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Seconde partieLe texte de cette seconde partie a été établi sur l'édition originale.

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Détail du frontispice de la seconde partie (page 2). © BNF

 

33Les Nouvellistes - Nouvelle

Qui, juste Ciel ! pour peu qu'il sache écrire,
Peut s'empêcher de faire une satire,
Quand tout est plein d'impertinents divers.


Scarron, en son Epître chagrine des fâcheux Il s'agit de l'Epître à Mr. le Maréchal d'Albret (1659), source d'inspiration essentielle des Fâcheux (1661) de Molière. Les mêmes vers avaient également inspiré un passage de l'Ecole des femmes (1662). Un extrait de ce poème sera cité au t. III, p. 312 des Nouvelles Nouvelles.

Il y a quelques jours qu'un de mes plus intimes amis, nommé Arimant, m'ayant envoyé quérir sans me mander pourquoi, je me rendis promptement chez lui, de crainte qu'il ne lui fût arrivé quelque affaire où il eût besoin de mon service.

— Cher Cléonte, me dit-il, dès que 4 4 je fus entré dans sa chambre, je vous ai envoyé chercher afin que vous prissiez part au divertissement que je dois avoir aujourd'hui. Je dînai il y a quelque temps en un lieu où il se rencontra trois de ces messieurs qui font profession de ne rien ignorer de tout ce qui se passe dans le monde, qui croient savoir tout ce qui s'y fait de plus secret, et qui se mêlent de raconter toutes sortes de nouvelles. J'eus tant de plaisir à les entendre parler et disputer ensemble que je les priai de venir dîner aujourd'hui chez moi, pour avoir encore une fois ce même divertissement, que je prétends augmenter par une pièce que je leur ai préparée. L’expression « jouer une pièce » est à la mode. Les Précieuses ridicules débutent également par la concertation de deux amis dont l’un se propose d’offrir comme “divertissement” le spectacle de personnages ridicules auxquels on va feindre d’accorder de la considération pour les observer à leur insu.
Dans sa Zélinde ou la Véritable Critique de L'Ecole des femmes, qui paraîtra quelques mois plus tard, Donneau de Visé évoquera une situation semblable : “Il faut que vous veniez aujourd’hui dîner avec moi ; il y a bien à profiter ; je traite trois ou quatre turlupins, et je suis assuré que vous ne vous en retournerez pas sans remporter des sujets pour deux ou trois comédies." (sc. VI)

— Avant que d'apprendre le tour que vous leur devez jouer, permettez-moi, lui dis-je, que je vous re- 5 5 mercie de m'avoir plutôt choisi qu'un autre et que je vous demande en même temps les noms de ces messieurs les nouvellistes.

— L'un, me repartit-il, se nomme Lisimon, l'autre Clorante, et le troisième Ariste et, quoique ces messieurs cherchent partout des nouvelles et se mêlent d'en débiter plus qu'ils n'en ont appris, leur occupation néanmoins ne laisse pas que d'avoir quelque sorte de différence. Le premier fait l'homme de cabinet et ne s'attache quasi qu'aux nouvelles d'État. Il sait, à l'entendre dire, les desseins les plus cachés des tous les princes de l'Europe et de tous leurs ministres. L'autre fait le bel esprit, le galant et le savant tout ensemble : Cf. Les Précieuses ridicules, sc. I : « J'ai un certain valet nommé Mascarille, qui passe au sentiment de beaucoup de gens pour une manière de bel esprit [..] Il se pique ordinairement de galanterie ».il s'instruit particulièrement des nouvelles du Parnasse, 6 6 il sait tous les vers qui se font, tous les livres qui s'impriment, il en dit les beautés et les défauts, même avant qu'ils soient sous la presseCf. Les Précieuses ridicules, sc. IX : « Il est vrai qu’il est honteux de n’avoir pas des premiers tout ce qui se fait ; mais ne vous mettez pas en peine, je veux établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous promets qu’il ne se fera pas un bout de vers dans Paris, que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres ». et, lorsque l'on le veut écouter, il découvre, si l'on le veut croire, ce que tous les auteurs doivent mettre au jour d'ici à dix ans. Le troisième est universel, il s'enquiert de tout et raconte de toutes sortes de nouvelles. Il sait les affaires d'État, il sait celles du Parnasse, il sait, de plus, non seulement celles de son quartier, mais encore celles de toute la ville ; en un mot, il ne se passe rien dans le monde dont il ne parle. Voilà le caractère de ces trois messieurs, continua-t-il, et, quoique chacun d'eux en particulier divertisse merveilleusement ceux qui les écoutent, le plaisir est néanmoins 7 7 beaucoup plus grand de les voir ensemble, parce que la diversité de leurs sentiments et de leurs nouvelles fait mieux voir leurs extravagances, et que le débat qui s’excite souvent entre eux sur ce sujet cause un divertissement qui n’est pas imaginable. C’est pourquoi je viens d’envoyer quérir StratonLe personnage ne fera son apparition qu’au tome III, p. 131., afin que le nombre soit plus grand : c’est un des plus plaisants nouvellistes et des plus grands parleurs qui soient au monde. Mais je doute que nous l’ayons pour dîner, parce que celui que j’ai envoyé chez lui ne l’a pas trouvé.

À peine avait-il achevé ces paroles que nous aperçûmes Clorante, nouvelliste du Parnasse, tenant un papier à sa main.

— Ah ! Messieurs, dit-il en entrant, sans nous donner le bonjourInconvenance à l’égard des normes de la civilité. La scène qui suit constitue une occurrence du motif du « récitateur importun », l’on 8 8 me vient de donner la meilleure pièce que j’aie vue de ma vie ; elle est incomparable en son genreLe recours à l’hyperbole constitue une des caractéristiques de l’évaluation de la littérature, telle qu’elle est problématisée dans les Nouvelles Nouvelles., toute la cour l’a vue, lue, admirée. Il faut que vous ayez le plaisir de l’entendre lire ; aussi bien ai-je le dessein de l’apprendre par cœur.De même que la copie manuscrite personnelle (p. 18), la mémorisation constitue une forme d’appropriation qui fait partie des modes de consommation de la littérature. Écoutez et admirez tout ensemble. C’est une pièce d’une fille qu’un tyran tient prisonnière et qui craint que la fureur de ce tyran n’éclate contre son père, contre son pays, contre son amant et contre elle.

Il s’arrêta après avoir dit ces paroles, prit un siège et lut, sans savoir si nous voulions l’écouter ou non.Inconvenance à l’égard des normes de la civilité : Clorante se comporte en récitateur importun. Dans Les Fâcheux (I, 3), un personnage vient imposer sa courante selon un procédé semblable. 9 9

Élégie.Cette “élégie de la prisonnière” est d’auteur inconnu.

"Vous qui pour nous trahir nous fournissez des armes,
Qui faites que pour nous notre peine a des charmes,
Qui ne pouvez jamais vous échapper d’un cœur
Qu’un désordre apparent n’exprime sa douleur ;
Vous, dis-je, dont la force est dans votre faiblesse,
Enfants de la fureur, comme de la tendresse,
Qui pour flatter nos cœurs devenez indiscrets ;
Coupables confidents des maux les plus secrets,
Interprètes puissants des mouvements de l’âme,
10 10 Soupirs, dérobez-vous aux ardeurs de ma flamme,
Venez me secourir : en l’état où je suis,
J’ai pour vous employer de plus cruels ennuis.
Depuis que le tyran m’a fait sa prisonnière,
On ne m’a rien appris du destin de mon père,
Et ce cruel, sans doute, affermi de nouveau,
L’aura, pour s’assurer, fait descendre au tombeau.
Ah ! que d’affreux combats, que de funestes craintes !
Que de soucis flottants donnent cours à mes plaintes !
"La nature, la haine, et la crainte, et l’amour,
Régnant en mon esprit, le gênent tour à tour ;
11 11 Que dis-je, tour à tour ? le nœud qui les assemble
Fait que pour m’accabler ils me gênent ensemble.
Ainsi, de leur rigueur l’invincible pouvoir
À partager mes vœux engage mon devoir ;
Dans le même moment que je crains pour un père,
Je crains d’un furieux l’implacable colère,
Je crains pour un amant, je crains pour mon pays,
Et ne puis espérer de calme en mes ennuis !
Hélas ! en quel état me trouvé-je réduite !
Ah ! sort trop rigoureux, arrête ta poursuite,
Souffre que sans espoir je plaigne mes malheurs,
12 12 Mais défends à l’amour de partager mes pleurs.
Dès que ce doux tyran a sur nous quelque empire,
Il combat dans nos cœurs tout ce qui lui peut nuire,
Et quels que soient les maux qui causent notre ennui,
Il voudrait nous contraindre à ne songer qu’à lui.
Combattons toutefois sa douce violence,
Qu’un généreux devoir s’oppose à sa puissance,
Et que, si nous aimons, que nos tristes soupirs
Naissent moins de l’amour que de nos déplaisirs.
Ainsi nous ferons voir, arrêtant son murmure,
Que bien plus qu’à l’amour on doit à la nature.

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Après avoir lu, il fit cent exclamations. Il dit que c’était là comme il fallait faire des vers, qu’il y avait des endroits dans cette pièce qui ne se pouvaient payerCf. Les Précieuses ridicules, sc. IX : “Ah! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer” et l’épître dédicatoire du Cocu imaginaire (rédigée par Donneau de Visé) : “vous y trouverez quantité de vers qui ne se peuvent payer” (np)., que c’était en travaillant de la sorte que l’on plaisait à tout le monde, qu’il ne se pouvait lasser d’admirer les dix premiers vers, qui expliquaient si bien tous les effets du soupir, et qu’il eût voulu pour beaucoup être l’auteur d’un si bel ouvrage. Quoique nous eussions déjà vu cette pièce et que nous sussions bien que l’on la trouvait assez belle et qu’elle avait quelque estime dans le monde, nous ne le lui voulûmes néanmoins pas dire, afin d’avoir le plaisir de lui voir entièrement jouer son rôle. Mais quand il eut cessé de parler, nous lui dîmes que nous n’a- 14 14 vions jamais rien vu de si beau et que nous lui étions obligés de nous l’avoir fait voir avant qu’elle fût commune, et, pour surcroît de plaisir, de nous l’avoir si bien lue.
— Vous avez bien raison, nous répondit-il, de dire que je vous ai fait voir cette pièce avant qu’elle fût commune : il ne se fait rien de nouveau dans Paris que je n’aie des premiers,Cf. Les Précieuses ridicules, sc. IX : “Il est vrai qu’il est honteux de n’avoir pas des premiers tout ce qui se fait”. Clorante pousse à l’extrême les exigences de la nouveauté. et pour ce qui regarde la lecture, il n’y a personne en France qui lise si bien les vers que moi et qui en fasse mieux paraître les beaux endroits ;Clorante applique à la lecture à haute voix un des modes de consommation de la littérature privilégiés au début des années 1660. et cela vient de l’amour que j’ai pour la poésie et du plaisir que j’ai de tout temps pris à lire les beaux ouvrages poétiquesInconvenance comique de Clorante qui se loue lui-même de façon outrancière. Cf. Les Précieuses ridicules lorsque Mascarille évalue lui-même son sonnet (scène IX) : « Tout ce que je fais a l’air cavalier […] »..

Il allait continuer de s’étendre sur ses louanges, lorsque Lisimon, nouvelliste d’État, entra avec un visage triste, en 15 15 pestant contre le sort et contre sa mauvaise fortune.

— Quel malheur vous est-il arrivé depuis que je ne vous ai vu ? lui dit aussitôt Arimant.

— Ah, Monsieur ! lui repartit-il, il me vient d’arriver un malheur qui m’est bien sensible, et je viens de perdre des choses que je suis assuré de ne recouvrer jamais.

