché les moyens de les en chasser. Ce n’est pas qu’à dire vrai la chose ne fût fort difficile, car, bien qu’ils 285285 soient sur de fort beaux carreaux de marbre, on peut dire qu’ils sont sur le pavé du Roi.

— L’on devrait donc, répondis-je, leur faire payer le louage de leur place, de même qu’aux marchands. Il faut, continuai-je, bien que la chose vous semble difficile, faire défendre à ces perpétuels et fainéants hôtes du Palais d’y plus venir débiter de nouvelles, et nous ferons accommoder après cela quelques belles salles pour les mettre et nous demanderons après permission de prendre de l’argent de ceux qui voudront y entrer.

Cette plaisanterie le fit rire quelque temps, après laquelle il me dit :

— Savez-vous bien que, lorsque ces messieurs les nouvellistes manquent de nouvelles, qu’ils se jettent sur les pendus et sur les roués, et 286286 qu’ils s’entretiennent de ce qu’ils ont fait avant que d’être pris, de ce qu’ils ont répondu lorsque l’on les a interrogés, de ce qu’ils ont dit en mourant et de la manière dont ils sont morts ? Enfin, continua-t-il, ils sont si stupides, lorsqu’ils sont avec des gens qui ne s’entretiennent pas de nouvelles, qu’ils les quittent aussitôt.

C’était au Palais, me dit-il, en m’entretenant toujours de nouvellistes, que venaient autrefois chercher des nouvelles les auteurs de la gazette secrète, ou, si vous voulez, de la gazette à la main. Mais comme ils ont vu que l’on les y venait quérir, afin de les mener à la Bastille pour apprendre comme l’on y vit, ils n’y sont plus revenus. J’y en remarquai une fois deux et j’entendis que l’un 287287 disait à l’autre : “Allez écouter tout ce que l’on dit à tous les pelotons ou bureaux des nouvellistes du bout d’en bas, j’écouterai tout ce qui se dit de ce côté-ci”. J’y en ai encore vu bien d’autres qui n’avaient point de part à la gazette à la main, qui faisaient les mêmes folies.

Ne croyez pas, continua le même, qui était un grand parleur, que les nouvelles que l’on débite au Palais ne fassent point d’effet : soit qu’elles soient vraies, ou soit qu’elles soient fausses, elles peuvent causer des désordres considérables et, comme elles s’épandent en sortant de là parmi tout le peuple, elles lui peuvent faire croire des choses qu’il est après bien difficile d’ôter de son imagination ; et pour éviter de semblables accidents, j’ai su de personnes 288288 dignes de foi que feu S.E. y envoyait quelquefois des gens qui débitaient quantité de choses de la manière qu’il voulait qu’on les crût.

Tout ce qui se fait au Palais, me dit-il encore, se fait à l’Arsenal : l’on y voit tous les jours quantité de nouvellistes et je connais des personnes qui ont plus de soixante ans, qui ne laissent passer aucun jour sans y aller.

Ces assemblées, poursuivit-il, ne sont pas si célèbres que celles que nous voyons chez les plus fameuses et les plus spirituelles personnes de notre siècle, comme chez les Chapelain et chez les Ménage. Chez les Ménage et les Chapelain, afin que personne ne se plaigne, après avoir parlé de science, on se délasse quelquefois en faisant le tour du monde et en s’en-289289tretenant de nouvelles ; et comme il y vient souvent quantité de gens de mérite et de qualité, il est sûr que l’on dit quelquefois des choses et bien secrètes et bien véritables. Et quoique ce lieu soit destiné pour s’entretenir de choses plus relevées, les nouvelles en font souvent le principal entretien : l’on y parle de masques pendant le carnaval aussi bien qu’autre part, et l’on s’entretient même plus longtemps de ces bagatelles et de cent autres choses de cette nature que d’autres discours plus solides.

Après l’avoir écouté longtemps, voyant qu’il était plus d’une heure et qu’il ne restait au Palais que quelques plaideurs et quelques nouvellistes, je le quittai et m’en retournai en mon logis, en riant 290290 en moi-même de tout ce qu’il m’avait dit.

Quand Straton eut cessé de parler, nous nous entretînmes de ce qu’il nous avait raconté. Mais, comme il n’était pas homme à demeurer longtemps sans rien dire, il reprit la parole un moment après et dit :

— Je suis sûr que le livre que je fais imprimer réussira. Le sujet en est admirable et nouveau tout ensemble. Je n’ai point travaillé sur les ouvrages des autres pour tâcher d’obscurcir leur gloire. C’est une vanité dont je ne suis pas capable et, à moins que d’être assuré de les étouffer entièrement, cela ne se doit point entreprendre, et l’on a quelquefois vu qu’Apollon, pour abaisser l’orgueil de ces auteurs et pour les punir de leur présomption, leur a fait faire des cho-291291ses qui ne servaient qu’à abaisser leur gloire, au lieu de ceux qu’ils voulaient étouffer. Je n’ai point non plus raccommodé mes propres ouvrages et, pour les mieux déguiser, je ne les ai point débaptisés : cela ne sert qu’à faire connaître que l’on a mal fait autrefois.

