Petites comédies

Les années 1660 voient le développement d’une pratique consistant à associer à une grande pièce en cinq actes une comédie en un acte, de manière à constituer une séance de spectacle substantielle et contrastée. Cette innovation, réputée correspondre à une tradition ancienne disparue depuis de nombreuses années, est perçue, par de nombreux protagonistes de la vie théâtrale, auteurs et théoriciens surtout, comme une évolution regrettable du théâtre français. Les « petites comédies » sont souvent désignées par le terme péjoratif de « farce ». Les créations de Molière, qui jouent un rôle essentiel dans l’essor de cette nouvelle pratique, sont au centre du débat qui entoure ce rejet.

Le texte des Nouvelles Nouvelles évoque à trois reprises cette évolution récente :

L’essor de la « petite comédie »

A partir de la fin de l’année 1659, on constate, dans les programmes des théâtres et surtout dans les publications imprimées, l’apparition massive de pièces en un acte, appartenant au genre comique. Ces « petites comédies » sont généralement destinées à être jouées en compagnie d’une pièce en cinq actes.

Entre les dernières semaines de 1659 et la fin de 1662 sont ainsi jouées sur les trois théâtres parisiens et surtout publiées sous forme imprimée plus d’une vingtaine de pièces du genre, œuvres de

Une innovation moliéresque

L’origine du phénomène semble résider dans le succès phénoménal que connaissent Les Précieuses ridicules en 1659, conforté par celui du Cocu imaginaire en 1660.

Avant novembre 1659, date à laquelle Les Précieuses ridicules sont proposées au public, la pratique qui consiste à accompagner une grande pièce d’une petite comédie est exceptionnelle. Molière lui-même n’y a jamais recouru durant toute l’année qui vient de s’écouler, ainsi que le révèle le Registre de Lagrange. Tout au plus lit-on, à la date du 18 avril, que la troupe a "joué au Louvre deux petites comédies, Gros René écolier et Le Médecin volant, pour le Roi" : les pièces en question ont, dans ce cas, été appariées, au lieu d’être associées à une grande comédie, et ont été proposées dans les circonstances particulières que constitue une représentation en visite auprès du roi.

En revanche le triomphe, inattendu par son ampleur, des Précieuses ridicules va amener Molière à ériger la formule de la « petite comédie » d’appoint au rang d’une option stratégique de conquête du public : durant l’année 1660, toutes les pièces jouées au Petit-Bourbon seront accompagnées d’une pièce en un acte à caractère comique.

Lorsqu’il s’agira, pour les deux troupes rivales, de reproduire la réussite de la troupe de Molière en en copiant les recettes, c’est le modèle de la « petite comédie » qui s’imposera. Dès 1660, l’Hôtel de Bourgogne et le Marais offriront à leur tour des pièces en un acte dont l’unique ambition est de provoquer le rire par des procédés élémentaires.

« Petites comédies » ou « farces » ?

Ces comédies présentent trois caractéristiques essentielles qui les font considérer comme un genre nouveau aux yeux des contemporains :

Le terme utilisé pour les désigner est, dans un premier temps, celui de « farce », par référence au seul modèle connu qui est celui des pratiques de tréteaux occasionnellement transposées sur la scène théâtrale (farceurs de l’Hôtel de Bourgogne dans les années 1630). C’est par ce terme que Mlle Desjardins qualifiera Les Précieuses ridicules dans le récit qu’elle fait paraître quelques jours après la création de la comédie (Récit en prose et en vers de la farce des Précieuses).

Mais le terme n’est pas sans ambiguïté, comme le relèvera Furetière dans son Dictionnaire (1690) :

FARCE, se dit aussi de ces petites facéties que donnent les charlatans en place publique pour y amasser le monde, parce qu'elles sont remplies de plusieurs pointes et de mots de gueule. Les comédiens en ont fait de plus régulières qui ont gardé le même nom chez le peuple et qu'ils appellent plus honnêtement de petites pièces comiques.

Il y a donc conflit de dénomination : « farce » sert parfois à désigner ce que d’autres appellent « petites pièces comiques ». La première appellation apparaît en fait comme un abus de langage : les petites comédies ne sauraient être considérées comme des farces.

Molière lui-même ne fera jamais usage du terme « farce ». Il parlera toujours de « petites comédies », comme dans la dernière scène de La Critique de L’Ecole des femmes :

Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve qu'on en pourrait bien faire une petite comédie, et que cela ne serait pas trop mal à la queue de L’École des femmes.

Dans la préface de sa petite comédie intitulée L’Embarras de Godard ou l’Accouchée (1667), Donneau de Visé insistera encore sur la nécessité d’établir soigneusement la distinction :

Peut-être que l’on dira, en voyant l’autre [scène], qui est celle de Champagne et du cocher, que cette comédie n’étant point une farce, cet endroit en tient un peu, et ne s’accorde pas avec le commencement, que l’on a trouvé représenter naturellement des choses qui se passent assez souvent parmi les amants.

Le déclin du théâtre

L’avènement et l’essor de la petite comédie seront souvent dénoncés, par les auteurs et les théoriciens, comme un phénomène déplorable, attestant le déclin du théâtre.

L’abbé d’Aubignac, dans sa Dissertation sur la condamnation des théâtres (1666) identifie, dans cette récente évolution, la plus grande menace qui pèse sur le genre que Richelieu a réhabilité :

Il est certain néanmoins que, depuis quelques années, notre théâtre se laisse retomber peu à peu dans sa vieille corruption et que les farces impudentes et les comédies libertines, où l’on mêle bien des choses contraires au sentiment de la piété et aux bonnes mœurs, ranimeront bientôt la justice de nos rois et y rappelleront la honte et les châtiments. J’estime que tous les honnêtes gens ont intérêt de s’opposer à ce désordre renaissant, qui met en péril et qui sans doute ruinera le plus ordinaire et le plus beau des divertissements publics.

Ce faisant, il ne fait que refléter une idée exprimée à de multiples reprises dans les années précédentes, au sein des textes de fiction comme dans l’espace de la communication privée. « Quitter les grandes pièces pour des farces ! » s’exclame un personnage de La Guerre comique (1663) de La Croix, texte commentant la « querelle de L’Ecole des femmes. « Si j’étais M. Quinault, j’aimerais beaucoup mieux retourner à ce genre d’écrire que de m’abaisser à la farce », déclare le dramaturge Coqueteau de La Clairière dans une lettre à l’abbé de Pure du 13 janvier 1660.

Molière s’amuse à reproduire ces récriminations en les mettant dans la bouche de l’auteur frustré Lysidas, personnage ridicule de La Critique de L’Ecole des femmes :

LYSIDAS : On m'avouera que ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là-dedans aujourd'hui; on ne court plus qu'à cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m'en saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France.

CLIMÈNE : Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là-dessus, et que le siècle s'encanaille furieusement. (sc. VI)

Molière le « farceur »

Le rejet de la « petite comédie » au nom de la scurrilité du genre vise en fait la plupart du temps à reléguer celui qui est à l’origine de cette innovation au rang d’un farceur. Molière est souvent stigmatisé comme un comédien tout juste bon à se produire dans ce genre dans auquel il est par nature destiné :

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