Conversation des soupçons

Entre les p. 19 et 74 du tome II des Nouvelles Nouvelles s’étend une conversation prenant pour sujet les conséquences que des soupçons infondés peuvent entraîner sur la réputation d’une femme.

Cette longue « diversité » est proposée sous la forme d’une pièce faisant l’objet d’une lecture à haute voix par l’un des personnages de la nouvelle des « Nouvellistes », selon un modèle qui sera appliqué à bon nombre des textes insérés au tome II, tels que l’ « Elégie de la prisonnière », le « Madrigal du serment », le « Madrigal de la tristesse », la « scène du favori », le « Dialogue de l’éventail et du busc » ou les « Aventures du prince Tyanès ». La lecture de la conversation est prolongée par le commentaire qu'effectue un des destinataires de ce texte (p. 75-78).

Un sujet d’actualité

La question débattue (« si les soupçons qui regardent l’honneur d’une femme lui peuvent être désavantageux, après avoir été pleinement justifiée ») possédait certes une tradition dans les traités de civilité, exemplifiée entre autres par un passage de L’Honnête Homme de Faret ("Que les plus chastes sont souvent les plus sujettes à la médisance", éd. de 1658, p. 223-224). Mais avant tout, elle était directement liée à l’actualité et, à ce titre, satisfaisait pleinement à l’exigence de nouveauté qui caractérise la littérature mondaine. En effet, l’« affaire du temps » (p. 21) qui se trouve à l’origine de la conversation n’est autre que les révélations qui ont suivi l’arrestation de Fouquet ("Fouquetleaks") à l’automne 1661. Les fouilles effectuées dans les appartements du surintendant ont mis au jour une correspondance amoureuse échangée avec plusieurs dames de la cour. La rumeur a tôt fait de diffuser plusieurs noms, parmi lesquels ceux de femmes n’ayant entretenu aucune relation avec Fouquet. La réputation de certaines d’entre elles s’en trouve gravement entachée. Pour l’une d’entre elles, Mlle de Menneville, les conséquences sont dramatiques. La jeune femme est bannie de la cour après avoir été prise durant plusieurs semaines dans le tourbillon des rumeurs. La « Conversation des soupçons » porte y fait une allusion directe (voir p. 53).

« De quoi se consoler »

En insérant dans sa nouvelle une conversation sur le soupçon, Donneau de Visé propose à son public un espace discursif où la question douloureuse des dommages à la réputation féminine est appréhendée dans une perspective lénifiante. La pièce lue par les nouvellistes est en effet destinée aux personnes « injustement accusées » qui ont besoin « de se consoler » (p. 20). La tentative de consolation s’effectue tout d’abord par une relativisation de la gravité attachée à de tels événements. La perte de réputation est présentée avant tout comme le résultat de facteurs incontrôlables tels que les manigances des envieux ou l’arbitraire de la rumeur populaire. Le texte n’en fait pas moins entendre les arguments que pourraient avancer ceux qui tiennent en haute estime l’honneur féminin – en premier lieu, celui de sa « délicatesse » (p. 37). On reconnaît le procédé que Molière mettait en œuvre dans ses comédies axiologiques au début des années 1660.

Donneau n’hésite pas, en outre, dans sa dédramatisation de la réputation malmenée, à s’aventurer sur le terrain du paradoxe en avançant la thèse que les soupçons sont des motifs de gloire pour la personne qui en est victime. Trait d’esprit brillant destiné à flatter son public, au même titre que le recours aux distinctions analytiques dans l’inventaire des causes du soupçon ou l’évocation de sujets à la mode tels que l’apparence de vérité ou les rapports ambigus de la vertu et du vice que mettent en évidence les Maximes de La Rochefoucauld en cours d’élaboration.

Le verdict final, partagé par tous et réitéré par Argimont, consacre l’indifférence à l’opinion d’autrui. Bien mener sa vie, c’est agir selon sa conscience et renoncer à se préoccuper de ce que les autres pensent, puisqu’il s’agit d’un paramètre qui échappe à notre influence. On retrouve une des composantes de la doctrine stoïcienne que l’éthique mondaine s’était assimilée.

Conversation ou « conférence académique » ?

Le texte correspond au modèle de la conversation enchâssée dans le roman, qu’avait établi Le Grand Cyrus des Scudéry. Mais le mode d’insertion est ici singulier. Contrairement à la « Conversation des pointes », proposée comme un simple échange entre les personnages, celle des « soupçons » s’offre comme une pièce écrite dont le lecteur prend connaissance en même temps que les personnages. De plus, le texte lu est constitué de deux entités distinctes : le récit d’un échange verbal (p. 23-66), mais également la reproduction d’une seconde pièce écrite (p. 67-74) – au sein même de la première pièce écrite. L’échange verbal lui-même articule deux différentes composantes : une série de performances oratoires individuelles (discours de Dioclée, p. 22-36 ; discours de Silénie, p. 37-47 ; second discours de Dioclée, p. 48-61), suivie d’un bref débat (p. 61-66).

La première de ces composantes est redevable au modèle des conférences académiques dont les recueils sont publiés à la même époque. La volonté exprimée de « tenir quelque ordre dans notre discours » (p. 27), la structuration du propos conforme aux parties du discours de la rhétorique, la solennité et la durée des prises de parole ininterrompues rappellent les questions débattues dans les volumes du Bureau d’adresses ou de Richesource.

Conférences académiques et conversations de roman n’en requièrent pas moins toutes deux une fonction d’arbitrage : le « sentiment d’Argimont », exprimé sous forme écrite au sein de la fiction, remplit ce rôle.

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