Quoique je ne craigne rien de toutes ces choses, j’appréhende néanmoins les auteurs. Comme mon livre doit aisément passer pour beau, leur jalousie me fera tort. Ils feront tout ce qu’ils pourront pour me détruire, ils le décrieront sous main. Ce sont de rusés ennemis, ils sont tous jaloux les uns des autres, toutes leurs louanges sont empoisonnées, il n’y en a jamais eu un qui ait dit du bien d’un autre avec sincérité, ni même qui ait cru qu’il y en eût à dire. 292292 J’espère toutefois que mon livre réussira, en dépit de tous ces obstacles, que sa beauté les rendra vains, qu’il mettra l’Envie en état de ne lui pouvoir nuire et que les auteurs n’en pourront dire du mal sans paraître ridicules.

Après avoir parlé si longtemps, nous avoir dit tant de fois qu’il avait affaire et qu’il allait sortir, et fait le panégyrique de son livre, et le sien par conséquent, il choisit ce temps pour s’en aller, croyant que l’on le continuerait après qu’il serait sorti.

L’on ne doit pas s’étonner si nous parlâmes peu, Arimant et moi, pendant l’entretien de ces nouvellistes : nous y prenions trop de plaisir pour les interrompre et nous ne voulions être que spectateurs d’une si di-293293vertissante comédie. Pour ce qui est de Lisimon, que leur entretien ne divertissait point et qui ne se plaisait pas à entendre ces sortes de nouvelles, il sommeilla presque toujours pendant tout le temps qu’ils parlèrent.

Straton ne fut pas plus tôt sorti qu’Ariste prit la parole et qu’il acheva de la sorte son panégyrique :

— Celui que vous venez de voir et qui vient de sortir d’ici est un auteur qui a fait profession de ne dire jamais de bien d’aucuns ouvrages, si ce n’est des siens. C’est de plus un de ces fols de nouvellistes dont nous parlions tantôt. Cependant le pauvre aveuglé ne se connaît point. Il ne fait point de réflexion sur l’avidité avec laquelle il demande des nouvelles ni sur la précipitation avec laquelle il en dit. 294294

— Je m’étonne, lui dis-je, comment vous dites si librement votre pensée, après avoir déclaré qu’il était votre ami.

— Quoi ! me repartit-il, ignorez-vous que dans ce siècle on n’est ni ami ni serviteur de tous ceux à qui l’on le dit ? Ce n’est pas, ajouta-t-il, que je sois son ennemi. Mais l’indifférence que j’ai pour lui me fait dire si librement qu’il ne se connaît pas.

— Il y en a bien d’autres, lui dis-je, qui ne se connaissent pas et qui, bien qu’ils soient aussi grands nouvellistes et aussi fols que lui, ne laissent pas que de le railler.

— Vous avez raison, me dit-il, et il faut avouer que c’est une étrange chose que le monde. Pour moi, je hais beaucoup ces sortes de railleries, et, bien que sur ce sujet je ne doive point appréhender que l’on 295295 me le rende, je ne veux néanmoins railler personne.

Jugez si nous pouvions nous empêcher de rire, d’entendre tenir sérieusement un semblable discours au plus grand et au plus fol des nouvellistes.

Comme devant, pendant et après le dîner ils s’étaient tous montré quelque chose les uns aux autres, ils se le demandèrent pour en faire des copies, mais chacun trouva sa réponse pour ne pas laisser emporter ce qu’il avait. Lisimon dit que, pour lui, il ne voulait que les nouvelles qui étaient au commencement de la lettre de Madrid, quoiqu’il y eût peu de chose et que, si Arimant lui voulait faire prêter de l’encre et du papier, il les décrirait sur le champ. Les autres dirent que, si l’on leur voulait faire la 296296 même grâce, ils décriraient aussi quelques-unes des pièces que l’on avait montrées. Arimant répondit qu’il le ferait avec plaisir et, leur ayant fait apporter des plumes, du papier et de l’encre, il prit congé d’eux et dit qu’il avait quelques affaires à la ville avec moi, où il croyait pouvoir aller sans incivilité, parce qu’ils avaient de quoi s’occuper tout le reste de l’après-dînée. Il leur dit encore qu’il leur disait adieu, parce qu’il croyait ne revenir que bien tard.

Quoique je n’eusse aucune affaire avec Arimant, je ne laissai pas que de le suivre pour voir ce qu’il voulait de moi. Quand nous fûmes hors de la chambre, il tira la porte après lui et en ouvrit doucement une qui joignait celle d’où nous sortions. Il me fit entrer avec lui et, m’ayant 297297 prié de parler bas, il me fit approcher contre la muraille et, ayant levé la tapisserie qui était devant et ôté deux ou trois ais, j’y aperçus un trou en forme de petite fenêtre qui n’était plus bouché que par la tapisserie de la chambre de nos nouvellistes, qui était fort claire et au travers de laquelle l’on les voyait et l’on les entendait facilement. Il me donna ensuite un siège et en prit un pour lui ; et après que nous fûmes assis, il me dit qu’il voulait avoir le plaisir de savoir ce que ces trois messieurs diraient et feraient en leur particulier. Il me dit encore que la lettre que je lui avais vu recevoir était une lettre supposée qu’il s’était fait apporter à dessein par un de ses gens et qu’il l’avait laissée exprès sur leur table, avec le papier qu’ils avaient 298298 tant souhaité de lire, pour voir s’ils contenteraient leur curiosité.

