Analyse - gravure du frontispice

De facture en apparence grossière, mais savamment composé, le frontispice des Nouvelles Nouvelles entretient avec le recueil de Donneau de Visé, comme avec une tradition littéraire et iconographique burlesque, voire libertine, des rapports de connivence étroits. Au seuil du livre, son pouvoir de teasing devait assurément hâter l’entrée du lecteur contemporain dans le livre.

À la faveur de trois figures à vocation allégorique – un Satyre, un Cupidon et une jeune femme que l’on peut identifier à Fortune –, le frontispice annonce avant toute chose les quatre principales nouvelles de l’ouvrage, dont les titres sont inscrits dans différents espaces à proximité des personnages (« Les Succès de l’indiscrétion », « La Prudence funeste », « Les Nouvellistes », « Le Jaloux par force »). L’image insiste ainsi tout particulièrement sur la diversité des matières contenues dans les trois parties.

L’état des connaissances actuelles invite à considérer que cette gravure (non signée) est réalisée spécialement pour les Nouvelles Nouvelles, probablement dans les toutes dernières semaines qui précèdent la parution du premier volume. On constate néanmoins que la même image sera reprise, dans les années suivantes, comme frontispice de deux autres ouvrages.

Les figures allégoriques sont disposées dans un paysage champêtre. En l’absence d’une figure d’ « admoniteur » (les personnages s’affairent dans une atmosphère irréelle, sans qu’aucun ne convie par son regard le lecteur à entrer dans l’image), les diverses inscriptions ont à charge de baliser le sens de la lecture. Les deux inscriptions principales placent la matière narrative entre les pôles du comique et de la galanterie : « Qui n’en rirait », gravé sur le tronc de l’arbre à gauche de la composition, et, tout au bas de la planche, « Ils ne sauraient sans moi rien faire de galant ». Les instruments de musique déposés, et comme abandonnés, sur le sol, semblent dépourvus de fonctionnalité autre que celle de souligner également le mouvement de la lecture.


 

Figure principale de la composition, le Satyre renvoie, au XVIIe siècle, par une étymologie ambivalente, aussi bien à l’idée de mélange (satura : macédoine), qu’à une certaine forme de bestialité ou d’agressivité verbale (l’homme-bouc). Si le premier sens peut se rapporter à la composition mêlée du recueil que forment les Nouvelles Nouvelles, c’est surtout le second sens qui s’impose ici, pour indiquer le ton satirique et agressif de certaines de ses pièces. Ce n’est donc pas un hasard si le Satyre représenté sur la gravure inscrit sur une feuille le titre des « Nouvellistes », troisième nouvelle de l’ouvrage, qui recouvre les tomes II et III. Il figure le caractère satirique de ce récit, renforcé encore par la proximité de l’inscription « Qui n’en rirait? ». Le choix de ce personnage évoque aussi plus largement la dimension burlesque de cette nouvelle, et peut-être certaines origines libertines du recueil. Deux satyres, commentant une affiche placée sur le tronc d’un arbre, ornaient en effet déjà le frontispice du Recueil de quelques vers burlesques de Scarron, auteur précisément de l’ « Epître chagrine » dont une citation figure en épigraphe des « Nouvellistes » (II, p. 3). Gravée par Jacques Picart, cette planche, qui sera réemployée avec des modifications mineures au seuil de différentes œuvres de Scarron, est à son tour composée à l’imitation d’une estampe de Claude Mellan, qui devait orner un recueil de poèmes de Dassoucy ou servir à illustrer une Mazarinade.