Nous commencions à plaindre sa disgrâce, sans en savoir le sujet, lorsqu’il nous apprit que sa douleur venait d’avoir manqué d’un moment un homme qui savait toutes les nouvelles du temps les plus secrètes et qui avait reçu plusieurs lettres de divers pays étrangers. Nous lui dîmes qu’il n’avait rien perdu et qu’il pourrait rencontrer cet homme-là une autre fois, et par conséquent apprendre de lui toutes les 16 16 nouvelles qu’il savait.

— Hélas ! nous répondit-il, cet homme a toujours tant d’affaires que l’on ne le trouve que rarement. Et puis, quand je le trouverais dans quelque temps, à quoi cela me servirait-il, puisque ces nouvelles ne seraient plus nouvelles ?

Il s’apprêtait à poursuivre son discours, lorsqu’il aperçut Ariste, qui entra avec un visage gai et qui nous dit d’abord :

— Messieurs, je suis bien fâché de vous avoir fait attendre si longtemps, mais j’étais au Palais,Le Palais, et plus particulièrement sa galerie (représentée sur la gravure, p. 2), est un des lieux principaux où se rassemblent les nouvellistes. et vous savez qu’on ne sort pas de ce lieu quand on veut.

— Vous avez donc un procès ? lui dit Arimant.

— Point du tout, lui repartit Ariste.

— Vous y allez donc pour servir vos amis,Allusion à la pratique de la sollicitation (démarche par laquelle, lors d’un procès, une des parties tente de se concilier la faveur des juges), qui sera condamnée par Alceste dans Le Misanthrope. ou pour faire quelque emplette ? lui dis-je.

— Encore moins, me répondit-il, et je 17 17 n’y vais que pour chercher du divertissement, au lieu que les autres n’y vont que pour se donner de la peine. Eh quoi ! ne savez-vous pas, continua-t-il, voyant que je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire, que tous les jours, depuis dix heures du matin jusqu’à une heure après midi, tous les beaux esprits de Paris s’assemblent en ce lieu ? que l’on y apprend des nouvelles de ce qui se passe dans toute l’Europe, soit pour ce qui regarde les affaires d’État, soit pour ce qui regarde celles du Parnasse ? Ceux qui parlent des premières sont appelés les politiques ; et ceux qui parlent des autres sont appelés les beaux esprits. Je ne me suis aujourd’hui arrêté qu’avec ces derniers, qui ne m’ont pas voulu laisser venir plus tôt.

— Eh ! de 18 18 grâce, Monsieur, dit Clorante, en l’interrompant avec la précipitation d’un curieux,La curiosité constitue une autre forme d’inconvenance. c’est-à-dire d’un nouvelliste, puisque vous venez du Palais, apprenez-moi ce qui s’y est dit de nouveau aujourd’hui.

— On ne s’y est presque entretenu que de choses que vous savez déjà et que de pièces que vous avez vues ; et tout ce que l’on nous a montré de nouveau est une conversation que je vous vais faire voir, parce que l’on me l’a prêtée pour en faire une copie.De même que la mémorisation (p. 8), la copie manuscrite personnelle constitue une forme d’appropriation qui fait partie des modes de consommation de la littérature. Elle est estimée de tout le monde, et particulièrement des dames, pour les raisons que vous verrez en la lisant.

Il mit, en disant cela, la main dans sa poche, pour chercher cette pièce, qu’il n’en eut pas plus tôt tirée que Clorante la lui voulut prendre, disant qu’il vou- 19 19 lait la lire. Ariste dit qu’il la voulait lire aussi. Clorante y consentit, de crainte qu’en s’opiniâtrant sa curiosité ne fût un moment sans prendre de nourriture. Après quoi, Ariste lut ce qui suit.

Conversation,Ici débute une “conversation des soupçons” qui s’étend jusqu’à la page 74. Où l’on voit si les soupçons qui regardent l’honneur d’une femme lui peuvent être encore désavantageux, après avoir été pleinement justifiée.

Lorsqu'Ariste eut lu ce titre, nous demeurâmes tous d’accord que cette pièce devait exciter d’autant plus de curiosité que la question n’avait jamais été agitée et que les personnes qui étaient si malheureuses que d’avoir été injuste- 20 20 ment soupçonnées la chercheraient aussitôt pour voir ce qu’elle dirait en leur faveur et s’ils n’y trouveraient point de quoi se consoler. Ariste pria ensuite toute la compagnie de le laisser lire sans l’interrompre, si l’on voulait avoir le plaisir de juger de la pièce, parce que lorsque l’on s’arrêtait à parler en lisant quelque chose, l’on ne pouvait le plus souvent rien connaître dans la suite. Chacun lui ayant promis de l’écouter sans l’interrompre, il lut.

CONVERSATION, ETC.

Argimont et Silénie s’étant un jour trouvés chez Dioclée, ils s’entretinrent d’abord des affaires du temps, mais Dioclée, qui avait un autre des- 21 21 sein, voyant que cette matière était inépuisable et qu’elle leur pouvait fournir de quoi parler plus longtemps qu’elle n’eût voulu, leur dit qu’elle désirait s’entretenir avec eux d’une affaire qui n’était pas moins du temps que celles qui faisaient le sujet de leur entretien. Ils lui demandèrent aussitôt ce que c’était. Elle leur dit qu’elle eût bien voulu savoir si les soupçons qui regardaient l’honneur d’une femme lui pouvaient être encore désavantageux après avoir été pleinement justifiée. Elle ajouta que cette conversation serait utile et agréable et qu’ils décideraient peut-être une chose qui jusqu’ici ne l’avait été de personne.

Argimont et Silénie en demeurèrent d'accord et la prièrent de dire la première son sen- 22 22 timent. Cette belle, ne s'en étant pu défendre, dit, avant que de commencer, que l'on ne s'étonnât pas si, ayant à parler plusieurs fois de soupçonner et de soupçons, elle n'y ajoutait rien, qu'elle entendait parler des soupçons désavantageux, et qu'elle croyait qu'il y en eût peu d'autres. Ensuite elle commença de la sorte :

— Je crois que vous vous doutez bien de ce qui m'a causé ce désir, que vous n'ignorez pas ce que depuis un an et demi la Fortune a fait voir en ce pays,Allusion à la découverte de lettres amoureuses compromettantes dans les papiers de Fouquet, arrêté en septembre 1661 (“Fouquetleaks”) et à une de ses conséquences les plus spectaculaires, l’affaire Menneville. et que vous savez qu'elle a fait des choses dont les exemples sont peu fréquents dans les histoires, et même dans celles où elle a le plus de part, puisqu'en attaquant un seul homme, elle a voulu en même temps attaquer l'honneur de 23 23 plusieurs belles. Mais, quelque puissante qu'elle soit, quelque surprenants qu'aient de tout temps été ses effets, quelques trônes qu'elle ait renversés, et quelque réussite qu'elle ait toujours eue dans ses entreprises les plus grandes et les plus hardies, elle n'a jamais pu venir à bout de celle-ci : elle a attaqué ces belles, et elle a même cru l'avoir fait avec beaucoup de succès, mais ces succès n'ont servi qu'à faire voir sa faiblesse, puisqu'elle n'a pu empêcher que la vertu n'ait arrêté ses progrès, et qu'en prenant le parti de ces illustres malheureuses, elle n'ait fait voir leur innocence. Mais en la faisant voir, elle en a pleinement triomphé et, quelque superbe que soit la Fortune, elle l'a contrainte d'avouer elle-même qu'elle n'avait 24 24 pu réussir en ce point, et qu'elle avait appris à ses dépens que vouloir ravir l'honneur des dames excédait son pouvoir.

Mais comme ces belles, quoique justifiées, ne laissent pas que d'avoir été soupçonnées et même accusées de quelques-uns, et que l'on a de tout temps cru qu'un pareil soupçon laissât une tache ineffaçable, je voudrais savoir s'il est vrai qu'il y en ait, comme l'on s'est toujours persuadé. Car, pour moi, je trouve que, bien loin que ce soupçon laisse quelques taches, il apporte beaucoup de gloire, et c'est cette pensée qui m'oblige à être d'un sentiment contraire à celui de la plupart du monde.

Mais, avant que de passer outre, voyons ce que disent ceux qui ne sont pas de mon opinion. Ils tiennent qu'une 25 25 personne qui a été soupçonnée, ne pouvant par nuls moyens empêcher qu'elle ne l'ait été, n'en peut par conséquent trouver pour effacer la tache que le soupçon laisse toujours après lui. C'est une chose que tout le monde soutient obstinément, sans en pouvoir donner aucune raison apparente, et même bien souvent sans en pouvoir donner du tout. Ils ajoutent que, si elle avait toujours passé pour extraordinairement sage, elle ne pourrait avoir été soupçonnée ; et qu'il est toujours désavantageux que l'on sache d'une personne qu'elle ait pu donner du soupçon ; et que, bien que, dans le vrai, la chose de laquelle on la soupçonne soit fausse, il y a toujours de sa faute d'avoir donné lieu de la soupçonner. Mais, comme ce lieu vient souvent sans que l'on le 26 26 donne, et qu'il n'est pas plus désavantageux de savoir que l'on a soupçonné une personne que de savoir que l'innocence a pu être accusée (ce que chacun voit tous les jours, sans croire que pour cela l'innocence soit moins innocence), je ne crois pas que l'on doive ajouter foi à ceux qui veulent mettre le beau sexe au désespoir, qui (tant la malice du monde est grande) peut aussi bien faire avoir de mauvais soupçons pour avoir trop de vertu que pour en manquer, tout étant tellement perverti que ce que l'on ne faisait autrefois venir que du vice, on le fait dans ce siècle sortir également et du vice et de la vertu ;Le paradoxe qui consiste à assimiler vice et vertu se trouve au coeur des Maximes de La Rochefoucauld, élaborées en grande partie au cours de l’année 1663. Le rôle essentiel de l’envie dans les comportements humains y est aussi dénoncé. ce qui montre que l'on confond maintenant toutes choses et que la vertu n'a pas plus de privilège que le vice, puisque l'on 27 27 les traite avec égalité. Aussi l’envie et l'imposture sont-elles présentement en si grand crédit que, secondées de la Fortune, elles ont l'audace d'accuser tout le monde. Mais quand il faut prouver ce qu'elles avancent, elles sont souvent contraintes de ne passer pas plus avant et même de se démentir, bien que l'artifice, qui les accompagne toujours, tâche à rendre la vérité difficile à connaître.

Voyons présentement, pour tenir quelque ordre dans notre discours, combien de choses peuvent causer du soupçon, et si celui qui provient de chacune de ces choses peut causer du désavantage à une personne, non seulement après avoir été détruit, mais même pendant qu'il subsiste. 28 28 La crainte, la beauté, la civilité, le bonheur, l’envie, et une certaine apparence de vérité, font naître tous les soupçons que l'on peut avoir, et ils ne peuvent venir que d'une de ces choses, ou de plusieurs d'elles ensemble. Voyons séparément pourquoi ils en viennent et s'il est vrai qu'ils puissent laisser après eux quelque désavantage.

L'extrême amour cause la crainte dont je viens de parler, et cette crainte engendre du soupçon. Un mari, par exemple, aimera passionnément sa femme, cet amour lui fera craindre qu'elle n'en aime d'autres, et cette crainte n'étant autre chose que de la jalousie et du soupçon produits par un excès d'amour, il ne s'en doit pas suivre pour cela que la personne soupçonnée soit crimi- 29 29 nelle, et ne s'ensuivant pas qu'elle soit criminelle, ce soupçon ne lui peut être désavantageux, ni pendant qu'il dure, ni après avoir cessé.

Si la crainte cause du soupçon, la beauté en cause bien davantage, parce qu'elle n'en donne pas seulement à un mari, mais généralement à tout le monde, et si l'on veut savoir pourquoi cela est ordinaire à la beauté, c'est parce que l'on s'imagine qu'une belle personne est courtisée de tout le monde.