À peine chacun eut-il choisi ce qu’il avait envie de décrire et mis la plume à la main pour cet effet que Lisimon s’aperçut que la lettre d’Arimant était demeurée sur la table et s’écria :

— C’est aujourd’hui que nous connaîtrons si nous sommes capables de résister aux gênantes tentations de la curiosité. Vous voyez sur cette table la lettre d’Arimant que nous avions tantôt si grande envie de voir et que nous croyons si pleine de nouvelles.

Ariste répondit que l’on la pouvait voir sans scrupule et qu’il était assuré, par ce qu’il en avait vu, qu’elle ne contenait que des nouvelles. Clorante ajouta que l’on la pouvait lire sans crainte d’être surpris, parce qu’Arimant n’était 299299 pas près de revenir. Arimant me dit alors tout bas :

— Eh bien ! n’étais-je pas sûr qu’ils ne pourraient résister à la violence de leur curiosité ?

— Écoutons, lui repartis-je, voyant que Lisimon allait commencer de lire ; car je vous jure que j’ai présentement plus d’envie qu’eux d’apprendre des nouvelles de cette lettre.

Je n’eus pas fini ces paroles que Lisimon commença.

À Rouen, ce… de février.

MONSIEUR,

Pour satisfaire à votre curiosité et pour répondre tout ensemble à votre dernière lettre, je vous dirai que la manière dont vous parlez des trois nouvellistes avec lesquels vous me 300300 mandez que vous dînâtes il y a quelques jours, fait voir que vous ne les connaissez pas encore. Ce sont les trois plus grands parleurs du royaume, aussi bien que les plus grands menteurs, et leurs extravagances les ont fait connaître de tout le monde. Lisimon est un fol sérieux qui veut faire le politique et qui divertit merveilleusement ceux qui le mettent sur le chapitre des affaires d’État. Ariste est hardi, médisant, brouillon et ignorant. Il parle de tout, mais le plus souvent mal à propos et, bien qu’à l’entendre dire il sache toutes choses, il ne sait néanmoins rien de vrai. Clorante passe pour le plus raisonnable. L’on dit qu’il a de l’esprit et du feu, mais que par l’habitude qu’il a prise de chercher et de débiter tout ce qui se fait de nouveau, il s’est rendu aussi ridicule que les deux autres.

Je vous envoie Le Portrait des 301301 nouvellistes : c’est une pièce nouvelle que vous n’avez peut-être pas encore vue. Quoique ce portrait ait été fait sur tous les nouvellistes en général, les trois dont je vous viens de parler en sont néanmoins les principaux originaux.

Je vous prie de faire mes baisemains à messieurs de Corneille, qui demeurent présentement à Paris, afin de n’être plus si éloignés du théâtre et de mieux examiner ce qui s’y passe, et de me mander des nouvelles. Je suis,

Votre très humble serviteur,

CLEODATE.

Si la crainte d’être découvert et de ne pouvoir par ce moyen entendre lire Le Portrait des nouvellistes ne m’eût retenu, je me fusse sans doute éclaté de rire pendant la lecture de cette lettre. 302302 Mais je m’en empêchai pour avoir le plaisir de voir quelle mine feraient et que diraient ces trois curieux punis. Lisimon laissa tomber la lettre sur la table, après l’avoir lue, comme si le dépit lui eût ôté toutes ses forces, et il n’eut pas l’assurance de proférer une seule parole. Clorante baissa les yeux et jeta quelques languissantes œillades sur la même lettre et sur Lisimon. Pour Ariste, après avoir été quelque temps sans parler et sans savoir quelle contenance tenir, il se leva et fit trois ou quatre tours dans la chambre, en frappant du pied et en murmurant entre ses dents.

Enfin, après avoir tous été quelque temps à se regarder l’un l’autre sans se parler, Clorante prit la parole et dit :

— Nous n’avons pas tant de sujet d’être fâchés 303303 que nous faisons voir de tristesse. C’est un homme comme nous qui nous veut railler, et quiconque raille son semblable se raille soi-même. Chacun a son sentiment qui lui est particulier, et l’on peut passer pour ridicule aux yeux des uns et pour sage aux yeux des autres. Nous voyons tous les jours de pareils exemples et ce qui doit enfin nous servir de consolation, c’est que l’on ne peut empêcher le monde de médire et que, quoi que l’on dise et que l’on écrive contre une personne, il ne s’ensuit pas pour cela que ce que l’on dit et que ce que l’on écrit soit véritable. Lisons attentivement ce portrait et, si nous n’y trouvons rien qui nous touche, n’en paraissons ni fâchés ni offensés. Si, au contraire, nous y découvrons nos 304304 défauts, qu’il nous serve à nous en corriger.

— Vous faites bien voir par ce discours que celui qui a écrit cette piquante lettre était bien instruit que vous aviez de l’esprit, lui répondit Ariste, puisque vous témoignez si peu de dépit d’un affront si sensible.

