Les nouvellistes et la curiosité

En consacrant les tomes II et III de ses Nouvelles Nouvelles aux « nouvellistes », Donneau de Visé est amené à aborder la question de la curiosité, qui constitue un sujet de débats et de réflexions essentiel dans la culture mondaine.

Des nouvellistes curieux

La curiosité est le trait de caractérisation principal qui définit les nouvellistes de Donneau de Visé. Dans les Nouvelles Nouvelles, on la trouve notamment thématisée dans les passages suivants :

La curiosité amène à adopter un comportement extravagant. Les nouvellistes font preuve d’inconvenance et par conséquent s’insèrent très difficilement dans le développement de la conversation :

Les nouvellistes se révèlent par conséquent fâcheux comme des pédants (à l’instar du Caritidès des Fâcheux) ou comme d’autres personnages de cette même comédie (Ormin le donneur d’avis, Lysandre le chanteur de courante, Dorante le chasseur, Alcipe le joueur), qui tous assomment leurs interlocuteurs de leur logorrhée, contreviennent aux principes de la politesse, sont prompts au litige et ne ressentent aucune gêne à imposer leur manie au reste de l’humanité.

Une manifestation de la curiosité

« L’insupportable et ridicule avidité qu’ont de certaines gens d’apprendre des nouvelles » (t. II, p. 236) est de fait une manifestation de la curiosité, qui constitue dès lors une nouvelle forme de parasitisme.

Cette « maladie de l’âme » (t. III, p. 306) avait été longuement décrite et analysée dans le prologue de la nouvelle Célinte (1661) de Mlle de Scudéry, puis elle avait fait l’objet d’allusions ou de traitements substantiels dans plusieurs œuvres parues au cours de la première moitié des années 1660 (ainsi dans la seconde entrée du ballet du premier acte des Fâcheux). Le rapport entre curiosité et « nouvellisme » est mis en évidence, en particulier, dans :

Donneau de Visé, en construisant une de ses nouvelles autour de personnages de « curieux de nouvelles », auxquels il attribue la dénomination jusqu’alors peu usitée de « nouvellistes », se livre à une exploitation fictionnelle ambitieuse du thème de la curiosité.

Un sujet de satire

Dans la mesure où le « nouvellisme » se conçoit comme une manifestation de la curiosité et que, de surcroît, « le nombre des nouvellistes [est] plus grand qu’il n’a jamais été ou, pour mieux dire, tout le monde [est] de ce nombre depuis que les femmes s’en mêlent » (t. III, p. 327), Donneau de Visé peut se prévaloir de la nécessité d’offrir à ses lecteurs un moyen de corriger ce travers.

La nouvelle des « Nouvellistes » se propose dès lors comme une satire destinée à fustiger les excès du goût immodéré pour les nouvelles. C’est ainsi que Donneau de Visé, comme nombre de ses contemporains, met en scène la figure du curieux puni qui, victime de son propre travers, parvient finalement à la conclusion que « l’on cherche souvent plus qu’on ne veut trouver » [Propos d’Horace dans L’Ecole des femmes, I, 4, v. 369-370].

En se dénouant sur la « forte résolution » de Clorante de se « rendre à l’avenir maître de [sa] curiosité » (t. III, p. 334), l’histoire exemplaire des trois « curieux de nouvelles » est censée faire prendre conscience au lecteur des excès du « nouvellisme » et l’amener une pratique raisonnable d’une activité, qui fondamentalement « n’est pas un vice ». En effet, « l’avidité avec laquelle les nouvellistes en demandent, jointe à la profession qu’ils font de savoir tout ce qui se passe et d’en faire part aux autres, les rend seule condamnables » (t. III, p. 336).

Sous cet angle, la nouvelle des “Nouvellistes” remplit les mêmes fonctions que la lettre intitulée “Satire contre un précieux qui était aussi grand nouvelliste” que René Le Pays fait paraître dans ses Amitiés, amours et amourettes, dont l'achevé d'imprimé est du 15 mars 1664. Le portrait d’un nouvelliste qui y est offert, outre de présenter plusieurs des traits qu’avait relevés Donneau de Visé, se clôt par la constatation suivante :

Vous me direz sans doute que tout le monde n'est pas si peu curieux que moi et que les nouvelles sont présentement la matière des plus belles conversations. Il est vrai. Mais en ceci il faut de la modération comme en toute autre chose. J'avoue qu'il est de certaines nouvelles qu'un honnête homme doit savoir et qu'il ne faut pas sembler être de l'autre monde parmi les gens de celui-ci. Il n'y a que les chartreux qui doivent ignorer certains changements qui arrivent dans l'Etat. Mais aussi ne faut-il pas que la curiosité des nouvelles devienne une passion. (p. 414-419)

[Liste récapitulative des fiches]