Mais pourquoi, disent les uns, se persuader que, parce qu'une personne est belle et qu'elle est courtisée de tout le monde, elle manque à son devoir ? Parce que, répond la plus grande partie du monde, l'on croit qu'une femme a de la faiblesse et qu'elle doit, tôt ou tard, se laisser vain- 30 30 cre aux persuasions de ceux qui lui font la cour. Voilà des soupçons bien mal fondés et des conséquences bien ridicules. Comme si nous n'avions pas une infinité d'exemples qui prouvent le contraire ! C'est pourquoi je tiens qu'un semblable soupçon, loin d'apporter du désavantage à une belle, lui doit être glorieux, puisqu'il n'est fondé que sur une de ses perfections et qu'il ne lui peut laisser la moindre tache, si ce n'est que le monde entier avoue que ce soit un crime que d'être belle, ce qui ne se peut sans faire injure aux dieux et à la nature. Il est, de plus, certain, et plusieurs grands hommes l'ont assuré, que les belles personnes sont toujours bonnes, L’idée est suffisamment répandue pour avoir fait l’objet d’une des conférences du Bureau d’adresses, reproduite dans le recueil de 1666 : "Si la beauté du corps est indice de la beauté et bonté de l'esprit". ce qui confirme que le soupçon qu'on a d'une belle ne lui peut être désavantageux, 31 31 quand il ne prend naissance que de sa beauté.

Je ne parlerai point des soupçons que cause la civilité, ils sont trop ordinaires, et l'on ne sait que trop qu'il y a de certains esprits défiants qui tournent tout en mal et qui tirent de la civilité des dames des conséquences qu'ils ne devraient pas tirer. Mais, comme cela, loin de leur être désavantageux, ne sert qu'à faire connaître leur bonté, je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'en parler.

Pour ce qui regarde les soupçons que font naître le bonheur et l’envie, il faut nécessairement que j'en parle sans les séparer, puisque, dès que l'on voit une personne de mérite que la Fortune favorise, son bonheur lui suscite aussitôt des envieux, et ces envieux, qui connaissent la 32 32 vertu de celles qu'ils calomnient, n'ayant aucun soupçon à leur désavantage, parce qu'ils savent la vérité, ne laissent pas que d'en jeter malicieusement dans l'esprit de tout le monde. Mais, de semblables soupçons n'étant causés que par trop de mérite, ils doivent, devant et après leur règne, être glorieux à la personne que l'on a soupçonnée.

Il ne me reste plus qu'à parler des soupçons qui sont causés par une certaine apparence de vérité, qui donne lieu de douter et non pas de croire tout à fait. Mais, comme les gens d'esprit ne croient point à l'apparence et qu'ils savent qu'elle peut tromper, La démonstration des malentendus qui entourent l’apparence de vérité avait été faite dans deux comédies récentes de Molière, Le Cocu imaginaire et Don Garcie de Navarre.je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'en beaucoup parler. J'ajouterai seulement que, ceux qui sont dans ce doute venant à être 33 33 éclaircis et l'apparence ayant été reconnue trompeuse, il est injuste de dire qu'une personne reçoive du désavantage parce qu'elle a gagné sa cause, que son innocence a paru et qu'elle a été justifiée.

Vous voyez que toutes les choses qui donnent naissance aux soupçons justifient celles sur qui ils tombent et que l'on ne les doit non plus recevoir, de la part qu'ils viennent, qu'un ennemi serait reçu pour juge de son ennemi, et que serait reçue l'opinion d'un juge qui n'aurait pas ouï un mot de la cause dont il serait question. C'est ce que font avec leurs soupçons l’Envie et la Crainte, puisque la Crainte veut donner son opinion sur une chose qu'elle ignore entièrement, et que l’Envie veut juger la vertu, qui est 34 34 son ennemie mortelle.

Quand tout ce que j'ai dit ne serait point, il est certain que c'est un crime que d'oser soupçonner une personne de quoi que ce soit, puisque soupçonner est être porté à croire une chose qui n'est pas avérée et, par conséquent, se hasarder toujours à commettre une injustice. Cependant il y a des stupides qui font encore plus et qui ne mettent nulle différence entre le soupçon et la vérité reconnue, ce qui fait voir que le soupçon ne doit point entrer dans la pensée d'un homme raisonnable et qu'il devrait être banni du monde, puisque l'on n'en peut avoir sans être déréglé en quelqu’une de ses actions et qu'ainsi, loin d'apporter quelque désavantage à la personne soupçonnée, il laisse une 35 35 tache qui doit demeurer longtemps sur celui qui le conçoit.

On peut tirer de toutes ces choses que, l’Envie s'attachant à tout ce qu'il y a de plus vertueux, c'est une marque de vertu que d'avoir été soupçonnée, et qu'après avoir été justifiée et avoir triomphé d'une si puissante et si artificieuse ennemie, bien loin de devoir remporter de l'infamie de cette victoire, l'on n'en saurait remporter que de la gloire, du plaisir et mille autres avantages considérablesLa Défense de la Sophonisbe, que Donneau de Visé fera paraître quelques semaines plus tard, débutera par l’affirmation de la même idée : « Quoique l’Envie ait de tout temps été condamnée, je prétends aujourd’hui [..] soutenir qu’elle fait souvent plus de bien que de mal et qu’elle relève le mérite de ceux qui en ont assez pour la confondre »..

Voilà une partie des raisons dont je prétends me servir pour autoriser mon sentiment. Ne vous étonnez pas si, après avoir parlé si longtemps, il me reste encore quelque chose à dire. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'étudie à chercher tout ce qui peut servir 36 36 à rétablir la gloire de mon sexe et, pour manquer de matière, il y a trop longtemps que j'ai dessein de combattre les soupçons.
 

Cette belle eut à peine cessé de parler qu'Argimont et Silénie lui donnèrent mille louanges. Ensuite de quoi, Silénie dit à Argimont que c'était à son tour de parler. Mais Dioclée, voyant qu'il s'en défendait avec chaleur, lui dit qu'il avait raison de s'en défendre et qu'il devait parler le dernier, afin d'être leur juge. Il repartit que, si l'on croyait que ce fût par aucune autre considération que le respect qu'il leur devait, il était prêt de parler. Mais Silénie prit aussitôt la parole et commença de la sorte, en s'adressant à Dioclée :

— Comme je ne cherche qu'à ren- 37 37 dre votre triomphe plus illustre et qu'à donner de l'éclat à la gloire que vous devez aujourd'hui remporter, vous me permettrez d'être d'un sentiment contraire au vôtre. Ce n'est pas toutefois que je ne sois de votre opinion, mais, en cette rencontre, je veux dire ce que dit tout le monde et épouser le sentiment de toute la terre, afin qu'ayant en moi vaincu l'opinion commune, votre victoire soit plus pleine et votre triomphe plus éclatant.

Je commencerai donc à combattre toutes vos raisons, en disant qu'il n'y a rien de si fragile que l'honneur, Même idée, traitée sur le mode burlesque, dans L’Ecole des femmes (III, 2) : “Songez qu’en vous faisant moitié de ma personne, / C’est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne ; / Que cet honneur est tendre et se blesse de peu”.rien de si difficile à perdre, que l'on n'en peut exprimer la délicatesse, que tout lui fait peur, que l'on ne peut avoir aucune pensée à son désavantage sans qu'il 38 38 en soit blessé et que, dès lors qu'il est blessé, sa plaie est incurable ou que, du moins, si elle se guérit par des remèdes qui sont bien difficiles à trouver, la marque y demeure éternellement, ce qui montre que la réputation d'une personne ne peut être attaquée sans qu'il lui soit beaucoup désavantageux et que, bien qu'elle soit quelquefois justifiée, la marque ne laisse pas que d'y demeurer, c'est-à-dire qu'il y reste éternellement une tache que laisse le souvenir que l'on a qu’autrefois elle a été attaquée.

Un des grands désavantages que reçoivent encore les personnes dont la réputation a été attaquée, c'est qu'il y a des gens qui n'ont jamais d'oreilles pour écouter leur justification et qui assurent, sans rien entendre 39 39 lorsque l'on leur veut parler, que tout ce que l'on leur veut dire est pour les tromper et pour sauver l'honneur des dames.

Une chose qui leur fait encore beaucoup de tort est, quand il arrive que la réputation d'une personne de qualité vient à être blessée, ce bruit s'épand non seulement parmi les gens de sa condition, mais encore parmi tout le peuple et dans toutes les provinces où son nom est connu. Cependant la personne à qui ce malheur est arrivé se justifie et, cette justification n'étant sue que de quelques personnes qui ont part à l'affaire et de celles qui la connaissent particulièrement, il reste mille et mille personnes à détromper, ce qui, après une ample justification, ne laisse 40 40 pas d'être désavantageux à celle qui a été faussement soupçonnée. Je passe encore plus avant et je soutiens que, comme il est impossible que tant de gens aient tous pu savoir les véritables causes d'une pareille infortune, il est impossible qu'ils puissent bien savoir sa justification, outre que ce qui est une fois entré dans l'esprit du peuple n'en sort jamais, ou du moins n'en sort pas ni si facilement ni si tôt, ce qui montre doublement que, de quelque manière que ce soit, on ne peut se garantir d'une éternelle tache quand un semblable bruit a une fois couru.

Il y a, de plus, de certaines gens qui, en reconnaissant l'innocence d'une personne, ne peuvent s'empêcher de la blâmer de ce qu'elle a donné lieu de se faire soupçon- 41 41 ner et d'autres qui, en la reconnaissant aussi, sont si lâches que de se prévaloir du malheur qui lui est arrivé, lorsqu'ils ont quelque démêlé avec elle, et de lui reprocher ce qu'ils savent bien être faux.

Il se trouve encore de certains esprits malicieux et railleurs qui se divertissent du malheur d'autrui et qui, étant naturellement portés à croire et à faire le mal, ajoutent toujours à celui que l'on leur dit, ce qui empêche de connaître la vérité, et ce qui fait que la réputation qui a été une fois attaquée ne peut être bien défendue et que, lorsque l'on la veut justifier, il s'élève un bruit désavantageux que l'on ne peut apaiser.

Après vous avoir fait voir que la délicatesse de l'honneur et que 42 42 toutes ces différentes sortes de gens font qu'il est toujours désavantageux à une personne d'avoir été soupçonnée, je ne dois pas vous dire encore beaucoup de choses pour vous faire croire cette vérité. Car je crois que vous n'ignorez pas que, pour ce qui regarde l'honneur, il n'y a point de différence entre avoir commis un crime et avoir donné lieu de le soupçonner.Autre conséquence de la domination de l’apparence de vérité. C'est un effet du malheur dont on paie toujours la peine et, s'il y a des innocents qui sont crus criminels, par un retour favorable pour d'autres, il y a des criminels qui sont crus innocents. Et ce qui fait que les innocents sont crus criminels, c'est que, dès qu'on a donné du soupçon à quelqu'un, il s'y attache d'abord sans bien examiner d'où il vient, ce qu'il aurait 43 43 de la peine à connaître au vrai, quand même il l'examinerait. Par exemple, lorsque l’Envie, dont vous parliez tantôt, jette du soupçon dans l'esprit de quelqu'un, elle se cache et ne se fait jamais voir telle qu'elle est : Même idée dans les Maximes de La Rochefoucauld : “Quoique toutes les passions dussent se cacher, elles ne craignent néanmoins pas le jour ; la seule envie est une passion timide et honteuse d’elle-même, qui n’ose se laisser voir.” (Maxime XXX de l’éd. de 1665). elle paraît toujours sous un autre visage et sous d'autres habits, ce qui fait que, loin de l'examiner, on s'attache à la matière qu'elle donne de soupçonner et, par son adresse, cette matière supposée, paraissant vraisemblable, fait soupçonner ce qui n'est pas, et ce soupçon (bien que sans sujet, quoique vous ayez soutenu le contraire) ne laisse pas que d'être désavantageux à la personne soupçonnée. Et, pour vous faire voir que c'est un sentiment universel que l'honneur ne peut être attaqué sans désavan- 44 44 tage, je n'ai qu'à vous faire ressouvenir de ce vers qui est dans la bouche de tout le monde :

Les affronts à l'honneur ne se réparent point.Vers de la scène II, 3 du Cid. La pièce de Corneille, créée vingt-six ans plus tôt, n’a pas disparu des scènes parisiennes : on en connaît quatre représentations par la troupe de Molière au Petit-Bourbon en 1659. Donneau se réfère, du reste, à la version jouée jusqu’en 1660, et non à celle, remaniée, que Corneille fait paraître cette année-là dans l’édition complète de son Théâtre (le vers y est formulé ainsi : “De si mortels affronts ne se réparent point”).

