Les Précieuses au Théâtre italien ?

Au moment de la création des Précieuses ridicules, Molière est accusé d’avoir repris le sujet et le contenu d’un spectacle italien joué dans les années précédentes dans la salle du Petit-Bourbon, et dont l’auteur aurait été l’abbé de Pure, qui s’était signalé en 1656 par la publication du roman de La Précieuse.

Or on ne possède aucune trace de ce spectacle, en-dehors des accusations de plagiat formulées contre Molière. Il est vrai que le programme du Théâtre italien pour les années 1650 est très mal connu.

L’accusation est formulée pour la première fois dans Les Véritables Précieuses de Somaize (achevé d’imprimer : 7 janvier 1660) :

Elle sera réitérée à plusieurs reprises dans les années qui suivront :

Quelques éléments d’appréciation supplémentaires

Une hypothèse

A la suite de Roger Duchêne (Molière, Fayard, 1998, p. 233), la notice des Œuvres complètes (Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2010, p. 1197-1198) développe l’idée que cette pièce n’existe pas et que Somaize fait simplement allusion à un épisode narré au tome III de La Précieuse de l’abbé de Pure (p. 495 et suiv.), qui évoque un spectacle donné par les Italiens prenant pour sujet une péripétie de la vie privée de la narratrice.

On peut avancer une autre hypothèse, proche de celle-ci. Cette pièce n’existe pas (au sens où il n’y a pas eu de texte de l’abbé de Pure mettant en scène des précieuses joué par les Italiens), mais, en revanche, il y a bien eu un spectacle italien comportant des scènes faisant référence à la préciosité, telle que l’avait mise à la mode le roman de l’abbé de Pure.

Un indice nous en est fourni par la description figurant dans Les Véritables Précieuses (cf plus haut). L’intrigue ainsi résumée présente une forte ressemblance avec les sujets du type « Servo padrone / Maître valet », dont plusieurs pièces de Scarron constituent des adaptations (Le Maître valet, L’Héritier ridicule, Le Gardien de soi-même). Or des spectacles conçus sur ce canevas figurent au programme des Italiens dans les années 1660 (par exemple, « Le Maître valet » ou « Le Capricieux » ; textes édités dans D. Gambelli, Arlecchino a Parigi, Roma, Bulzoni, 1997).
Il est par conséquent assez probable que les Italiens avaient à leur répertoire l’un ou l’autre de ces sujets dès la seconde moitié des années 1650. Connaissant leur propension à faire allusion à l’actualité, on peut imaginer qu’au moment de la parution de La Précieuse, ils en avaient profité pour placer certains clins d’œil au langage à la mode : les scènes où le ou les valets se font passer pour des maîtres en fournissaient d’excellentes occasions.
Molière reprend le principe d’un spectacle de « valets maîtres » exploitant la référence à la préciosité. S’il le fait en concentrant tout son effort sur la mise en scène de la préciosité, l’idée reste globalement la même, ce qui peut justifier la remarque de Somaize.

Tout ceci pourrait expliquer qu’on retrouve dans les notes de Biancolelli pour les spectacles « maître valet » certaines traces de ces jeux de scène de préciosité balourde, rappelant Les Précieuses ridicules. Pour « Le Capricieux », par exemple :

« Dans la première scène où je parais avec les habits d’Octave, je dis : « Holà majordome, dites au carrosse qu’il vienne m’attendre dans l’antichambre ». Puis, quand je fais des compliments à Eularia, qui y répond, je lui dis : « La sua erudita lingua mi guasta il fondamento del mio discorso ; la gentillesse de vos expressions me gâte le fondement de mon discours. » (Gambelli, op. cit.t. I, p. 165).

Si l’on envisage cette hypothèse, le sens de l’énoncé des Véritables Précieuses pourrait être compatible avec les données que livrent les faits : « il a copié les précieuses de Monsieur l’Abbé de Pure, jouées par les Italiens » signifierait « il a repris les personnages de précieuses du roman de l’abbé de Pure, que les Italiens avaient portés à la scène (et tournés en ridicule) dans un de leurs spectacles ».
De même, dans la préface des Précieuses en vers du même Somaize, « il y a ajouté de son étoffe au vol qu’il en a fait aux Italiens, à qui Monsieur l’Abbé de Pure les avait données » signifierait que Molière a pris aux Italiens l’idée de mettre en scène des précieuses, personnages provenant du roman de l’abbé de Pure.