« Les Succès de l’indiscrétion »

La première des deux nouvelles du tome I débute sitôt mis en place le récit cadre (p. 6) et s’étend sur une centaine de pages. Par son titre, comme par son contenu, elle s’inscrit en opposition à la seconde nouvelle « La Prudence funeste », qui lui succède après une brève transition de trois pages. Ce doublet s’inscrit dans le goût bien attesté pour la disputatio mondaine que pratiquaient notamment Molière (L’École des maris / L’École des femmes) ou Donneau de Visé (La Cocue imaginaire publiée en même temps que Le Cocu imaginaire de Molière).

L’histoire de Tisandre

Le héros est un individu qui choisit d’adopter un mode de vie fondé non sur la prudence (= modération dans les comportements fondée sur l’évaluation des risques qu’ils font courir), mais sur l’indiscrétion, ce qui équivaut pour lui à “s’abandonner entièrement à son caprice et suivre en toutes choses ce que sa fantaisie lui inspirerait” (p. 8). Cette option se traduit par la décision d’abandonner la charge héritée de son père et par divers comportements fondés sur l’audace : sur le champ de bataille, dans les rapports avec les puissants, mais aussi en matière amoureuse (désinvolture “à la Hylas”, refus des codes courtois), ainsi que dans la vie quotidienne (témérité dans les itinéraires choisis pour les déplacements).

A chaque fois, l’omnipotente Fortune favorise les choix effectués. Tisandre triomphe à la guerre, en amour et connaît une élévation sociale fulgurante qui l’amène jusqu’au trône. A de rares occasions, ses décisions conduisent à des impasses : l’embarras du choix le laisse incapable de prendre une décision (p. 88-91) ou, à l’inverse, l’absence de solution le fait maudire son sort (p. 96-97).

Le récit s’attache pour l’essentiel à relater la succession des “indiscrétions” (= des audaces inconsidérées) du héros en se concentrant sur la signification globale de cette trajectoire. Une seule de ces péripéties ouvre un angle de vue sur les intérêts et les actions des autres personnages : on y découvre, par un échange de lettres, comment la coquette Philoxaride, promise à Tisandre, manipule son amant Néarque, dont elle souhaite se débarrasser à son avantage. Un autre temps d’arrêt dans le récit principal est marqué par l’insertion de deux textes, dans lesquels le héros, puis un de ses contradicteurs, défendent chacun leur point de vue.

La narration de l’histoire est effectuée au sein d’un salon, où les animatrices (Octavie, “maîtresse” de maison et ses amies) accueillent un de leurs familiers désignés par “je”. Ce dernier va relater les circonstances dans lesquelles un des invités dénommé Théodate fait le récit de “L’Histoire de l’indiscret”. Le tome I présente donc trois niveaux diégétiques : “je” raconte l’histoire de Théodate, qui raconte l’histoire de Tisandre.

Éloge de l’esprit d’entreprise

L’histoire de Tisandre est tout entière orientée vers une démonstration : en ce bas monde, dans les conditions de vie qui sont celles d’un jeune noble, « l’indiscrétion » est un comportement bien plus judicieux que la prudence. Grâce aux vertus de l’audace inconsidérée, le héros connaît une ascension sociale fulgurante, qui justifie le sous-titre “Les Prospérités de l’indiscret”, et trouve en même temps la satisfaction amoureuse, ainsi que la sérénité intérieure.

C’est bien une histoire exemplaire qu’offre ainsi Donneau de Visé à l’orée de ses Nouvelles Nouvelles. On reconnaît les principes qui gouvernaient les nouvelles de L’Heptameron comme celles de Camus et Rosset, et surtout les histoires intercalées des romans scudériens : le récit proposé sert à l’illustration d’une thèse et l’ensemble de ses composantes est orientée à cette fin. Certes, “L’Histoire de l’indiscret” n’est pas suivie de commentaires et de conversations entre “devisants”, mais les pièces insérées (“L’indiscret justifié” et “L’Indiscret condamné”) jouent ce rôle d’une autre manière.

La thèse est en elle-même étonnante. Elle prend le contre-pied d’un lieu commun largement répandu dans l’Europe de la première modernité, qui veut que la prudence constitue la première vertu du comportement humain. C’est au contraire la prise de risque inconsidérée (jusque dans les excès de l’”indiscrétion”), qui rend la fortune favorable et assure la prospérité et l’épanouissement de l’individu. Donneau se livre ainsi à une véritable apologie de l’audace dans les grandes décisions de la vie humaine (telle que la connaissent les lecteurs de son ouvrage). “Embarquez-vous”, dit-il en quelque sorte, faisant écho à l’invitation que lance en janvier 1663 le Ballet des Arts, dansé à la cour :

Ne craignez point le naufrage,
Beaux yeux, le vent ni l’orage
N’oseraient vous attaquer.
Hasardez-vous dessus l’onde.
Qu’elle rie ou qu’elle gronde,
Il n’est que de s’embarquer.

Sur les flots qui s’aplanissent
Mille vaisseaux s’enrichissent
Pour un qui vient à manquer.
Vous ne ferez pas grand chose
Tant que vous direz “je n’ose”,
Il n’est que de s’embarquer.
(p. 10)

Donneau partage ainsi les idées que formule au même moment l’auteur d’un traité intitulé Le Chemin de la fortune (1663). Sur la base du constat que “les choses sont tellement exposées au hasard dedans la cour que les biens qu’on y peut recevoir doivent être mis plus justement qu’aucuns des autres au rang des biens de fortune” (p. 308), l’auteur (on considère généralement qu’il s’agit de Charles Sorel) en conclut qu’« en ce qui est de la manière la plus prompte » de faire fortune auprès des grands, il est certain que les gens qui se règlent seulement sur leur sagesse et qui prennent trop de précautions n’y sont pas toujours propres. Quand on approfondit beaucoup et que le jugement fait appréhender quelques succès (= résultats), on ne s’aventure point et on n’obtient rien. Les étourdis et les inconsidérés obtiennent davantage. Ils entrent partout avec suffisance, ils parlent et agissent avec une présomption d’eux-mêmes, qui est crue par les autres. [...] ce sont les timides qui gagnent « le moins à la cour » (p. 263).

Dès lors, la voie du succès est celle de l’entreprise. Les Succès de l'indiscrétion s’affirment ainsi comme une nouvelle sur « le fait d'entreprendre », ainsi que Donneau l’annonce dans sa préface : « Ces étourdis n'entreprennent aucunes actions qu'ils ne croient très prudentes ; mais mon héros, quoique téméraire, est beaucoup plus éclairé qu'eux : il n'entreprend rien sans savoir le péril où il s'expose, il veut tenter la fortune pour voir si elle lui sera favorable et faire quelque chose d'extraordinaire » (p. XVIII). Ainsi la nouvelle ne parle pas seulement du règne absolu de la Fortune (ce qui était l'apanage de L'Etourdi ), mais elle s'inscrit aussi dans une mise en discours d’un nouveau fonctionnement de la société à l'avènement de Louis XIV et de Colbert [bibliographie à ce sujet] J. Rohou, Le XVIIe siècle, une révolution de la condition humaine, Paris, Seuil, 2002.
H. Vérin, Entrepreneurs, entreprises : histoire d’une idée, Paris, PUF, 1982.
C. Schuwey, Donneau de Visé, entrepreneur des lettres, thèse Paris-Sorbonne, 2016, p. 31-51).

L’« Histoire de l’indiscret » s’affirme ainsi comme un exemplum destiné à promouvoir l’audace et l’esprit d’entreprise, conformément à la politique économique, sociale et culturelle mise en place par le souverain et son ministre.

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