Après cela, il prit Le Portrait, qu’il lut, ne pouvant plus retenir sa curiosité. En voici une copie, qu’Arimant, qui en est l’auteur, me donna le lendemain pour s’acquitter de ce qu’il m’avait promis. 305305

 

Détail de la seconde gravure du tome III (p. 304). © BNF

 

PORTRAIT DES NOUVELLISTES

L’expérience nous fait voir tous les jours bien des choses qui sont tellement dépendantes les unes des autres ou, pour mieux dire, tellement enchaînées ensemble, que l’on n’en saurait avoir une sans avoir en même temps celle qui lui touche de plus près et qui en est, pour ainsi dire, comme inséparable. C’est ce que nous voyons dans la personne de ceux dont j’entreprends de vous faire 306306 le portrait, qui ne peuvent être nouvellistes sans être curieux, parce qu’il faut savoir les nouvelles avant que de les raconter et que, pour les savoir, il faut être curieux, parce que c’est la curiosité qui oblige à demander tout ce qui se passe dans le monde. Et cette sorte de curiosité étant mise aujourd’hui entre les maladies de l’âme, il est difficile, ou plutôt impossible, d’être curieux et raisonnable tout ensemble, ce qui fait voir l’impossibilité qu’il y a d’être nouvelliste sans être impertinent, parce qu’il y a des nouvelles que l’on ne peut débiter sans avoir auparavant fait voir sa curiosité en les demandant.

Commençons donc par là le portrait des nouvellistes et disons d’abord qu’elle les rend insupportables à ceux qui ont as-307307sez de malheur pour se rencontrer en conversation avec eux, puisque leur avidité d’apprendre tout ce qui se passe est telle que, pour peu qu’ils connaissent une personne, ils ne l’abordent jamais qu’en lui disant : “Qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui ?” ou bien : “Que dit-on ? que m’apprendrez-vous de bon ? quelle nouvelle savez-vous ?” et, après que l’on leur a dit ce que l’on sait, ils demandent encore si l’on ne sait rien de nouveau, de même que si l’on ne leur avait rien dit; et s’il arrive que quelqu’un survienne, ils font encore la même demande.

Ils pressent bien souvent les gens par une curiosité insupportable de leur dire ce que l’on doit tenir secret, ce qu’ils voient bien que l’on ne leur veut pas découvrir, ou ce que l’on ne sait pas même quelque-308308fois ; et quand ils voient que l’on n’a plus rien à leur dire, parce qu’ils ne savent plus que demander, ils interrogent ceux avec qui ils sont sur leurs actions et sur leurs pensées.

Ensuite ils tirent des conjectures sur les choses présentes, afin de parler des nouvelles futures et, lorsque l’on ne tombe pas de leur sentiment, ils se mettent en colère. Ils ne rencontrent point de valets qu’ils ne leur demandent ce que font leurs maîtres, et les leurs ne viennent jamais de dehors qu’ils ne leur demandent ce que l’on fait et ce que l’on dit à la ville. Si quelque paysan vient chez eux, ils lui demandent ce que l’on dit à son village et à la campagne ; si c’est un bourgeois, ce que l’on dit à son quartier ; et si c’est un provincial, ce que l’on dit à sa 309309 ville et dans sa province. Dès que l’on les voit entrer dans quelque maison, l’on dit aussitôt : “Voici tels et tels ! sans doute qu’ils nous diront quelque chose de nouveau, car ils savent toujours tout ce qui se passe”.

S’il se fait quelque affaire d’importance et qu’il arrive quelque nouveau changement dans l’État, ils disent aussitôt qu’ils l’avaient prédit. Comme ils raisonnent généralement sur toutes choses et qu’ils se mêlent de tout savoir, ils sont tous rois, ministres, juges, capitaines et soldats, ce qui fait que l’on voit bien des rois sans royaume, des ministres sans affaires, des juges sans juridiction, des capitaines sans soldats et des soldats sans emploi.

Si l’on leur montre quelques lettres qui 310310 soient pleines de nouvelles, ou quelques vers nouveaux, et qu’il arrive que par hasard, ou plutôt par miracle, ils ne les aient pas encore vus (car à les ouïr parler, on ne saurait leur rien faire voir de nouveau et ils ont toujours tout vu ce que l’on leur montre), ils prient aussitôt que l’on les leur prête pour en faire des copies à des duchesses et à des princesses qui les ont priés de leur donner tout ce qui se fait de nouveau.

Dès qu’ils entrent dans une compagnie, ils demandent des nouvelles, ou ils en débitent, et rompent souvent par là une conversation plus utile et plus agréable que ce qu’ils disent. Leurs discours sont interrompus, et ils passent souvent d’une chose à une autre. Quand on leur a promis quelque chose 311311 de nouveau, si l’on manque à leur donner, ils tourmentent ceux qui leur ont promis et leur demandent partout où ils les rencontrent.

Ils sont hardis et entrent en des lieux où ils ne devraient pas. S’ils voient trois ou quatre personnes ensemble qui s’entretiennent, ils se mettent derrière elles pour les écouter et, quand ils connaissent qu’elles s’entretiennent de choses qui leur plaisent, ils se mêlent hardiment avec elles, bien qu’ils ne les connaissent pas.