Vous me direz, peut-être, que l'on n'a pas entendu parler, dans ce vers, de cette sorte d'honneur dont nous parlons, puisqu'il s'agissait d'un soufflet. Mais il est certain que tout ce qui déshonore est désavantageux et que l'honneur est délicat en toutes choses. Et, pour vous faire voir, dans les deux choses qui le blessent le plus, ce qui cause cette délicatesse, il faut que vous vous ressouveniez que, dans l'une, la vengeance que prend un homme d'un affront qu'il a reçu n'empêche pas qu'il n'ait reçu l'af- 45 45 front et que, dans l'autre, la justification d'une femme n'empêche pas qu'elle n'ait été soupçonnée et n'en fait pas perdre la mémoire, ce qui laisse, au sentiment de tout le monde, une tache ineffaçable sur l'honneur de ceux à qui ces malheurs sont arrivés et ce qui, par conséquent, ne laisse pas que d'être désavantageux aux uns, après la vengeance, et aux autres, après la justification. C'est pourquoi l'on peut justement dire alors que,

Quoique l'on soit vengé, l'on n'est pas satisfait.Vers d’origine inconnue.

Voilà quel est le sentiment dans lequel on est, et je souhaiterais que vous pussiez détruire une opinion qui est trop généralement reçue et trop enraci- 46 46 née dans l'esprit de tous les hommes.

Lorsque Silénie eut achevé de parler, Argimont ouvrit son discours de la sorte :

— Après ce que je viens d'ouïr, il faut que j'avoue qu'un esprit plus éclairé et plus pénétrant que le mien aurait bien de la peine à prendre parti. Tant que chacune de vous a parlé, j'ai été de son sentiment et, quoique vos opinions soient différentes, je puis dire néanmoins que vous avez toutes deux raison, et l'on me blâmerait si j'ôtais la raison à l'une de vous. En effet, si c'est un crime de croire que Dioclée a tort, ce n'en est pas un moins grand de croire que Silénie n'a pas raison ! C'est pourquoi, au lieu de dire mon sentiment et de juger laquelle doit remporter plus de gloire, je ferai voir, 47 47 si vous me le permettez, que vous avez toutes deux dit les plus belles choses du monde.

— Puisque vous ne voulez rien prononcer contre nous, interrompit Dioclée, il faut que vous me promettiez présentement une chose. Je ne doute point, continua-t-elle, que Silénie n'en demeure d'accord : c'est, puisque vous ne voulez pas parler devant nous, de nous écrire demain votre sentiment, qui soit comme une résolution de notre entretien. Vous ne me devez pas refuser, puisque vous le pourrez faire facilement sans parler de nous et sans que ce soit en notre présence.

— Je vous en conjure, ajouta Silénie, puisque, quoi que vous puissiez écrire, je n'y puis trouver que de l'avantage. Car, si je gagne, ce sera une 48 48 marque que j'aurai bien défendu, non pas mon parti, mais celui que j'ai pris et, si je perds, je serai mille fois plus ravie de voir triompher mon sexe et de le voir purgé du désavantage que lui causent souvent des soupçons qui ne sont d'ordinaire produits que par des choses qui lui devraient être avantageuses.

— Puisque vous le souhaitez si fort, leur repartit Argimont, et que vous me le commandez, quelque assuré que je sois de ne pas réussir, je vous promets de vous obéir aveuglément.

Argimont eut à peine cessé de parler que Dioclée dit qu'elle souhaitait repartir au discours de Silénie, ce qu'elle fit en ces termes :

— Vous avez dit, illustre Silénie, dès l'entrée de votre discours, que dès lors que l'honneur 49 49 était une fois blessé, sa plaie était incurable ou que, du moins, si elle se guérissait, la marque y demeurait toujours. Elle y demeure, il est vrai, mais c'est de même qu'aux grands hommes, qui reçoivent quelquefois plusieurs plaies qui leur font bien du mal avant qu'elles soient guéries et qui, après leur guérison, leur servent toute leur vie de marques d'honneur et sont des illustres et avantageux témoins de leur valeur ; de même que celles que reçoit la réputation des femmes sont des témoins irréprochables de leur vertu.

Vous avez dit ensuite qu'un des grands désavantages que reçoivent les personnes dont la réputation avait été attaquée venait de ce qu'il y avait des gens qui n'avaient jamais d'oreilles 50 50 pour écouter leur justification et qui, lorsque l'on leur voulait parler, assuraient, sans rien entendre, que tout ce que l'on leur voulait dire était pour les tromper et pour sauver l'honneur des dames. Je veux bien vous laisser croire quelque temps ce désavantage imaginaire, puisque, ces sortes de gens pouvant être mis au nombre des derniers dont vous nous avez entretenus, je n'en parlerai qu'en ce rang.

Vous avez fait voir après, par une longue et belle suite de paroles que je ne crois pas nécessaires de répéter, que la justification n'était jamais sue de tous ceux qui avaient su l'injure faite à une beauté et que ce qui était une fois entré dans l'esprit du peuple n'en sortait jamais, ou du moins n'en sortait pas, ni 51 51 si tôt, ni si facilement. Vous me permettrez de vous répondre que vous vous trompez dans l'une et dans l'autre pensée et qu'il y a beaucoup plus de moyens pour faire connaître l'innocence d'une personne qu'il n'y en a pour faire savoir son crime, puisque l'on ne publie le crime qu'avec quelque sorte de crainte et que l'on publie hautement l'innocence, même jusqu'à en faire des manifestes. Probable allusion ironique aux discours que compose, entre 1662 et 1663, Pellisson, emprisonné à la Bastille, pour la défense de Fouquet : Discours au roi par un de ses fidèles sujets sur le procès de M. de Fouquet et Seconde Défense de M. Fouquet. Le manuscrit anonyme de L’Innocence persécutée, autre “manifeste” de défense du surintendant, ne semble pas pouvoir entrer en ligne de compte : la date de rédaction est fixée plutôt aux alentours de 1666 (voir l’éd. critique de M.-F. Baverel-Croissant, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2002).Pour ce qui regarde le peuple, il semble que vous ne sachiez pas qu'il tourne à tous vents, qu'il s'attache à tout ce que l'on lui présente, qu'il est tantôt dans un sentiment et tantôt dans un autre et que, s'il est constant en quelque chose, ce n'est que dans son inconstance, Idée d’inspiration libertine, développée, entre autres, au sein du chapitre XLVIII (“Peuple ou vulgaire”) du Livre I du traité De la sagesse de Charron, dans la version “suivant la vraie copie de Bordeaux”, publiée à partir de 1657 et fréquemment rééditée dans les années suivantes (ainsi chez Quinet en 1663).ce qui montre qu'il peut croire la justification aussi facilement qu’il a cru l’injure.

52 52 Vous avez poursuivi, si je ne me trompe, en parlant de deux sortes de gens, dont les uns, bien qu'ils reconnaissent l'innocence d'une personne, ne laissent pas que de la blâmer de ce qu'elle a donné lieu de se faire soupçonner, et les autres sont si lâches que de se prévaloir du malheur qui lui est arrivé, quand ils ont quelque démêlé avec elle, et de lui rejeter ce qu'ils savent bien être faux.

Les premiers n'examinent pas assez d'où vient la cause du soupçon, et si la personne soupçonnée y a véritablement donné lieu, si ce n'est point une pièce que l'on lui faitVariante de l’expression à la mode « jouer une pièce »., si le dépit qu'ont quelques gens de sa trop grande vertu ne fait point publier cette imposture, si elle n'a point quelques 53 53 affaires pressantes et de conséquence avec celui que l'on la soupçonne de favoriser, et si quelqu'un enfin, en la trahissant, n'a point entrepris des choses sans son aveu, qui aient donné lieu au soupçon.

Argimont s'écria en cet endroit :

— Il faut avouer, incomparable Dioclée, que vous êtes la plus obligeante, la plus généreuse et la plus juste fille du monde, et que l'illustre M.E.Il s’agit selon toute vraisemblance de Catherine de Menneville, dite Menneville. vous est bien obligée de publier ainsi son innocence. Tout ce que vous venez de dire en fait foi, et en décrivant judicieusement et avec sincérité ce qui a causé son malheur, vous avez fait son apologie le plus ingénieusement du monde.

— Il est bien vrai, repartit Dioclée, que je n'ai proposé le sujet de cette conversation que 54 54 pour faire voir à toute la terre que l'illustre M.E. a été justifiée. Mais aussi je sais bien que, si je mérite quelques louanges, ce n'est que pour le désir que j'ai de défendre l'innocence et non pas, comme vous dites, pour avoir fait son apologie le plus ingénieusement du monde. Mais ce qui me console et ce qui me l'a fait entreprendre est que la vérité que je soutiens est si forte que, pour la faire connaître, elle n'a besoin ni d'art ni d'ornementLa remarque de Dioclée s’inscrit dans la réflexion contemporaine sur la vérité et son apparence.. Souffrez donc que je continue à la défendre et que je dise un mot de ces lâches dont nous avons parlé. L'on connaît que le dépit et la colère les font parler, ou plutôt que c'est le dépit et la colère qui parlent par leurs bouches, et tout ce qu'ils disent contre une personne qui a été 55 55 justifiée est aussi inutile et fait aussi peu d'effet que ce que le dépit et la colère font dire à ceux qui ont perdu leur procès : ce qui fait voir que le passé ne peut être désavantageux à ceux qui ont été reconnus faussement soupçonnés.

