Le « je ne sais quoi »

Terme d’importance majeure dans la culture du XVIIe siècle français, et plus particulièrement au sein du monde galant, le « je ne sais quoi » fait l’objet d’une mode lexicale dont l’apogée se situe entre les années 1650 et 1670. Ce n’est toutefois qu’en 1671, dans un des Entretiens d’Ariste et d’Eugène du Père Bouhours qu’en sera proposée la première théorisation.

L’emploi de l’expression dans les Nouvelles Nouvelles est à considérer comme manifestation de cette mode, mais également et surtout comme une tentative novatrice d’ouvrir les domaines d’application du “je ne sais quoi” au jugement littéraire.

Définir l’indéfinissable

Le succès du “je ne sais quoi” provient essentiellement de la connotation “galante” qu’il acquiert dès les années 1650, conséquence de sa dénotation par essence indéfinissable (« sa nature est d’être incompréhensible et inexprimable » dira Bouhours dans ses Entretiens, p. 322). Ainsi fondé sur la perception subjective de l’auditeur, du lecteur ou du spectateur, le “je ne sais quoi” s’oppose aux critères théoriques traditionnellement invoqués pour juger d’une oeuvre et constitue, dès lors, l’un des principaux critères mondains d’évaluation de la littérature.

De fait,

C’est cette double fonction d’expression d’un goût nouveau pour ce qui “touche” et de signe de reconnaissance d’un milieu en recherche de certains critères de définition qui rend le “je ne sais quoi” particulièrement pertinent dans la tentative d’affirmation d’une nouvelle esthétique mondaine.

L’universel « je ne sais quoi »

En usage tout au long du XVIIe siècle, l’expression « je ne sais quoi » fait l’objet d’une vogue accrue dès les années 1650. Celle-ci se manifeste sous plusieurs aspects :

Le « je ne sais quoi » selon Donneau de Visé

Oeuvre mondaine, les Nouvelles Nouvelles se font reflet de la mode en usant du terme à plusieurs reprises. Le rôle social du “je ne sais quoi” y est par ailleurs attesté, puisque l’expression n’est utilisée que par ceux dont l’appartenance au cercle mondain ne fait pas de doute (à la différence, par exemple, des nouvellistes).

Si Donneau de Visé fait usage des formes figées (voir notamment t. II, p. 66-67) il ne se limite toutefois pas à cet emploi traditionnel. En effet, la conversation des pointes et des pensées semble représenter l’une des premières tentatives d’élargissement de l’application du “je ne sais quoi” au jugement littéraire. En distinguant et hiérarchisant plusieurs formes de “je ne sais quoi” (« bien plus difficile à exprimer que celui d’amour », t. II, p. 126-127), Donneau de Visé fait en effet oeuvre nouvelle et introduit ce qui sera le fondement de l’entretien sur le “je ne sais quoi” de Bouhours : la multiplicité des domaines d’utilisation du terme.

La nouveauté de cet emploi est soulignée par la nécessité de la comparaison avec les visages pour en faire comprendre le sens. Or cette comparaison se retrouve chez Bouhours, dont l’entretien évoque lui aussi cette importance du “je ne sais quoi” des faciès humains :

“l’air du visage qui distingue une personne de cent mille autres, est un je ne sais quoi fort remarquable, et néanmoins fort difficile à reconnaître.”
(p. 337)

La question de l’application du terme aux créations de l’esprit humain est également évoquée dans le texte du jésuite :

“Au moins, ajouta Eugène, le je ne sais quoi est renfermé dans les choses naturelles; car pour les ouvrages de l’art toutes les beautés y sont marquées, et l’on sait bien pourquoi ils plaisent. Je n’en tombe pas d’accord, repartit Ariste, le je ne sais quoi appartient à l’art, aussi bien qu’à la nature.[...] Les pièces délicates en prose et en vers ont je ne sais quoi de poli et d’honnête qui en fait presque toute le prix”
(p. 340)

Ces coïncidences trouvent peut-être une explication dans le fait que l’élaboration du texte de Bouhours, publié en 1671, remonte assez loin dans les années 1660, si l’on en croit Bernard Beugnot et Gilles Declercq dans leur édition critique des Entretiens (Paris, Honoré Champion, 2003, p. 12). On peut dès lors envisager l’hypothèse qu’au moment où étaient composées les Nouvelles Nouvelles, les idées qui constitueront la future substance de l’entretien sur le « je ne sais quoi » étaient déjà en circulation, sous l’action de Bouhours lui-même, ou par le fait qu’elles appartenaient à un fond commun de conceptions partagées sur la question, dans lequel le jésuite puisera la matière de son ouvrage.

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