Une des plus illustres et des plus savantes filles de ce siècle les a nommés, dans un de ses ouvrages, “des imposteurs universelsNote de l'auteur en marge de cette expression : "L'Illustre Sapho dans la Clélie” et Scarron, dans son Épître chagrine des Fâcheux, pour montrer qu’ils sont du nombre, dit que 312312

Ceux qui toujours débitent des nouvelles,
Sans qu’on les ait priés d’en débiter,

sont tout à fait fâcheux. Mais il ne faut pas s’étonner s’ils le sont aux autres, puisqu’ils le sont à eux-mêmes, ou du moins qu’ils le devraient être, lorsqu’ils se donnent la peine d’écrire sur des tablettes toutes les nouvelles que l’on leur dit et de le faire même dans la rue, quand ils s’y rencontrent.

S’il arrive que l’on leur dise quelques nouvelles qu’ils sachent déjà, ils prennent aussitôt la parole et poursuivent ce que l’on a déjà commencé de leur dire, sans donner le temps d’achever à celui qui parle et sans considérer 313313 qu’il ne faut qu’une circonstance pour rendre les mêmes nouvelles différentes.

Les nouvellistes d’État, pour donner crédit à leurs nouvelles, disent le plus souvent qu’ils les ont ouï dire à quelque grand seigneur, et ceux de Parnasse aux auteurs qui sont le plus en réputation. Les uns et les autres sont le plus souvent chargés de papiers : ils font eux-mêmes des nouvelles plutôt que d’en manquer, et cela leur arrive bien souvent, parce qu’ils y prennent plaisir.

Lorsque l’on parle d’une chose, ils disent toujours qu’ils en savent le secret et, après l’avoir répété deux ou trois fois pour se faire prier de le dire sans qu’on leur demande, ils le disent ensuite sans qu’on les en prie, et s’ils n’avaient fait serment de ne 314314 rien garder sur leur cœur et de ne rien avoir de particulier, ils n’en diraient rien ; mais, d’un autre côté, pour punir ces gens-là de leur peu de curiosité, ils parlent si longtemps qu’ils ennuient furieusement par leurs longs discours ceux qui les écoutent : l’on ne saurait dire un mot d’une affaire, qu’ils ne disent qu’ils la savent à fond.

Il y a des nouvellistes qui remplissent ordinairement trois ou quatre boutiques de libraires qui sont sur le quai des Augustins. Ils y passent des journées entières à lire les vieilles gazettes d’Angleterre, de Hollande, de Bruxelles et autres gazettes étrangères, où ils trouvent quantité de menteries et de nouvelles qui sont souvent âgées de plus de six mois, qu’ils débitent comme quelque chose de 315315 nouveau. Ils connaissent les plus habiles de chaque art. Ceux d’entre eux qui ne veulent savoir les nouvelles que pour les redire peuvent être nommés regrattiers de nouvelles, parce qu’ils les vont prendre avant qu’elles arrivent pour les débiter avant qu’elles soient sues de tout le monde.

Ils savent tous, tous les festins, les bals, les comédies, les assemblées et généralement tout ce que font les personnes de qualité. Ils savent tous les grands procès et plaident souvent au milieu d’une troupe de leurs semblables la cause de l’une des parties et donnent ensuite un arrêt, qu’ils soutiennent devoir être tel à moins qu’il y ait de l’injustice.

Ils donneraient tout ce que l’on voudrait pour avoir une nou-316316velle que personne ne sût encore, parce que ceux qui ont des premiers des nouvelles secrètes sont estimés entre les nouvellistes, à cause que l’on s’imagine qu’ils connaissent grand monde et qu’ils ont entrée chez beaucoup de gens de qualité, ce qui fait que l’on leur ajoute plus de foi qu’aux autres.

Quand il se doit faire quelque cérémonie, ils ordonnent des rangs et disposent de tout à leur fantaisie. Quand la cérémonie est passée, ils disent tout ce que l’on y a fait de bien et de mal, et ils ne manquent jamais, le lendemain d’une bataille, d’une prise de ville, d’une fête publique, ou de la première représentation d’une comédie nouvelle, d’aller à tous les lieux de leurs assemblées pour en dire des particu-317317larités et pour en apprendre.

Tout le monde les connaît et les remarque en passant, et ils sont estimés des uns comme des oracles, et des autres comme de grands et hardis menteurs. Ainsi ils sont estimés des fols et raillés des gens d’esprit.

Quand ils tiennent un homme entre eux qui ne fait qu’arriver d’un pays étranger, ou qui vient de quelque spectacle qu’ils n’aient pas encore vu, il est si accablé de leurs questions qu’il ne sait auquel répondre.

Ils ont des recueils de tout ce qui s’est fait sur toutes les choses mémorables qui se sont passées de leur temps, comme sur la reine de Suède, lorsqu’elle quitta son royaume, sur la Paix, sur le mariage et sur la naissance de Monseigneur le Dauphin. Les nouvellistes 318318 d’État, qui ne se plaisent pas tant à ces sortes de choses, ont des recueils de tout ce qui se fait de pièces politiques en faveur du gouvernement ou contre l’État, et surtout de celles que l’on n’ose montrer sans se mettre en péril ; car elles sont entre eux beaucoup plus estimées que les autres, quand même elles ne vaudraient rien.

Ils disent de ceux qui ne les veulent pas écouter lorsqu’ils débitent leurs nouvelles, que ce sont des stupides et des gens qui ne savent ce que c’est que le monde.