De tous ceux qui, selon vous, nuisent à la réputation des personnes qui ont été justifiées, il ne me reste plus à parler que des derniers, au nombre desquels j'ai mis les premiers dont vous avez parlé ; c'est pourquoi ce que je dirai des uns doit être aussi pris pour les autres. Ces derniers sont de certains malicieux et railleursCf. p. 42. La raillerie représente un critère important de l’esthétique galante. qui ajoutent toujours au mal, qui ne croient jamais le bien et à qui le malheur d'autrui sert de plus grand divertissement, ce qui me fait croire qu'il suffit que l'on 56 56 sache quels ils sont pour savoir ce qu'ils peuvent. Leur esprit est naturellement porté à croire le mal, le bien n'entre point dans leur esprit et le mal y entre pour n'en sortir jamaisUn principe général sera déduit plus loin de cette constatation : « L’esprit des hommes a de tout temps été plus porté au mal qu’au bien. Comme dans les choses incertaines, il ne balance point et interprète tout en mal » (p. 64). Même observation dans les maximes de la Rochefoucauld (« La promptitude à croire le mal sans l’avoir assez examiné est un effet de l’orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables ; et on ne veut pas se donner la peine d’examiner les crimes », maxime CCLXXXI de l’édition de 1665) ainsi que dans Le Misanthrope (« Mais je lui disais, moi, qu’un froid écrit assomme / Qu’il ne faut que ce faible, à décrier les hommes / Et qu’eût-on, d’autre part, cent celles qualités, / On regarde les gens par leurs méchants côtés », I, 2, v. 353-356).
Les vrais dévots, en revanche, adoptent, selon Molière, l’attitude opposée : “L’apparence du mal a chez eux peu d’appui / Et leur âme est portée à juger bien d’autrui” (Le Tartuffe, I, 5, v. 395-396)
, et c'est assez qu'ils l'aient cru une fois pour le croire toujours, ou pour faire voir du moins qu'ils le croient, quand même ils seraient détrompésCas de figure caractéristique d’opiniâtreté, semblable à ceux que dénonce inlassablement La Mothe le Vayer (voir, par exemple, dans le sixième des Soliloques sceptiques de 1670 : « Tant y a que quand la plupart du monde a une fois épousé une opinion, pour absurde qu'elle soit, et que parlant comme l'on fait au-delà des Alpes, il mondo è infinocchiato d'una opinione, sa fausseté ne la fait guère quitter ; au contraire, l'on se raidit souvent d'autant plus à la maintenir, qu'elle est déraisonnable et absolument opposée à la vérité, qui n'est ni écoutée, ni comprise par la folle et ignorante multitude », p. 38-39).
Une telle attitude représente une inconvenance à l’égard des exigences de la sociabilité mondaine.
. Je ne crois pas qu'il en faille davantage pour faire voir qu'ils ne peuvent faire aucun tort à la réputation de ceux qui sont mal dans leur esprit, puisqu’au contraire la réputation de ceux qu'ils estiment est en grand péril et qu'il est plus avantageux d'être blâmé de ces sortes de personnes que d'en être estimé. Et comme c'est une vérité constante, je puis assurer que ce que disent de semblables gens n'est pas même 57 57 désavantageux à la personne qui est injustement accusée et que, si elle n'était accusée que par eux, bien qu'ils dissent la vérité, l'on ne laisserait pas que de la croire innocente.

Après avoir parlé de toutes ces sortes de personnes, et d'autres choses à quoi je ne réponds point parce que je les crois assez faibles pour se détruire d'elles-mêmes, vous dites que l’Envie se cache lorsqu'elle veut jeter du soupçon dans l'esprit de quelqu'un et que, ne paraissant pas telle qu'elle est, elle fait croire ce qu'elle veut, et qu'ainsi, bien que le soupçon qu'elle jette soit sans sujet, il ne laisse pas que d'être désavantageux à la personne soupçonnée. Cela serait véritable si l’Envie pouvait se déguiser longtemps, et si son feu ne la 5858 trahissait point et ne la faisait bientôt paraître dans ses yeux et dans ses actionsL’idée selon laquelle l’Envie est une passion caractérisée par sa dissimulation figurera en bonne place dans les maximes de la Rochefoucauld (« Quoique toutes les passions dussent se cacher, elles ne craignent néanmoins pas le jour ; la seule envie est une passion timide et honteuse d’elle-même, qui n’ose se laisser voir », maxime XXX de l’édition de 1665). La scène III, 4 du Misanthrope (déconfiture d’Arsinoé) s’attachera à dévoiler le rôle essentiel que ce sentiment, incapable de « se déguiser longtemps », joue dans le phénomène de la médisance. La dénonciation sera même formulée explicitement dans Le Tartuffe (« Et la sévérité de ces femmes de bien / Censure toute chose et ne pardonne à rien ; / Hautement d’un chacun elles blâment la vie, / Non point par charité, mais par un trait d’envie », I, 1, v. 135-138).. Elle commence tout ce qu’elle entreprend avec beaucoup de conduite, mais dès qu’elle est en chemin, la prudence la quitte, elle ne peut se régler, il lui est impossible de faire ce qu’avant que d’entreprendre elle avait judicieusement projeté. Sa fureur, qu’elle tâche de cacher, éclate et, la faisant agir sans jugement et avec trop de précipitation, fait connaître son animosité. Dans cet état, elle ne peut s’empêcher de parler, elle dit trop de choses pour en faire croire aucune, et souvent la fureur l’aveugle tellement qu’elle la fait connaître en lui faisant condamner des actions qui sont généralement approuvées. Vous voyez par là que les soupçons 59 59 que cause l’envie ne durent pas longtemps, que le désavantage qu’elle apporte, en cas toutefois qu’il y en ait, est de peu de durée et que, lorsque l’envie est une fois connue, on ne peut tirer que de la gloire des embûches qu’elle a dressées, puisque l’on ne peut être attaqué d’une semblable ennemie sans avoir des qualités et des vertus considérables.

Le reste de votre discours roule sur ce vers :

Les affronts à l'honneur ne se réparent pointCorneille, Le Cid, (version de 1637) II, 3. Contrairement à sa première occurrence (p. 44), la citation est ici reproduite de manière exacte..

Mais il y a de diverses sortes d'affronts. Les premiers sont ceux que l'on tient que reçoivent ceux qui, ayant été attaqués, ont été assez malheureux pour n'être pas demeurés vainqueurs, et ce 6060 sont là les affronts que ce vers dit qui ne se peuvent réparer. Il y en a d'autres que l'on fait à des gens qui le méritent, qui ont fait des actions lâches et indignes d'eux, et que l'on ne peut publier sans leur faire affront. Et, comme il est facile d'inventer et de supposer des choses qui ne sont pas, l'on fait souvent de ces sortes d'affronts à des personnes innocentes, et ce sont de ceux-là dont nous entendons parler. Mais, bien qu'ils soient tous également préjudiciables, ceux-ci cessent dès que l'imposture est reconnue ; ils retournent à la gloire de ceux qui les ont reçus, ils ne sont plus affronts pour eux et le deviennent pour ceux qui les ont faits, ou plutôt les ont voulu faire, puisque la honte et le démenti leur demeure et qu'ils sont 6161 reconnus pour lâches et pour imposteurs en même temps que l'on reconnaît la vertu de ceux qu'ils ont voulu calomnier. Je ne crois pas qu'après cela vous soyez encore du sentiment que vous étiez dans le commencement de cette conversation et que vous vouliez soutenir le parti que vous avez pris.

— Je demeure d'accord, répondit Silénie, que tout ce que vous avez dit devrait être. Mais je ne tombe pas d'accord qu'il soit, et il faudrait pour cela ôter du monde tous les cruels et détestables monstres dont nous avons parlé. Il faudrait plus, il faudrait changer le cœur des hommes, car ils sont tellement persuadés que, bien qu'une personne soit justifiée, il lui est désavantageux d'avoir été soupçonnée, qu'il est impossible de leur 6262 ôter cette pensée. Et ceux qui de tout temps ont examiné les actions des autres ont bien plus remarqué le mal et s'en sont beaucoup mieux souvenus que du bien qu'ils leur ont vu faire ; ce qui fait voir que l'on ne perd jamais la mémoire du mal que l'on a su. C'est pourquoi ce n'est pas assez que d'être vertueuse, il la faut paraître, puisque celle qui la paraît et qui ne l'est pas acquiert souvent de la réputation, lors que celle qui se fie trop à sa vertu et qui, par une espèce de négligence, donne tant soit peu de lieu de la soupçonner, la perd entièrement, ce qui prouve que la réputation d'une personne dépend toute de l'opinionLa « tyrannie de l’opinion » est un lieu commun sceptique illustré par les auteurs à la mode que sont Montaigne (réédité en 1657 et 1659), Charron (réédité en 1657, 1662, 1663), La Mothe le Vayer.
La conséquence ultime de son application à la question de la réputation sera tirée dans Le Tartuffe : « Le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait. / Le scandale du monde est ce qui fait l’offense, / Et ce n’est pas pécher que pécher en silence ».(IV, 5 v. 1503-1506)
.

— Mais, répliqua Dioclée, si la réputation dépend toute de l'opinion, il n'est donc point de moyens pour 63 63 l'acquérir.

— Il dépend de nous, repartit Silénie, et de nos actions et façons de vivre, de faire avoir cette opinion avantageuse qui donne de la réputation. Ce n'est pas, ajouta-t-elle, qu'il ne dépende aussi de la disposition qu'ont au bien ou au mal ceux qui nous connaissent, puisque chacun interprète les actions des autres plutôt selon son humeur et sa passion que selon la véritéLe même constat est exprimé par une maxime de Don Garcie de Navarre, comédie créée l’année précédente: « Nous avons du Ciel ou du tempérament / Que nous jugeons de tout diversement » (IV, 6, 1180-1183). Il fonde également l’entreprise de la Prose chagrine (1661) de La Mothe le Vayer, pour qui l’humeur mélancolique conditionne la perception de l’environnement: « J’avoue que l’humeur chagrine qui me domine depuis quelque temps peut beaucoup contribuer aux dégoûts que prend mon esprit de quelque côté que je le tourne. ». (p. 1146). L’idée correspond à la théorie des idola specus de Francis Bacon (Novum organum, 1622, aphorisme XLII) : la perception de la réalité de chaque individu est déformée par « sa nature propre et singulière » (éd. de 1660, p. 39).

— Je sais, dit alors Dioclée, qu'il n'y a point de prince au monde assez puissant pour empêcher que l'on crût des choses à son désavantage quand il a donné lieu de le soupçonner. Mais comme il n'a pas plus de privilège que les autres pour empêcher de croire ce qui fait contre lui, il a les mêmes avantages après sa justification, et le soupçon que l'on a 64 64 eu de lui ne sert plus qu'à augmenter sa gloire.

— Le soupçon ne s'efface jamais tellement, répondit Silénie, que le monde n'en garde toujours quelque ressouvenir, et c'est de là d'où vient qu'il est désavantageux à une personne d'avoir été soupçonnée. L'esprit des hommes a de tout temps été plus porté au mal qu'au bien. Comme, dans les choses incertaines, il ne balance point et interprète tout en mal sans bien examiner le bien, il est assuré qu'il se souvient bien de ce qu'il a su autrefois de mal. Et, comme il n'en perd jamais la mémoire, et qu'il est désavantageux que l'on s'en souvienne, on peut assurer que le soupçon laisse une tache ineffaçable sur ceux qui ont été assez malheureux que d'en avoir été attaqués.

Au moins ne 65 65 voulez-vous pas l'effacer, répondit Dioclée.

— C'est à mon grand regret, repartit Silénie, et ce que je soutiens est si véritable qu'il n'était pas besoin de tant de discours pour vous le faire connaître, et je n'avais qu'à vous expliquer d'abord ce que je vous vais dire en quatre mots — et ce qui est d'autant plus difficile à détruire — que, lors même qu'en matière de soupçons l'on est persuadé de la vérité, c'est-à-dire de l'innocence d'une personne, l'on n'y peut ajouter qu'une foi chancelante, puisque lorsqu'une personne a une fois eu le malheur d'avoir été soupçonnée, l'on ne laisse pas que de s'en ressouvenir après sa justification, et que les soupçons, avant que de se retirer, ayant laissé je ne sais quoiLa formule « je ne sais quoi » (présente également dans sa variante lexicalisée « un je ne sais quoi ») est un critère de définition de l’esthétique galante. sur cette personne qui la fait regarder et qui 6666 fait parler d'elle autrement que l'on ne faisait avant qu'elle eût été soupçonnée, l'on trouve qu'il y a je ne sais quoi de honteux, que l'on sait bien qui n'y devrait pas être, que l'on ne voudrait pas croire et qu'on croit néanmoins malgré soi. Et lorsque l'on tâche de s'ôter cette pensée et qu'on est un moment sans l'avoir, on retombe aussitôt dans le même sentiment, ou du moins dans un doute dont on ne peut sortir. Ce qui fait voir que, de quelque manière qu'on le puisse prendre, il est toujours désavantageux à une personne d'avoir été soupçonnée.