Or le frontispice des Nouvelles Nouvelles pourrait bien être également redevable à cette gravure : outre les satyres, figurent sur l’estampe de Claude Mellan un homme barbu sur la gauche, une figure qui s’apparente sinon à un putto du moins à un garçonnet, vautré au pied de l’arbre, ainsi qu’une femme nue sur la droite. Autrement dit, l’on retrouve précisément la dispositio des trois protagonistes du frontispice des Nouvelles Nouvelles, avec un jeu de dissemblances et de similitudes subtil : un homme, qui n’est pas bouc malgré sa pilosité notable, un enfant qui n’a rien d’un ange ni d’un musicien et, surtout, une femme dénu(d)ée de toute vocation allégorique ; en revanche et au-delà des convergences entre les deux estampes en ce qui concerne la position des personnages, peut-on attribuer au seul hasard les similitudes entre le profil de l’homme barbu au sourire sardonique et celui du Satyre des Nouvelles Nouvelles, ainsi qu’entre le profil de la gaillarde jeune femme et celui de la mystérieuse figure féminine du recueil de Donneau de Visé ? Sans doute la composition de l’estampe de Mellan et de sa copie illustrant les œuvres de Scarron faisait-elle partie du vocabulaire artistique d’un graveur chargé d’illustrer une œuvre satirique et galante. Mais l’imitation de ces deux frontispices, au seuil des Nouvelles Nouvelles, va au-delà, nous semble-t-il, d’un geste utilitaire qui aurait pour vocation principale de simplifier la phase de composition du frontispice. Celle-ci, dans le cas des Nouvelles Nouvelles, mérite plutôt d’être être créditée d’une conscience aiguë du jeu des reprises textuelles – et en l’occurrence également iconographiques –, caractéristiques de la veine burlesque qui traverse encore le recueil de Donneau de Visé, et qui invite à penser que l’auteur a étroitement collaboré avec le graveur dans l’élaboration du frontispice. Tout se passe en effet comme si le substrat licencieux, voire politiquement sensible, des estampes de Claude Mellan et de Jacques Picart, affleurait visuellement au seuil des Nouvelles Nouvelles, sous la mise, en apparence plus convenable, des principaux protagonistes de la gravure. Le bénéfice est double : la connivence avec un public déniaisé et, plus généralement mondain et amateur de ce type de jeux formels, se trouve potentiellement assurée, sans que soit mis en péril le circuit officiel de la publication que Donneau de Visé entend bien conquérir.

Les deux nouvelles des « Succès de l’indiscrétion » et de « La Prudence funeste » sont présentées, quant à elles, par une figure féminine, sur la droite, qui évoque au premier coup d’œil une simple muse. A y regarder de plus près, la composition de la gravure permet cependant de l’assimiler à Fortune. Il convient de souligner au préalable deux points d’histoire de l’image et de la littérature. D’une part, on rappellera la fusion des figures allégoriques de Fortune et d’Occasion, dont l’iconographie se développe en Italie au XVIe siècle, avant de se répandre en France : dotée traditionnellement d’une roue, signe du caractère mécanique des vicissitudes qui affectent toute destinée humaine, d’un globe, symbole de l’instabilité de son assise, et/ou d’un bandeau, qui dit son indifférence au sort des hommes, Fortune emprunte de plus en plus régulièrement à Occasion la mèche de cheveux que celle-ci arbore sur le front comme une mise en garde de l’urgence dans laquelle se trouve l’homme de saisir sa chance au moment précis où elle se présente. Occasion étant chauve par derrière, une fois qu’elle est passée, il est trop tard. En absorbant cet attribut d’Occasion (voir par exemple le frontispice du tome IX du Grand Cyrus de Georges et Madeleine de Scudéry), la représentation de Fortune s’inscrit dans un nouveau rapport au temps qui privilégie l’instant et, par conséquent, l’action de l’individu, à la longue durée eschatologique du temps religieux qui régissait avant la Renaissance le destin des communautés chrétiennes. On y reviendra. L’autre point qu’il convient de mettre ici en évidence est l’inclination du burlesque à mêler des registres antinomiques, ce dont la figure du satyre, mi-animal, mi-homme, est la meilleure incarnation. En ce sens, on soulignera une incongruité de la composition, exécutée sans qu’aucune raison, ni technique, ni esthétique, n’y contraigne le graveur : procédant à une hybridation singulière entre l’humain et le végétal, cette incongruité permet précisément d’interpréter la figure de la jeune femme du frontispice comme un avatar de la fortune moderne. Il s’agit de l’extrémité de la branche de l’arbre, sur laquelle se détache le profil de la jeune femme, qui la dote symboliquement d’un attribut privilégié de Fortune/Occasion : le panache capillaire ! Celui-ci, selon la tradition, rappelle la nécessité de saisir la chance dès qu’elle se présente, autrement dit de faire preuve, parfois, d’indiscrétion. Certes, la base de la branche esquisse à l’inverse l’image d’une chevelure qui se déploierait généreusement dans le dos de la jeune femme. Simple illusion métamorphique ? Ou est-ce à dire que le prudent trouverait également grâce aux yeux de cette Fortune bien particulière ? Or, il s’agit-là précisément de l’enjeu d’une question de philosophie mondaine (« comment se comporter à l’égard de la fortune ? »), qui occupait déjà les humanistes italiens, et à laquelle deux récits des Nouvelles Nouvelles s’attachent à répondre.