Quand ils disent une nouvelle, ils assurent toujours qu’elle est véritable et qu’ils la savent d’original, qu’elle n’est encore sue de personne, parce que ceux de qui ils la tiennent n’en ont encore fait part qu’à eux. 319319 Mais ils ne songent pas, en vous apprenant cette nouvelle secrète, que vous êtes peut-être le centième de la journée à qui ils ont dit la même chose et que, ces cent l’ayant publiée partout, cette nouvelle est commune alors qu’ils vous la disent.

L’affaire d’État qui est en règne est toujours le principal sujet de leurs conversations, et ils s’en disent tous les jours des nouvelles les uns aux autres. Leurs rendez-vous ordinaires sont au Palais, aux Tuileries, à la Comédie, sous le cloître des Grands Augustins, à l’Arsenal, au Luxembourg et généralement en tous les lieux où ils savent qu’il se doit rencontrer grand monde. Vous les y voyez présider au milieu de quantité d’auditeurs, parler d’action et se 320320 faire écouter. Là, ils marient les rois et les princes, font la paix, déclarent la guerre. Ils sont quasi prêts à se battre contre ceux qui ne sont pas de leur sentiment et c’est le plus grand plaisir du monde que de les obstiner. Le bon et mauvais succès des affaires d’État paraissent sur leur visage, leur corps ne saurait demeurer en place, non plus que leur esprit ; ils quittent sans parler ceux avec qui ils sont pour aller joindre d’autres qu’ils aperçoivent, puis ils les quittent encore après pour d’autres et reviennent ensuite à leur première compagnie.

Comme, parmi la quantité de nouvelles qu’ils disent, il ne se peut qu’il n’y en ait du moins autant de fausses que de véritables, il s’en trouve qui disent quelquefois des cho-321321ses autrement qu’elles ne sont aux personnes mêmes à qui elles sont arrivées, sans les connaître et sans savoir eux-mêmes que ce qu’ils disent n’est pas vrai. Il y en a d’autres qui savent bien qu’ils mentent, mais qui le font si hardiment que l’on croit que tout ce qui vient d’eux est véritable : ils ne cherchent point ce qu’ils veulent dire, ils circonstancient bien toutes choses et il semble que leur visage soit le témoin de ce qu’ils disent, tant il paraît sincère. Ceux-là trompent souvent les plus habiles et les moins crédules.

Quand ils sont deux ou trois ensemble, ils ont bientôt fait le tour du monde en s’interrogeant de toutes les affaires des princes étrangers. Quoiqu’ils se haïssent et qu’ils disent en arrière du mal 322322 les uns des autres, comme font tous les gens qui sont d’une même profession, ils cherchent néanmoins à se voir, pour se communiquer et se faire part de leurs nouvelles, et quand ils se rencontrent deux ou trois dans une chambre, ils se prêtent l’un l’autre leurs nouvelles d’État et de Parnasse pour les décrireCette scène est représentée sur la gravure placée à l’orée du « portrait des nouvellistes (p. 304). L’un s’arrête tout d’un coup en décrivant, pour faire remarquer un bel endroit ; un autre en fait de même pour l’admirer ; un autre pour soutenir qu’il n’est pas beau. Ainsi ils font des pauses à diverses reprises, ils disputent, se questionnent, examinent, admirent, condamnent, et s’échauffent quelquefois tellement, en parlant tous ensemble, qu’il y en a qui sont obligés de retenir à parler pour pou-323323voir faire entendre leur sentiment. Je vous laisse à penser quel plaisir c’est que d’écouter ce qu’ils disent et de voir les postures qu’ils font, lorsqu’ils parlent avec tant d’action. Ils se donnent souvent des démentis dans leurs disputes, et de là naissent des querelles qui ne causent jamais de grands désordres.

Quand ils sont tous en un peloton, au Palais ou dans quelque jardin ou place publique, ils ne regardent point ceux qui les saluent, et ne saluent presque jamais personne, tant ils sont attentifs à écouter tout ce qui se dit en leur compagnie. Ceux de leurs amis qui sont nouvellistes se viennent mêler parmi eux sans les saluer, sans dire bonjour et sans parler du tout, et c’est une coutume qu’ils observent afin de 324324 ne pas interrompre celui qui parle.

Ils prennent tous grand intérêt aux Bâtiments du roi et à l’embellissement de Paris. Ils sont tous Contrôleurs des grands Édifices et ne manquent jamais de temps en temps de les aller voir. Après les avoir bien considérés et avoir bien contrôlé dessus, ils débitent leurs nouvelles en y regardant travailler, et l’on voit souvent quantité de personnes qui s’y arrêtent plutôt pour les écouter que pour regarder les bâtiments.