Silénie, en achevant ces paroles, prit congé de la compagnie, parce qu'il se faisait déjà tard. Argimont sortit avec elle et assura ces deux belles qu'il s'acquitterait de ce 67 67 qu'il leur avait promis. Voici ce qu'il leur envoyaL‘envoi de courrier écrit participe également des modes de consommation de la littérature. deux jours après :

Sentiment d’Argimont sur la conversation de Dioclée et de Silénie

Si je n'étais persuadé que l'arrêt que je vais donner n'aura pas le même effet que ceux qui se rendent tous les jours, qui ne manquent jamais d'affliger beaucoup l'une des parties, je n'entreprendrais pas de juger du différendLes cas d’arbitrage, notamment dans le domaine de l’évaluation de la littérature, sont très fréquents dans la littérature mondaine. qui fut avant-hier agité entre deux si belles et si spirituelles personnes. Mais comme je suis bien assuré que, si l'une souhaite de gagner sa cause, l'autre souhaite encore plus de la perdre, je ferai voir ce que je pense sans 6868 craindre de leur déplaire et dirai d'abord que, si chacun avait de la réputation selon son mérite, que ce fût une chose bien partagée, que chacun parût tel qu'il est, je me donnerais bien de garde de prendre le parti que j'embrasse. Mais comme elle dépend toute du hasard, que le plus souvent ceux qui n'en méritent pas en ont et que même en ce siècle on l'acquiert souvent par le vice, au lieu qu'on la devrait acquérir par la vertu, je crois qu'il est plus avantageux d'avoir de la vertu sans réputation que de la réputation sans vertu.

Tous ceux qui sont de ce sentiment peuvent faire bien et ne peuvent faire mal, puisqu'ils ne se peuvent tromper, qu'ils savent bien ce qu'ils estiment et qu'ils estiment la vertu toute nue. 69 69 Ceux au contraire qui estiment la vertu par la réputation peuvent facilement être trompés. Ils ne savent ce qui est caché dessous et ne peuvent pénétrer au travers, tant le faux éclat de cette trompeuse les éblouitCf Le Tartuffe, I, 5, v. 407 : « mais par un faux éclat je vous crois ébloui ». Nouvelle dénonciation de l’apparence de vérité., et en estimant une personne parce qu'elle a de la réputation, ils estiment souvent le vice en pensant estimer la vertu. Et comme l'on n'est pas toujours tel que l'on paraît, c'est une manie de croire que la réputation blessée puisse apporter quelque désavantage à une personne. Il lui devrait au contraire être bien plus désavantageux si elle manquait de vertu, puisque le crime est plus pesant que la réputation de l’avoir fait, et qu’il doit causer plus de regret que d’ignominie à une personne 7070 raisonnable.

Je passe plus avant et je soutiens que la mauvaise réputation de ceux qui l’ont injustement doit être regardée comme une chose qui les doit faire passer pour illustres et courageux par ceux qui savent leur innocence, et qui les doit beaucoup faire estimer un jour par ceux qui viendront à la savoir. Au contraire, la bonne réputation de ceux qui en ont sans la mériter est fâcheuse quand on vient à la connaître, parce qu’elle découvre le vice. Et la mauvaise réputation de ceux qui ne l’ont point méritée est glorieuse, parce qu’elle fait connaître la vertu. Et l’on ne peut de cette manière connaître la vertu d’une personne sans l’estimer beaucoup, à cause des injures et des mépris qu’elle a 7171 soufferts constamment. Ainsi, cette bonne et mauvaise réputation pleinement reconnue de tout le monde, la vertu des uns ne peut paraître qu’accompagnée de beaucoup de vertus, et le vice des autres que de beaucoup de vices.

Toutes ces choses me font croire que, bien que l’on doive travailler pour acquérir de la réputation, l’on s’en doit néanmoins peu soucier quand on n’en peut venir à bout ou quand on la perd, et que l’on se doit peu mettre en peine de l’estime du monde, pourvu que l’on se satisfasse soi-même et qu’on ait de la vertu. Une grande reine, à qui l’on disait que le peuple pourrait faire tort à sa réputation en interprétant mal ses actions, confirme par cette réponse la vérité que je soutiens : 72 72

C’est de moi-même à moi que je dois rendre compteCes vers sont récités par Timée, reine de Sparte, dans la tragi-comédie héroïque de Quinault, Le Feint Alcibiade (1658), II, 1. La pièce, dédiée à Fouquet, a été créée fin février ou le 1er mars 1658 à l’Hôtel de Bourgogne. Elle est rééditée notamment en 1661 et en 1662.,
De moi seule dépend ou ma gloire ou ma honte,
Et nul reproche enfin ne me saurait toucher,
Si je ne trouve en moi rien à me reprocher.

Et, de vrai, puisque l’erreur est si commune dans le monde et que l’on n’a jamais pu trouver de moyens assurés pour la détruire, l’on ne se doit mettre en peine que de se satisfaire soi-même. Lorsque le sort s’obstine à poursuivre une personne, tout ce qu’elle fait pour conserver sa réputation est tout ce qui la perd : le dépit que sa vertu cause à quelques-uns fait publier des impostures contre elle. Ainsi elle perd la réputation parce qu’elle 7373 ne la veut pas perdre, ce qui me fait assurer que, pourvu que l’on ait de la vertu, l’on doit vivre content et être satisfait de soi-même. Si l’on vit content et si l’on est satisfait de soi-même, l’on doit tout supporter avec beaucoup de constance et, si l’on supporte tout avec beaucoup de constance et que l’on ne se soucie de rien, il n’est rien qui puisse être désavantageux à une personne que la vertu fait vivre de cette manière. Ce qui me fait encore dire que les soupçons qui regardent l’honneur d’une personne vertueuse ne lui peuvent être désavantageux, même devant sa justification, bien loin de le lui devoir être après avoir été pleinement justifiée, et que la belle M.E. et toutes celles qui sont tombées dans le même mal- 74 74 heur doivent, à présent qu’elles sont justifiées, être plus estimées que jamais, puisque leurs perfections ont causé leurs infortunes et que leurs vertus, leurs beautés et leurs mérites sont les seules causes du malheur qui leur est arrivé. Et, comme de semblables malheurs prouvent plutôt la vertu des belles qu’ils ne leur nuisent, on peut dire que, bien loin que les soupçons leur soient désavantageux, ce sont d’assurés témoignages de la sévérité de leur vertu.

Il n'eut pas plus tôt achevé de lire cette pièce que nous nous écriâmes tous d'une voix qu'elle était autant belle qu'une pièce pouvait l'être sur ce sujetLes vifs commentaires énoncés dès la fin de la lecture d’une pièce, de même que l’usage de l’hyperbole, constituent une pratique courante d’évaluation de la littérature., et le politique Lisimon, qui se plaît plus à entendre dire une nouvelle de cabinet ou faire le récit d'un 7575 combat qu'à ces sortes de choses, en demeura d'accord avec nous, ce qui donna lieu à Ariste de dire (voyant que l'on estimait la pièce qu'il venait de montrer) qu'il savait connaître les beaux ouvrages et qu'il ne se chargeait jamais de méchantes choses. Arimant qui, comme je vous ai déjà dit, ne donnait à dîner à ces messieurs que pour s'en divertir, ne put s'empêcher de parler sérieusement sur ce sujet.

— Lorsqu'une personne, dit-il, est injustement soupçonnée, son innocence ne saurait l'emporter sur son malheur, tant on craint d'être trompé dans les choses qui regardent l'honneur, ou plutôt tant on l'est facilement lorsque l'on est trop indulgent et que l'on n'ajoute pas assez de foi aux apparences. Et le hasard que l'on 7676 court de croire trop facilement les coupables innocents est cause que la vertu des innocents ne peut être reconnue. Les crimes qui regardent l'honneur sont bien différents des autres crimes, et il n'est point d'homme au monde qui puisse assurer de l'innocence d'une personne innocente, et tous les hommes ensemble ne le pourraient faire, puisque lorsque l'on a été une fois soupçonné, la vérité ne peut plus se faire connaître. Bien des choses peuvent confirmer le soupçon, mais aucune ne le peut détruire ; que l'on rêve tant que l'on voudra, que l'on cherche et recherche, on ne trouvera jamais que rien puisse mettre une personne soupçonnée en l'état qu'elle était auparavant, puisque, quand même on croirait véritable tout ce que 77 77 l'on voudrait faire servir à sa justification, on ne laisserait pas de croire encore qu'elle peut être coupable, n'y ayant aucun moyen qui puisse absolument faire voir si une personne qui a donné lieu de se faire soupçonner a blessé son honneur ou non. Ceux qui veulent apporter des raisons pour la justifier sont souvent trompés et ignorent eux-mêmes la vérité ; et comme l'on ne souffre point de témoins dans de semblables actions, il n'y a que celles qui ont fait le crime qui en puissent rendre témoignage, ce qui fait voir qu'il ne peut être ni avéré ni justifié. Il ne peut être avéré, puisque l'on ne le peut savoir que de la bouche des coupables, et il ne peut être justifié, parce que ce n'est pas à eux que l'on s'en doit rapporter. Je sais bien que cela doit mettre 7878 les personnes innocentes au désespoir, mais, le soupçon étant un mal sans remède, celles qui ont été si malheureuses que d'avoir été soupçonnées doivent opposer à l'injure que l'on leur fait le plaisir que la certitude de leur innocence leur fait ressentir en elles-mêmes.

Ce discours d'Arimant embarrassa toute la compagnie, et moi, qui plaignais fort le malheur des belles innocentes. Mais enfin, après avoir bien raisonné tous ensemble, nous demeurâmes d'accord que cette question ne pouvait être décidée, que celles qui auraient donné lieu de se faire soupçonner seraient crues innocentes des uns et coupables des autres, que cela dépendait des circonstances et du naturel de 79 79 ceux qui connaîtraient les personnes soupçonnées.

Après cet entretien, Clorante qui, comme je vous ai dit, n'avait pu obtenir de faire la lecture de la conversation du soupçon qui venait de nous donner lieu de nous entretenir quelque temps, pria Ariste de la lui prêterIl est courant de mettre à disposition de ses amis des pièces rares ou interdites que l’on possède, le temps qu’ils en fassent une copie. Une correspondance des années 1660-1670 telle que celle de V. Conrart atteste à plusieurs reprises cette pratique. On y trouve par exemple ces lignes, écrites à propos du départ prochain d’un ami : “Dès le soir, je mis à part plus de cent de ces pièces les plus considérables que j’eusse, afin qu’il eut le temps de les faire copier, car je lui laissai toujours cette liberté, pour tout ce que je lui prêtais.” (“Lettre du 22 avril 1672”, Lettres à Lorenzo Magalotti, Saint-Étienne, Université de Saint-Étienne, 1981, p. 143)., disant que pour bien juger d'un ouvrage, il le fallait lire soi-même.

Cependant Arimant, qui avait fait servir, nous pria de nous mettre à table, ce que nous fîmes, à la réserve de Clorante, que l'on ne put arracher de dessus le papier qu'Ariste lui venait de donner jusqu'à ce qu'il eût achevé de le lire.

Lorsqu'il l'eut entièrement lu, il se vint mettre à table et dit à Ariste, en le lui rendant, que plus on relisait cette pièce, plus l'on y 80 80 découvrait de beautés et que, pour le régaler à son tour, il lui voulait montrer une élégieIl s’agit de « l’élégie de la prisonnière » (p. 9) qu'il avait fait voir à la compagnie devant son arrivée. Ariste lui dit, en la prenant, qu'il lui était infiniment obligé et, bien qu'il fût à table, il ne laissa pas que de la lireNouvelle inconvenance à l’encontre des usages mondains. .

