L'Etourdi ou les Contretemps

L’Etourdi ou les Contretemps est une comédie de Molière en cinq actes en vers fréquemment représentée lors des deux premières saisons de la troupe à Paris (1658-1660). Au moment où paraissent Les Nouvelles Nouvelles, le texte imprimé de la pièce vient d’être mis en vente (achevé d’imprimer au 21 novembre 1662).

Le grand succès de 1659

Avant le triomphe inopiné des atypiques Précieuses ridicules, à partir de la fin de l’année 1659, L’Etourdi représente, avec le Dépit amoureux, un des fleurons du répertoire de la troupe de Molière dans le domaine des nouveautés. “Après avoir quelque temps joué de vieilles pièces et s'être en quelque façon établi à Paris, il joua son Étourdi et son Dépit amoureux“ lit-on dans l’”abrégé de la vie de Molière” proposé au tome III des Nouvelles Nouvelles (p. 221-222).

De fait, la comédie est jouée vingt-six fois au cours de la saison 1659-1660, selon le Registre de La Grange (Oeuvres de Molière, Bibliothèque de la Pléiade, 2010, t. I, p. 1030-1037), prolongeant, si l’on en croit ce même Registre, un “grand succès” recueilli lors de la première saison (1658-1659) qui “produisit de part pour chaque acteur soixante et dix pistoles”.

A partir de Pâques 1660, en revanche, L’Etourdi n’est plus joué qu’occasionnellement, entre deux et cinq fois par saison.

C’est donc à une pièce déjà ancienne, dont le succès est révolu (à la différence du Cocu imaginaire et de Stilicon), que se réfère Donneau de Visé dans la préface de ses Nouvelles Nouvelles (p. XVII-XIX).

L’effort de justification auquel se livre Donneau dans ce texte liminaire peut toutefois trouver une explication dans la récente publication imprimée du texte de la comédie, à laquelle Molière avait sursis jusqu’alors, en dépit d’un privilège pris le 31 mai 1660. Le 21 novembre 1662 paraît en effet chez Gabriel Quinet le volume intitulé L’Etourdi ou les Contretemps, comédie représentée sur le Théâtre du Palais-Royal, qui inévitablement replace la pièce sous les feux de l’actualité. On comprend que Donneau réagisse à l’événement et tente de minimiser, dans sa préface (p. XVII), l’importance de ce précédent moliéresque à sa nouvelle des « Succès de l’indiscrétion » en assimilant la pièce à une comédie de Quinault sur le même sujet, L’Amant indiscret ou le Maître étourdi, créée dans la décennie précédente et imprimée en 1656.

Deux conceptions de l’étourderie

La parenté entre la nouvelle et la pièce de Molière est toutefois bien réelle. On ne saurait mettre en doute le fait qu’à fin février 1662, au moment où Donneau de Visé prend un privilège pour “Les Succès de l’indiscrétion et Les Nouvellistes, pièces en prose et en vers”, le modèle de L’Etourdi soit présent à son esprit, même si la pièce a presque disparu de la scène depuis deux ans.

La comédie de Molière avait en effet proposé l’exemple d’une fiction où le règne souverain de la fortune dans les actions humaines faisait l’objet d’une thématisation forte : le valet rusé Mascarille, héros de la pièce, consacre son énergie à lutter contre les interventions intempestives de son maître, allégorie de l’acharnement d’une puissance supérieure sur laquelle aucun contrôle ne peut être exercé. L’histoire des “contretemps” successifs que produit l’étourderie, ruinant sans relâche les fruits de l’ingéniosité humaine, avait valeur de discours ironique sur le fonctionnement du monde, en proposant une vision hétérodoxe, selon laquelle toute providence est absente et, par conséquent, la meilleure attitude de vie consiste à composer avec l’arbitraire absolu de la fortune.

Tout en partageant le présupposé sur l’omnipotence de la fortune, tout en s’attachant à proposer un savoir pratique sur la base d’une histoire exemplaire, la nouvelle des “Succès de l’indiscrétion” prend ostensiblement le contrepied de son précédent moliéresque. Le comportement irréfléchi y est envisagé, au travers de la notion d’indiscrétion, peu présente dans L’Etourdi (seulement deux occurrences du terme), non comme le révélateur de la puissance maléfique du sort, mais comme l’exemple du comportement approprié face à celle-ci.

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