Quelque résolution que l’on fasse de ne les pas croire, l’on y est souvent trompé, tant ils savent adroitement débiter ce qu’ils veulent persuader. Ils ne souhaitent pas seulement de savoir des nouvelles pour satisfaire leur curiosité, mais encore 325325 pour avoir le plaisir de les débiter, et c’est de là d’où vient que la passion qu’ils ont d’en apprendre est si forte et qu’ils sont les gens du monde les moins capables de garder un secret. Si quelqu’un, sans y penser, dit qu’il sait quelques nouvelles, ils ne le laissent jamais en repos qu’il ne les leur ait fait savoir et si, par malheur pour eux, il survient quelque personne dans la compagnie qui oblige pour quelque temps de tenir d’autres discours, lorsqu’ils sont cessés et qu’ils trouvent l’occasion de parler, ils le pressent tellement de dire ce qu’il sait qu’il est contraint, s’il se veut délivrer d’eux, de leur dire quelques nouvelles, fausses ou véritables, car sans cela ils ne pourraient se résoudre à le quitter.

Ils quêtent 326326 toute la journée des nouvelles pour redire le soir aux lieux où ils vont passer leur après-souper.

Les nouvellistes de Parnasse qui se trouvent sans tablettes et à qui l’on dit quelque sonnet au Palais, ou quelque épigramme qu’ils veulent retenir, vont de boutique en boutique demander de l’encre et du papier, et les décrivent sur les boutiques mêmes.

Il y en a que l’on appelle les coureurs de chansons, et qui ne font que demander et que donner le petit air nouveau.

Lorsqu’ils rencontrent, l’après-dînée, quelques gens qui leur ont appris le matin quelque chose de nouveau, ils lui racontent la même chose, sans se ressouvenir qu’ils la tiennent d’eux.

Il y en a dont la curiosité est quelquefois bien punie et qui, vou-327327lant tout voir et tout savoir, trouvent souvent ce qu’ils ne cherchent pas ou ce qu’ils ne voudraient pas trouver.

De tous ceux qui débitent des nouvelles, les enjoués sont les plus supportables, parce que la manière dont ils les disent fait que tous ceux qui les écoutent s’y divertissent. Ainsi leurs nouvelles, fausses ou véritables, plaisent à tout le monde, parce que leur personne plaît.

Le nombre des nouvellistes étant plus grand qu’il n’a jamais été, ou, pour mieux dire, tout le monde étant de ce nombre depuis que les femmes s’en mêlent, l’on demandera bientôt, si cela continue, “quelle nouvelle ?” et “ne savez-vous rien de nouveau ?” au lieu de “comment vous portez-vous ?” et ces trois ou quatre mots seront 328328 dorénavant les introducteurs de la conversation. Au moins y a-t-il quantité de gens qui le souhaitent, parce qu’en inventant des nouvelles, s’ils n’en ont pas, cela leur donnera le moyen de fournir aux conversations et de les faire durer jusqu’à ce qu’un autre survienne, ou du moins jusqu’à ce qu’il leur vienne quelque chose à dire. D’autres, après avoir dit “comment vous portez-vous ?”, sont souvent bien empêchés par où ils commenceront pour entrer en conversation, ce qui sera cause que, si “ne savez-vous rien de nouveau ?” n’est bientôt à la place de “comment vous portez-vous ?”, il le suivra de si près qu’ils n’iront plus l’un sans l’autre.

On peut ajouter à tout cela qu’il y a bien des gens de qualité qui sont 329329 nouvellistes et que, si l’on ne leur voit pas faire tout ce que font les autres, ils ne laissent pas que de faire plus que leur qualité ne leur permet, et ne paraissent pas moins ridicules à leurs semblables que les bourgeois aux bourgeois.

Voilà le portrait des nouvellistes et les effets que les nouvelles ont déjà commencé de produire, et l’on pourrait dire que la quantité de choses mémorables qui sont arrivées dans notre siècle et le nombre de beaux esprits que nous y avons présentement sont cause qu’il est plus rempli de ces sortes de gens que n’ont été les siècles passés. Si CésarNote de l'auteur en marge : "L. 4 De bello gallico" ne nous faisait voir que la France en a été de tout temps remplie, en accusant toute notre nation d’arrêter les passants sur les grands 330330 chemins et les marchands forains en plein marché pour leur faire dire par force des nouvelles, peut-être que l’on ne croirait pas ce que je viens de dire des nouvellistes ; ce qui prouve que je n’ai rien dit que de véritable et, quelque ridicules que j’aie dépeint ceux qui font leur principale occupation d’apprendre et de débiter des nouvelles, je n’en ai pas encore assez dit.

J’ai voulu faire voir ce portrait tout au long, sans m’arrêter aux pauses que firent nos nouvellistes, de peur d’en interrompre le sens. Mais vous vous imaginez bien qu’ils en firent beaucoup et vous pouvez même avoir remarqué les endroits où ils s’arrêtèrent.

Après qu’ils l’eurent lu et qu’ils eurent témoi331331gné leur dépit et l’obligation qu’ils avaient à Arimant de ne le leur pas avoir voulu montrer, ils se résolurent tous de le décrire, au lieu de ce qu’ils avaient entrepris, disant qu’Arimant n’étant pas près de venir, ils auraient du temps plus qu’ils ne leur en faudrait. Comme ils commençaient à en faire des copies, Arimant me dit que, pour leur jouer la pièce jusqu’au bout, il était temps de les surprendre. Il se leva de sa place en disant ces paroles et nous allâmes de là dans leur chambre. Et, comme il en avait la clef, ils nous virent plus tôt qu’ils ne nous entendirent, ce qui fut cause qu’ils ne purent replier la lettre qu’ils avaient lue, ni Le Portrait.