Ces messieurs ayant cessé de parler de vers, nous nous entretînmes tous ensemble de la bonté des viandes que l'on nous avait servies et de la magnificence d'Arimant. Et, après avoir été quelque temps sur ce discours, Lisimon se mit à parler de l'intérêt des princes de toute l'Europe, et voulut que la compagnie s'en entretînt. Ariste, qui savait tout, ou du moins qui le croyait savoir, en discourut si longtemps que Clorante, qui était beaucoup plus nouvelliste de 81 81 Parnasse que d'État, dit, comme en colère, que c'était trop s'entretenir de choses qu'ils n'avaient que faireCe type d’inconvenance, caractéristique ici de l’opiniâtreté du nouvelliste, venait d’être dénoncé dans la nouvelle Célinte (1661) de Madeleine de Scudéry, où sont raillés notamment les « gens qui, au milieu d’une fête de paix, se mirent à faire de grandes et longues réflexions politiques et à prédire des guerres qui n’arriveront jamais […] de qui tous les gens qui ont de la raison se moquent ». (p. 31-32)..

— Comment, reprit Lisimon avec chaleur, pouvons-nous choisir un meilleur entretien que celui-là ? Ceux qui ignorent les affaires d'État et qui n'en parlent jamais sont des stupides et des ignorants qui ont le cœur mal placéPar l’usage d’attaques ad hominem, la discussion se transforme en querelle de pédants, considérée comme inconvenante à l’aune des valeurs mondaines., qui n'ont que des sentiments bas, qui ne sont bons à rien et qui n'ont pas l'esprit de soutenir la gloire de leur patrie, lorsqu'ils se trouvent dans quelque compagnie où l'on l'attaque ou parmi quelques étrangers.

Clorante lui répondit qu'il se rendait ridicule avec ses nouvelles d'État et qu'il se faisait railler dans toutes les compagnies, que l'on savait bien que les affaires étrangères et les secrets du ca- 82 82 binet« Cabinet signifie figurément ce qui se passe, ce qui se dit dans un cabinet […] à l’égard des princes pour le conseil qui s’y tient […] ce courtisan sait tous les secrets du cabinet. » (Furetière, Dictionnaire universel). L’expression sera par la suite associée systématiquement à la figure du nouvelliste (voir, par exemple, le portrait par lequel débute La Comtesse d'Escarbagnas, 1671). n'étaient pas sus d'un homme comme lui et qu'il ne pouvait ni servir ni desservir l'État.

— Je lui rends plus de services que vous ne croyez, repartit Lisimon d’un air qui faisait assez voir qu’il était plus piqué de ce que l’on lui disait qu’il ne pouvait servir l’État que de ce qu’on l’appelait ridicule, et comme je me trouve souvent dans des compagnies où il y a des gens de qualité qui ont l’oreille du prince et des ministres, je donne souvent de bons avisLisimon prend ici les traits d’un personnage de « donneur d’avis », analogue à l’Ormin de la scène III, 3 des Fâcheux. que l’on leur reporte et dont ils se servent après. Il est vrai qu’ils y diminuent ou augmentent le plus souvent quelque chose, mais ce n’est que pour se rendre nécessaires et faire voir que l’on ne saurait rien faire de bien sans eux. Cela ne me chagrine pas beaucoup et, pourvu que j’y 83 83 reconnaisse quelque chose de moi, j’ai une joie tout à fait grande de savoir que je passe pour homme d’espritLes vantardises de Lisimon ont un antécédent célèbre dans les déclarations hyperboliques de Mascarille à la scène IX des Précieuses ridicules. Lysandre, dans Les Fâcheux (I, 3, v. 205-210) n’hésitait pas, quant à lui, à faire valoir une prétendue collaboration étroite avec Lully, le musicien attitré de la cour ..

Clorante s’apprêtait à lui répondre et à le railler tout de nouveau lorsqu'Ariste s’écria :

— Ah, bons dieux ! à quoi ai-je songé, de ne vous avoir point encore montré quelques galanteries et quelques vers que j’ai mis exprès dessus moiCas typique de consommation de la littérature : les nouveautés non encore publiées circulent le plus souvent de main à main..

Clorante n’eut pas plus tôt ouï ces paroles qu’il essuya ses mains et qu’il pria Ariste de lui donner sur l’heure tout ce qu’il avait, ce qui ne lui causa pas peu de peine, car il fut obligé, pour les trouver plus facilement, d’ôter presque tout ce qui était dans ses poches et d’ouvrir une infinité de papiers. Arimant et moi ne savions que faire pour nous empêcher de rire en regardant nos trois 84 84 nouvellistes. Car l’un, après avoir bien parlé, voyant que l’on ne voulait point l’écouter ni l’entretenir de ce qu’il aimait, mangeait comme quatre sans proférer une seule parole ; l’autre vidait ses poches au lieu de manger et pestait de ne pas trouver assez promptement ce qu’il cherchait ; et le dernier, loin de songer qu’il était à table, cherchait à nourrir sa curiosité plutôt qu’à se nourrir lui-mêmeConséquence traditionnelle de la curiosité, autre forme d’inconvenance. Cf. Célinte (1661) : « une amie […] qui n’aura jamais d’embonpoint, parce qu’elle est trop curieuse. » (p. 42).. Il dévorait des yeux tous les papiers d’Ariste et perdait presque contenance de voir que ceux que l’on lui cherchait étaient si longtemps à trouver.

Enfin, comme l’on trouve quelquefois après avoir bien cherché, Ariste trouva un papier où il y avait deux madrigaux. Clorante, qui avait la main prête pour les recevoir, les prit promptement et lutLa lecture à haute voix est un mode très fréquent de consommation de la littérature.. 8585

MADRIGAL POUR JULIECe madrigal pour Julie est d’origine inconnue..

 Oui, je ferai pour vous des vers,
 Et je prétends faire connaître
 Aux quatre coins de l’univers
 Que les feux que vous faites naître
 Font à chaque moment
 Expirer mille amants.
 Je parlerai de vos mains adorables,
 De votre bouche et de vos yeux,
 Que l’on peut dire inimitables
Et qui pourraient charmer les mortels et les dieux ;
Mais quel fâcheux penser m’embarrasse et me gêne,
Et m’oblige à songer à ce que je promets ?
 C’est (vous le savez bien, Climène)
Que j’ai fait un serment de ne mentir jamais. 86 86

— Eh bien ! dit Ariste à Clorante, après qu’il eut achevé de lire, que dites-vous de ces versAvec cette réplique débute une conversation dont le contenu reflète les critères mondains d’évaluation de la littérature. ?

— Je dis, repartit Clorante, qu’ils ne sont faits que pour tromper ceux qui les lisent et qu’ils surprennent même ceux qui sont du métier, puisqu’ils tiennent toujours l’esprit en suspens et qu’ils disent à la fin tout autre chose que ce qu’ils semblaient promettre. Et pour moi, je soutiens que l’on les devrait appeler vers de surpriseLa notion de surprise participe de l’esthétique de la pointe. et que, si l’on leur voulait donner un nom, il n’y en a point qui leur convînt mieux.

— Vous avez raison, répondit Ariste. Mais lisez le madrigal qui suit ; peut-être que vous en trouverez la pensée plus forte et qu’il ne vous surprendra pas tant.

Clorante lut aussitôt. 87 87

MADRIGALCe Madrigal de la tristesse est d’origine inconnue.

 Que les hommes sont malheureux !
Que de maux différents leur naissance est suivie !
 Que par un destin rigoureux
Ils traversent le cours de la plus belle vie !
Pour moi, j’en ai bien plus que je n’en puis souffrir,
Et mes maux sont si grands que je n’en puis guérir.
Dieux ! que ce souvenir augmente ma tristesse
Et m’oblige à songer aux rigueurs de la mort,
Puisque j’aimais Sylvie, et même avec tendresse,
Et que la pauvre chienne a vu finir son sort.
88 88

— Vous êtes un malicieux, dit Clorante à Ariste, après avoir lu ce madrigal, et vous saviez bien que je serais trompé encore une fois. Je vous avoue ma surprise : j’ai cru pendant huit vers que l’auteur de ce madrigal avait du moins perdu tous ses parents et tous ses amis ; au neuvième, j’ai cru qu’il avait seulement perdu sa maîtresse ; et au dernier j’ai connu que cette Sylvie n’était qu’une chienne qu’il aimait et qui venait de mourir.

— Je ne sais pas si vous aimez ces sortes de pièces, lui répondit Ariste, mais pour moi je vous confesse qu’elles me divertissent merveilleusement et qu’elles me plaisent plus que celles où il y a des pointes ou des pensées à la fin.

— Vous avez raison, lui-dis-je, parce qu’il s’en trouve peu où il y en ait de belles.

Arimant 8989 ajouta que l’on n’en voyait plus de nouvelles, ce qui fut cause que nous eûmes un long entretien là-dessus et que nous fîmes une conversation digne d’être racontée. Qu’on ne s’étonne pas si je dis que nous fîmes : les nouvellistes disent de bonnes chosesDonneau justifie ici la conversation qui suit, difficilement crédible, au vu de son caractère sérieux et sensé, sans cette précaution. et cela ne doit point surprendre, puisque, bien qu’ils ne soient pas les plus raisonnables gens du monde et qu’ils soient un peu taxés de folie, ils ne laissent pas que de lire et d’entendre dire souvent de bonnes choses, qui leur servent dans l’occasion. C’est du moins ce que je m’imagine. Mais quoi qu’il en soit, voici la conversation que nous eûmes ensemble, pendant laquelle Lisimon mangea presque toujours, sans être interrompu de personne. 9090

Conversation des pointes ou penséesCette conversation des pointes ou pensées s’étend jusqu’à la page 129.

— Puisque les deux madrigaux que je vous ai montrés, nous dit alors Ariste, vous ont donné lieu de parler des endroits que l’on appelle pensées dans tous les ouvrages d’esprit, et que les poètes et ceux qui aiment la poésie appellent d’ordinaire pointes dans les vers, je vous prie que cet entretien soit plus long et qu’avant de le finir nous examinions ce que l’on appelle pensées. J’entends de ces pensées que l’on nomme souvent belles et fortes, et qui se font remarquer par-dessus le reste du discours dans lequel elles sont insérées.

— Je crois, lui répondis-je, 91 91 qu’une pensée est bien de l’esprit renfermé en peu de parolesEn 1653, dans son « Discours de l’épigramme » (préface à son Recueil d’épigrammes), Colletet avait déjà défini l’épigramme comme une façon de dire beaucoup avec peu : « Les poètes savants et éclairés, pour épargner le temps, pour soulager la mémoire des lecteurs, et dire beaucoup en peu de mots, se sont avisés d’emprunter des historiens et des orateurs ces sortes d’inscriptions, et de mouler sur elles une certaine espère de poésie succincte, qu’ils ont appelée épigramme ». (p. 10) On retrouvera une définition analogue dans la préface de Port-Royal qui accompagne l’édition des Pensées de Pascal (1670) : « Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renfermée sous le peu de paroles qui composent ce fragment »., lequel fait faire à celui qui la lit un long discours en lui-même, afin d’en bien concevoir toutes les beautés, ou, si vous voulez, une belle chose qui n’a jamais été dite.

— Pour moi, me repartit Arimant, je crois que c’est une chose bien dite selon le sujet dont on parle ou dont on écrit.

— Et moi, je crois, dit Clorante, que ce n’est qu’un certain raffinement d’espritCe raffinement d’esprit, à l’instar du « bel esprit » ou du « je ne sais quoi », représente un critère de distinction de la société mondaine. qui n’est bien connu que de ceux qui en ont, et à qui l’on peut difficilement donner de nom, celui de pensée ne lui convenant pas bien, puisqu’il peut également être pris pour les bonnes et pour les méchantes, toutes choses étant pensées avant que d’être dites ou écrites.