L’importance thématique de la fortune, dans le recueil de Donneau de Visé, constitue en ce sens l’élément décisif qui invite à voir sous les traits mouvants de la jeune femme du frontispice une figure de Fortune. Celle-ci tient ainsi logiquement devant elle une feuille annonçant le titre « Les Succès de l’indiscrétion », tandis qu’elle tente de faire disparaître, derrière elle, piétiné, un livre intitulé « La Prudence funeste », histoire malheureuse de celui qui agit en privilégiant cette vertu. Le rapport de l’image au texte est ici particulièrement étroit : à l’articulation des deux nouvelles (p.118-122), les protagonistes de l’histoire-cadre discutent précisément du sort que Fortune réserve à ces deux personnages, en célébrant, contre la doxa morale du XVIIe siècle, la faveur accordée par Fortune à l’indiscret au détriment du prudent. C’est dire que les Nouvelles Nouvelles se présentent en ce point, par le biais de l’image et du texte, comme un ouvrage qui préfère à l’inscription de la vie humaine dans une temporalité religieuse prédéterminée, une conception d’origine machiavélienne de la virtù comme volonté humaine de saisir, dans la fugacité de l’instant, les opportunités qui se présentent.

Au prisme du burlesque atténué des années 1660, et pour autant qu’on le considère comme une figure allégorique, le portrait de la jeune femme en Fortune apparaît toutefois comme sciemment (on voudrait presque dire savamment) malhabile. Que la roue ou le globe aient disparu au bénéfice de cette seule fantaisie capillaire à la nature et à la fonction troubles, cela n’a pourtant rien d’étonnant : ces formes rotondes, relatives à la marche du monde, pouvaient-elles encore être figurées sur ce frontispice après avoir pris la forme d’un globe terrestre servant de simple support au postérieur de l’un des deux satyres sur les estampes de Claude Mellan et Jacques Picart ? Au seuil des Nouvelles Nouvelles, Fortune apparaît ainsi sous les traits d’une figure indécise, qui met à mal les procédures de déchiffrement allégoriques traditionnels. Le jeu poétique et esthétique burlesque, qui aime à dégrader les matières élevées par différents travestissements, l’emporte ici sur toute prétention de l’allégorie à atteindre une vérité morale. Cela explique peut-être aussi la facture en apparence grossière de la gravure, qui devient de la sorte une parodie de frontispice allégorique. Et si les personnages des Nouvelles Nouvelles s’interrogent encore sur la manière de « se comporter à l’égard de la fortune », c’est dans la visée toute individuelle de parvenir, plutôt que dans celle d’identifier et de prescrire au lecteur une ligne de conduite morale. Le dispositif narratif des Nouvelles Nouvelles, comme le rappelle l’inscription sur l’arbre, se rit ainsi de toute velléité à exercer sur le monde une maîtrise quelconque et, à bien des égards, son scepticisme souriant renoue, malgré la disparition de ses attributs originels (roue, globe, bandeau) avec la conception médiévale d’une Fortune imprévisible et équivoque, tantôt favorable, tantôt hostile.

Enfin, au sol (à terre ?), un Cupidon besogneux rédige quant à lui sur un philactère le titre de la quatrième nouvelle, « Le Jaloux par force », dont le titre inscrit les Nouvelles Nouvelles dans la veine galante au sein même du frontispice, mais d’une veine galante qui semble avoir rompu les amarres de ses origines idéalisantes d’inspiration platonicienne. Une seconde inscription, placée à l’extrémité inférieure de la gravure (« Ils ne sauraient sans moi rien faire de galant ») vient confirmer cette orientation.

En donnant la plume au Satyre et à Cupidon, tandis que Fortune, brandissant ostensiblement une pièce tout en dissimulant l’autre, amorce le mouvement d’un étrange et nouveau commerce littéraire, le frontispice annonce un ouvrage protéiforme, qui fait assurément la part belle à l’amour comme à la raillerie fine.

(Analyse iconographique réalisée par Barbara Selmeci Castioni)