Arimant leur dit en entrant qu’il avait fait ses affaires plus tôt qu’il ne s’était 332332 imaginé et prit aussitôt la lettre, qu’il trouva ouverte sur la table. Ils furent si surpris de nous voir que le dépit leur fit baisser les yeux et leur empêcha de nous parler.

— Je vois bien, continua Arimant, en regardant sa lettre et Le Portrait des nouvellistes, que depuis que je suis parti, votre curiosité a rendu véritable tout ce que ce portrait contient. Elle est indiscrète et incivile tout ensemble, mais, comme je ne veux pas insulter aux malheureux et qu’elle est assez punie par ce qu’elle a trouvé dans cette lettre et dans ce portrait, je ne veux pas en témoigner de ressentiment.

Quand il eut cessé de parler, ils lui firent des excuses d’avoir pris sa lettre et lui dirent que le désir d’apprendre des nouvelles, dont ils savaient 333333 bien, par ce qu’ils en avaient vu, que le paquet était plein, les y avait engagés ; et, de fait, Arimant, afin d’exciter leur curiosité et de les engager à l’ouvrir, leur en avait adroitement laissé voir quelque chose où ils avaient pu remarquer le mot de “nouvelles”. Ensuite, par une envie démesurée d’avoir tout ce qui se fait de nouveau et de le montrer, quand même il serait contre eux, ils le prièrent de leur laisser achever les copies qu’ils en avaient commencées, ce qu’il leur permit.

Je les quittai quelque temps après, parce qu’il commençait à se faire tard et, m’étant encore trouvé le lendemain chez Arimant, parce qu’il m’en avait prié, je lui vis recevoir de la part de Clorante la lettre qui suit. 334334

CLORANTE A ARIMANT

C’est une vérité dont je ne puis douter que ceux qui nous font connaître nos défauts, de quelque manière qu’ils le fassent, sont nos véritables amis et que ceux qui, par une complaisance blâmable, nous flattent et trouvent toutes nos actions bien faites, font l’office de nos ennemis.

Le Portrait des nouvellistes que je décrivis hier chez vous m’a donné tant de mépris de moi-même et m’a fait prendre une si forte résolution de me rendre à l’avenir maître de ma curiosité, que je ne puis m’empêcher de vous remercier, après m’avoir procuré un si grand bien, et de vous demander en mê-335335me temps votre sentiment de ce que je m’imagine sur ce sujet. Car je me persuade que ce n’est pas un vice que de savoir des nouvelles et que l’avidité avec laquelle les nouvellistes en demandent, jointe à la profession qu’ils font de savoir tout ce qui se passe et d’en faire part aux autres, les rend seule condamnables. Car enfin il se fait tous les jours des choses dans le monde que l’on ne peut ignorer, quand même on le voudrait, et dont l’on ne peut se défendre de parler quand elles tombent en conversation et que l’on oblige tous ceux qui s’y rencontrent d’en dire leur sentiment.

Pour ce qui regarde les vers, c’est une nécessité dans ce temps d’en savoir faire, quand ce ne serait que pour connaître les bons, parce qu’il est impossible d’en bien juger, à moins que l’on n’en fasse. Ce travail est 336336 présentement glorieux et nous sommes dans un siècle où non seulement tous les gens de qualité les estiment aussi bien que tous les princes de la terre, mais où la plupart des grands en font. Ce langage, qui n’était autrefois que celui des dieux, est aussi présentement celui des déesses, puisque les femmes en font encore mieux que les hommes ; et, cela étant, dites-moi, je vous prie, si un homme qui recevrait un billet en vers d’une femme et qui n’en saurait point faire, ne se trouverait pas bien embarrassé s’il était obligé d’y répondre en prose.

Je me persuade, de plus, qu’un homme qui fait profession de voir le monde, peut encore garder et demander, non pas tous les ouvrages qui se font, mais du moins tout ce qui se fait de plus beau ; et comme les belles pièces sont rares, il ne sera jamais trop 337337 chargé de papiers, comme on dépeint les nouvellistes dans leur portrait. Je crois cette chose d’autant plus raisonnable que l’on ne doit pas condamner ce qui regarde l’esprit.

Voilà ce que je prétends garder de mon humeur et ce dont je prétends me corriger, et je vous prie de joindre, à l’obligation que je vous ai, celle de me dire si je ferai bien en agissant de la sorte.

Clorante.

Quand nous eûmes lu cette lettre, nous nous ressouvînmes que Clorante nous avait paru le plus spirituel des trois nouvellistes. C’est pourquoi ce soudain changement ne nous surprit point et nous avouâmes qu’il y avait bien des choses que l’excès seul rendait condam-338338nables, et que nous vivions dans un siècle où il était nécessaire d’être un peu ridicule, si l’on ne le voulait pas paraître beaucoup.

FIN 339339

AU LECTEUR

Les libraires ont souhaité que je t’avertisse que tu auras dans peu un livre intitulé Le Bien et le mal de ce l’on craint. Histoire plus comique que sérieuse, utile à toutes les personnes mariées et à toutes celles qui ont dessein de se marier. Je ne t’en dirai pas davantage, de crainte que l’on ne m’accuse de me louer moi-même et de tomber dans le vice que je viens de reprendre.