Favori

Le personnage du favori est un protagoniste essentiel des deux scènes théâtrales insérées au t. II des Nouvelles Nouvelles : la « scène du favori » et la « scène de Placidie ». L’échange de répliques auquel il participe dans la première d’entre elles permet à Donneau de Visé d’offrir à son public un discours de savoir politique en développant, au sein d’une réplique de la Princesse (p. 135), un véritable « art de régner ».

Le héros de “La Prudence funeste”, nouvelle insérée au t. I, est également un favori (voir p. 123 et p. 137). L’histoire de sa disgrâce passagère est conçue en sorte de fournir un exemple des vicissitudes et des risques inhérents à la vie de cour.

Qu’est-ce qu’un favori ?

La définition du Dictionnaire de Furetière illustre parfaitement ce qu’on entend par « favori » dans la seconde moitié du XVIIe siècle :

« Qui a les bonnes grâces d’un prince, d’une personne puissante, d’une maîtresse, et généralement d’un supérieur à qui plusieurs s’efforcent de plaire et ne plaisent pas également. Les grands princes ont toujours de la jalousie contre les favoris »
(article « Favori »)

Le favori entretient donc un rapport étroit avec le pouvoir : c’est le détenteur de l’autorité qui lui attribue librement le statut dont il bénéficie et, d’autre part, ce statut lui assure une capacité d’influer sur le cours des événements en prenant part aux décisions politiques.

Autre élément d’importance : la distinction qui lui est accordée le tire du rang des autres candidats à la faveur et, par conséquent, suscite la jalousie de ses pairs. Les jeux de rivalité qui entourent l’accession au statut de favori sont un excellent révélateur du fonctionnement des cours princières.

L’exercice du pouvoir

Evoluant dans l’orbite du souverain, le favori est par conséquent étroitement impliqué dans l’exercice du pouvoir. Il fait part à son maître de ses éclairages et de ses conseils, prend parfois l’ascendant sur celui-ci, voire complote en sorte de s’emparer du trône.

A ce titre, le personnage apparaît fréquemment sur la scène théâtrale des années 1650-1660, par exemple :

En outre, la réflexion sur le rôle et l’importance que le souverain doit accorder à un favori fait partie des sujets qui traditionnellement constituent l’« art de régner ». A l’occasion de la prise du pouvoir par Louis XIV, en 1661, paraissent plusieurs traités qui, en proposant une réflexion générale sur l’exercice du pouvoir royal, s’attachent à cette question essentielle. Un chapitre du Monarque ou les Devoirs du souverain (1661, rééd. en 1662 et 1664) de Senault (chap. VI, 8) y est entièrement consacré. L’Art de régner (1665) du Père Le Moyne y accorde également une place importante : certains chapitres (II, 10-13) examinent les critères de choix des favoris ; d’autres (III, 5) défendent l’idée que le souverain ne doit pas se laisser gouverner par ses ministres (c’est précisément l’idée formulée dans la réplique de la Princesse, t. II, p. 135 des Nouvelles Nouvelles).

La vie de cour

En tant que protagoniste éminent de la vie de cour, le personnage du favori concentre les enjeux propres à l’univers aulique : rivalité entre les courtisans avides d’accéder à ce degré suprême de la réussite, arbitraire de la distinction qui permet d’y parvenir, rôle de la flatterie et de la séduction, spectre de la disgrâce toujours possible. Il occupe par conséquent une place de choix dans la littérature destinée à la société de cour du XVIIe siècle.

Les comedias espagnoles en font un usage soutenu (favori se traduit par privado et on parle de comedia de privado). Parmi celles-ci El amor y el amistad (1634) de Tirso de Molina, source du Favori (1665) de Mlle Desjardins (voir ci-dessous), et Como ha de ser el privado (1629) de Francisco de Quevedo qui, de même que la princesse de la « scène du favori », s’attache à définir les rapports que le souverain doit entretenir avec le sujet privilégié à qui il accorde sa faveur.

La société de cour qui se met en place autour de Louis XIV sera friande de textes mettant en scène des favoris :

La même année une des maximes de La Rochefoucauld mettra la question du favori en rapport avec le rôle que joue l’envie dans les comportements humains :

La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent; et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde. (Maxime 64 de l’édition de 1665).

Dans La Fortune des gens de qualité (1663) de François de Callières, un chapitre est consacré à la question suivante : “Que la grande fortune aveugle souvent le favori”. Il en va de même dans Les Maximes politiques de Tacite ou l’Art de vivre à la cour (1663) de Puget de la Serre (chap. VII, “Des favoris”, p. 129-140).

Qui est le favori de la « scène du favori » ?

Selon le principe des lectures à clefs, il serait tentant de reconnaître, derrière le personnage que met en scène Donneau, un individu réel que les contemporains se seraient entendus à désigner par ce terme. Faut-il y voir une allusion à Fouquet, auquel on a souvent identifié le héros du Favori de Mlle Desjardins (voir M. Cuénin, Roman et société sous Louis XIV : Madame de Villedieu, Champion, 1979, p.122-124 ; thèse reprise par P. Gethner, Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2008, p. 397) ? En effet, le procès du surintendant fait l’actualité des années 1663 et 1664 et le destin de l’accusé représente un cas spectaculaire de disgrâce d’une des figures éminentes de la cour.

Mais le rapprochement est fallacieux. Jamais Fouquet n’a été considéré par les contemporains comme le favori de Louis XIV. Ni dans la « scène du favori » ni dans la pièce de Mlle Desjardins on est dès lors légitimé à établir cette identification.

Celui qu’on désigne par le terme de « favori » à cette époque est le duc de Saint-Aignan, ainsi que le rappelle ce passage de l’Avis au lecteur du Mont Parnasse (1663) de S. D. S.

Mais a-t-on besoin impérativement de trouver une « clef » à ces textes ? Pour les lecteurs de Donneau comme pour les spectateurs de Mlle Desjardins, la figure du favori prenait sens avant tout par sa capacité à cristalliser l’expérience de la vie de cour et à problématiser l’exercice du pouvoir royal dont ils découvraient la profonde mutation.

Ce qui n’empêchait pas, par ailleurs, d’apprécier une allusion ponctuelle à l’événement le plus marquant des premières années du règne de Louis XIV (voir la note insérée à la p. 144 du t. I)

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