Indiscrétion

Pour les contemporains de Donneau, le terme désigne en premier lieu une forme d’“imprudence” (Furetière). En ce sens, ’”indiscret” (“celui qui agit par passion, sans considérer ce qu'il dit ni ce qu'il fait”) et ’”étourdi” (“imprudent, inconsidéré, qui fait les choses avec précipitation et sans en considérer les suites”) sont quasiment synonymes. Ce n’est que secondairement que le premier prend la signification qui nous est devenue familière : “se dit plus particulièrement de celui qui ne sait pas garder un secret” (Furetière).

L’indiscrétion selon Donneau

C’est bien dans son sens originel que l’entend Donneau. L’”indiscrétion”, dont Tisandre s’affirme adepte, est un principe selon lequel on renonce à anticiper les conséquences de ses actes et à réguler ceux-ci en fonction de ces prévisions. La seule motivation des choix effectués par l’individu est le “caprice” ou la “fantaisie” (p. 8), autrement dit l’ambition de “ne [se] gêner (= contraindre) pour quoi que ce fût” (p. 46 et p. 65).

Cette attitude trouve son origine dans le constat que la fortune, qui gouverne le monde, est absolument incontrôlable. Il est donc non seulement inutile de vouloir se comporter en suivant les conseils d’autrui, il est même malvenu d’investir temps et efforts pour mettre la chance de son côté. La seule stratégie capable de rencontrer le succès est celle qui consiste à s’adapter à la versatilité de la fortune en se comportant de manière aussi libre qu’elle. « Je ne veux point courtiser la Fortune, je veux voir si elle me viendra chercher sans que j’aille au-devant d’elle » (p. 69) déclare Tisandre. A cette condition, les chances que le trajet de la fortune rencontre celui du “caprice” individuel augmentent au point de rendre une issue favorable possible. Le mode de vie qu’impose cette conception de l’indiscrétion présente des avantages certains. Les choix sont effectués en fonction des seuls désirs à assouvir. Dès lors, l’indiscret “ne manquer[a] jamais de plaisir, puisqu’il aur[a] continuellement celui de se satisfaire ; si son caprice chang[e] souvent, il aur[a] souvent de nouveaux plaisirs” (p. 9). Même si occasionnellement certaines limites s’imposent (la fortune offre parfois l’embarras du choix ou, à l’inverse, exclut toute issue favorable, voir p. 88-91 et p. 93-97), dans l’ensemble l’indiscrétion s‘affirme comme “le véritable secret de vivre heureux” (p. 66).

Entre Lucrèce et Machiavel

Ce secret que Donneau révèle à son lecteur puise à des sources qui excèdent largement l’horizon de la fiction exemplaire des “Succès de l’indiscrétion” proposée au lecteur des Nouvelles Nouvelles. On y reconnaît en arrière-plan certaines des idées philosophiques qui nourrissent l’idéologie mondaine au début des années 1660.

L’histoire de l’indiscret offre en effet l’image d’un monde où règne sans partage la fortune, en l’absence complète de toute providence, un monde semblable en tous points à celui de L’Etourdi , dont la fréquentation exige de posséder des vertus particulières. Dans cet univers mouvant et instable, l’individu qui veut tirer son épingle du jeu doit abandonner l’illusion d’un contrôle sur les événements imprévisibles que le futur lui présentera. Dans l’impossibilité d’influer sur le cours des choses, il doit se contenter de la seule option qui lui demeure : laisser la fortune courir, sans chercher à la poursuivre, et tirer le meilleur parti de ce qui l’existence lui offre, en soumettant la vie à la recherche du plaisir, en développant des stratégies pour échapper à ce qui contraint et fait souffrir, et en trouvant dans soi-même, dans la satisfaction de ses propres désirs, la réplique aux assauts de l’adversité. On reconnaît bien sûr dans ce programme certains traits saillants de la philosophie épicurienne, telle qu’elle était parvenue à la connaissance des contemporains de Donneau, au travers du chapitre X de Diogène Laerce et des approfondissements auxquelles s’était livré Gassendi (Syntagma philosophiae Epicuri, 1659 ; voir en particulier Ethica). L’attitude de Tisandre correspond du reste précisément à ce que Bernier, dans son Abrégé de la philosophie de Gassendi (1678), attribue au plus célèbre sectateur d’Epicure : “Lucrèce, parlant populairement, dit que la fortune vient souvent, sans être invoquée, à ceux qui ne la cherchent point avec tant d’empressement, et qu’elle fuit souvent ceux qui la poursuivent jour et nuit, sans cesse, par mer et par terre” (t. VIII, p. 501).

Mais ces linéaments de philosophie épicurienne sont mâtinés de considérations machiavéliennes, en un syncrétisme de fortune, qui entremêle et confond les idées prisées du public de Donneau. Ainsi, les chapitres XXV du Prince et III, 9 des Discours sur la première décade de Tite Live ont manifestement inspiré les démonstrations de Donneau sur l’omnipotence de la fortune et la vanité de la prudence : “Je sais que plusieurs ont cru et croient encore que les affaires du monde sont gouvernées, soit par la providence divine ou par la fortune, de telle manière que la prudence des hommes n’y a point de part. D’où il s’ensuit qu’il faut se laisser aller au sort et à l’aventure, sans se soucier de rien.” (Le Prince, p. 233). Les déclarations sur la nécessité de “s’accommoder au temps” (voir note p. 118) trouvent elles aussi leur origine dans certaines réflexions du penseur florentin : “D’où vient qu’un prince que l’on voit prospérer aujourd’hui périt demain, sans qu’il ait changé d’esprit ni de conduite ? C’est à mon avis, comme je l’ai déjà montré, parce que le prince qui ne s’appuie que sur la fortune tombe aussitôt qu’elle change. Je crois aussi que celui-là est heureux qui règle sa conduite selon les temps et que, par conséquent, il n’arrive que malheur à celui qui ne sait pas s’accorder avec le temps (Le Prince, p. 237). Ou encore : “la cause de la bonne et mauvaise fortune des hommes consiste à faire que les moyens dont on se sert se rencontrent avec le temps” (Discours, p. 454).

Les “Succès de l’indiscrétion” marquent ainsi le progrès d’un relativisme général et soulignent le règne des modes, qu’elles soient comportementales, politiques ou artistiques. On consultera à ce sujet l’ouvrage de J. Rohou, Le XVIIe siècle, une révolution de la condition humaine, Paris, Seuil, 2002.

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