— Puisqu'il ne reste plus que moi à 92 92 parler, nous dit ensuite Ariste, et que vous avez tous dit quelque chose de différent sur la pensée, il faut que je die à mon tour ce que j'en pense. C'est une chose qui, semblant avoir besoin d'un long discours pour être bien entendue, est expliquée en peu de paroles et qui, étant ainsi resserrée, paraît plus forte et jette un certain éclat qui surprend ceux qui la lisent ou qui l'écoutent, et qui la fait aimer et admirer tout ensemble. On peut encore dire, ajouta le même, que la pensée est un bel enfant qui naît du mariage que fait notre esprit avec le sujet dont nous voulons parler et qui est engendré en rêvant sur ce sujet et en cherchant et se représentant tout ce que l'on en peut dire

— Bien que ce que nous avons tous dit, repartit Arimant, 93 93 pour expliquer ce que c'est qu'une pensée soit à son avantage, je ne suis point néanmoins de ceux qui n'aiment pas les ouvrages où ils n'en trouvent point, et j'aime mieux un discours sans pensées, également fort partout et bien soutenu, qu'un discours inégal, rempli de pensées mêlées avec de méchantes choses, et je n'approuve point la plupart des grands auteurs de ce temps, qui mettent le plus souvent un méchant vers devant un bon afin de le faire remarquer, et qui ne se soucient pas que l'on dise qu'il y a de la faiblesse dans leurs ouvrages, pourvu que l'on demeure d'accord qu'il y a quelque chose de beau.

Sans doute, lui répondis-je, que vous aimez bien les épigrammes des Grecs, puisqu'ils n'y mettaient point de pen-9494séesCette idée avait déjà été exprimée dans le « Discours de l’épigramme » de Colletet (publié pour la première fois en 1653 en guise de préface de son Recueil d’épigrammes): les épigrammes grecques « ne se soutiennent souvent ou que par leur naïveté propre ou par la grâce et beauté de leur expression, ou que par quelques autres ornements semblables. De là vient aujourd’hui que quand nous voulons marquer une épigramme qui n’a guère de sel et de pointe, nous l’appelons en riant une épigramme à la grecque » (p. 57). L’intérêt pour le genre se renouvelle fin 1662, suite à la publication des Oeuvres galantes de Cotin ; parmi les textes recueillis figure notamment sa « Lettre sur la satire », dans laquelle il aborde la question de l’épigramme..

Monsieur de G******Il s’agit selon toute vraisemblance de Gombauld, dont le recueil d’épigrammes paraît en 1657. Ses épigrammes, libres pour la plupart de « pensées », correspondent au goût des nouvellistes pour les épigrammes « à la grecque », que critique Colletet (voir note précédente)., me repartit Ariste, a donc bien fait de n'en avoir point mis dans son livre d'épigrammes. Du moins en faut-il lire plus d'un cent avant que d'en trouver deux ou trois.

— Il a bien fait, répondit Clorante, si ç'a été son dessein.

— Je ne parle, lui dit Ariste, que de ce qu'il a fait, et non de ce qu'il a prétendu faire, ce secret n'étant pas su de moi. Mais je n'ignore pas que nous voyons tous les jours quantité de sonnets, d'épigrammes et de madrigaux qui n'ont ni pointes ni pensées, bien que leurs auteurs aient cru y en avoir mis.

— Quoique nous ayons expliqué ce que c'est qu'une pensée, dit alors Arimant, je crois que pour la bien connaître, il faudrait savoir quels effets elle produitArimant introduit ici une théorie de l’émotion esthétique. Celle-ci sera développée, dans la réponse qui suit, par la convocation de l’esthétique du sublime..

— Il semble, lui repartis-je, 95 95 qu'elle réveille l'esprit de celui qui l'écoute ou de celui qui la lit. Le plaisir qu'ils en reçoivent l'un et l'autre paraît dans leurs yeux et sur tout leur visage, et il semble que l'on voie jusqu'au fond de leur cœur la joie qu'ils en ressentent. Elle fait pour quelques moments tomber le livre des mains à celui qui la litCette attitude est celle adoptée face au sublime., afin de se faire admirer et de lui faire faire d'avantageuses réflexions sur ce qu'il vient de lire. Celui qui entend réciter quelque chose où il y a de belles pensées n'en fait pas moins et, s'il a l'esprit de les connaître, dès qu'il en trouve quelqu'une il s'écrie aussitôt : « Voilà qui est beau !Dans son « Discours de l’épigramme » (1653), Colletet avait indiqué le rôle essentiel joué par cette exclamation dans la définition du genre : l’épigramme est « tout ce qui excite le ris, ou l’admiration, et qui fait avec joie et applaudissement écrier l’auditeur ou le Lecteur : ô que cela est beau! ô que cela est rare ! » (p. 68-69). Molière parodiera cette habitude dans la scène IX des Précieuses ridicules : “quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours: « Voilà qui est beau ! » devant que les chandelles soient allumées.” » il en parle, il la répète, il la loue, il l'admire et témoigne par ses gestes, par ses paroles et par la gaieté qu'on voit sur son visage, la joie qu'il 96 96 a d'entendre de belles choses.

Ils demeurèrent tous d'accord de ce que j'avais dit, ensuite de quoi Clorante nous demanda si l'antithèse, la comparaison, la sentence et l'équivoque pouvaient être appelées pensées. Ariste répondit qu'il était hors de doute que l'antithèse pouvait fournir de quoi faire de fort belles pensées et que la comparaison en valait bien une belle, puisqu'elle portait bien plus avant dans l'esprit la chose dont on parlait que ne faisait la pensée toute seule.

— Pour ce qui est de la sentence, dit Arimant, c'est selon moi quelque chose de plus que ce que nous avons dit qu'était la pensée : l'esprit y paraît plus resserré, elle ne contient pour l'ordinaire que quelque chose de grand, elle est forte, elle est utile, elle est bril-9797lante, elle est morale, elle plaît, elle instruit, elle produit les mêmes effets que la pensée et, faisant tout cela en sept ou huit paroles au plus, on peut justement l'appeler pensée, et même lui donner un rang au-dessus, en cas qu'il y en ait.

— Je consens, lui repartis-je, que l'on lui donne le rang qu'elle mérite et je ne doute point qu'elle ne l'emporte sur l'équivoqueHiérarchisation des genres, autre facette de l’évaluation de la littérature. , dont je vais dire quelque chose, puisque c'est à mon tour à parler. L'équivoque est un discours dont le sens est double et, comme il faut avoir de l'esprit pour le faire et pour s'en servir à propos, je crois que l'on le peut mettre au rang des pensées, plusieurs le faisant tous les jours servir de pointe à des épigrammes, que l'on a souvent remarqué être ceux qui plaisentLe genre du mot « épigramme » n’est pas clairement défini. Dans ses Remarques sur la langue française (1647), Vaugelas assure qu’il « est toujours féminin », tout en reconnaissant que nombre d’auteurs l’utilisent également au masculin., 9898 qui divertissent et qui piquent le plus. Il se trouve encore quelquefois, ajoutai-je, un certain sens mystérieux dans les grands ouvrages, qui tient quelque chose de l'équivoque et qui a du rapport à des choses qui ne sont pas du sujet. Ceci ne se peut montrer que par un exemple. C'est pourquoi feignons qu'un tyran, qui par l'artifice et par la force a usurpé l'autorité souveraine dans son pays, soit devenu amoureux d'une femme qui lui reproche sa tyrannie, et qu'il lui tienne ce discours pour la persuaderDébut de la scène du tyran, première des scènes de théâtre insérées au sein du tome II. :

Je m'étonne de voir qu'après m'avoir su plaire,
Vous conserviez encore un sentiment vulgaire
99 99 Et vous laissiez séduire à la coupable erreur
Qui pour un bien conquis vous donne de l’horreur.
Mais malgré vos mépris je veux bien vous instruire,
Vous tirer d'une erreur qui pourrait vous détruire.
Sachez donc ce qu'on peut pour anoblir son sang,
Ce que le Ciel permet pour obtenir ce rang,
Et, pour connaître mieux le prix de la couronne,
Apprenez qu'il n'est rien que son pouvoir ne donne,
Qu'un roi dans ses projets n'a rien de limité,
Que c'est de son vouloir que dépend l'équité.
S'il est ainsi de ceux dont toute la puissance
100 100 Ne trouve à ses désirs aucune résistance,
Jugez ce qu'on permet à ceux qui, comme moi,
N'ont que de leur esprit la puissance de roi,
Dont le nouveau pouvoir, douteux à sa naissance,
Est comme cimenté du sang de l'innocence,
Et qui croiraient commettre une indigne action
S'ils épargnaient un crime à leur ambition.
Oui, l'on est criminel, quand on sent que son âme
Brûle pour ce haut rang d'une pressante flamme,
Si lors, secondant mal ces nobles mouvements,
On néglige l'ardeur de ces beaux sentiments.
101 101 À qui ne peut sans crime avoir le nom de maître
C'est être criminel que de ne le pas être.Un vers presque identique figurait à la scène IV, 6 de la Bérénice (1657) de Thomas Corneille : « C’est être criminel qu’appréhender de l’être »
Tous les crimes sont beaux et s'appellent vertus,
Quand tous nos ennemis sont par eux abattusParadoxe brillant analogue à celui qui est énoncé à l’acte V de Sertorius : “Permettez, Madame, que j’estime / La grandeur de l’amour par la grandeur du crime” (v. 1766-7). L’attrait de la pensée repose sur le second sens que peut prendre le terme “vertu” : celui de la “virtu” politique que doit cultiver le Prince selon Machiavel (voir le commentaire qu’en fait Clorante p. 114-116). .
Le pouvoir qu'on en tient est toujours légitime :
Qui peut tout a raison et qui dompte est sans crime.
La justice toujours accompagne le fort,
Le vainqueur a le droit et le faible a le tort.

Pour faire encore mieux comprendre ce que je veux expliquer, feignons que cette femme lui réponde :

102 102Pour suivre d'un tyran les coupables maximes,
Tu tires des vertus de la source des crimes,
Mais par ce vain discours tu ne m'étonnes pas.
Le crime à tes pareils étale des appas
Dont le funeste éclat promet en apparence
D'un bien mal assuré la pleine jouissance.
Mais, pensant l'obtenir par ce qui la détruit,
Le crime qui leur sert est celui qui leur nuit.
Les forfaits qui d’abord paraissent favorables
Traînent en les flattant la peine des coupables,
Jusqu'à ce que leur nombre, emportant les esprits,
103 103 Sur des crimes trop longs attire un juste prix.
Tu le dois recevoir alors que ta patrie
Ne peut plus supporter l'excès de ta furie,
Et que, des citoyens égorgés de nouveau
Le sang, creusant la terre, y forme ton tombeau.
Ne t'imagine pas régner en assurance
Et que ce sang versé soutienne ta puissance,
Puisque dans peu le temps pourra bien t'enseigner
Que jamais les tyrans n'ont pu longtemps régner.
En vain ton bon démon éloigne la tempête
Qui pour nous affranchir doit attaquer ta tête.
104 104 En vain des citoyens tu sais les actions,
Tu découvres en vain leurs conspirations.
En hommes courageux ce royaume est fertile :
Quand une est avortée, on en voit naître mille,
Et celles bien souvent qui font le moins de bruit
D'un généreux dessein savent tirer le fruit.
Ce que ne peut le nombre un seul bras le sait faire.
Mais les dieux quelquefois font languir leur colère,
Et, dans le même jour qu'un tyran doit périr,
Par un ordre du Ciel ils font tout découvrir,
Et commençant par là d'exercer leur justice,
105 105 La crainte des tyrans fait leur premier supplice :Anacoluthe : ce n’est pas la “crainte” qui “commence”, mais bien les “dieux”. Il faut comprendre le passage ainsi : les dieux, au lieu de punir les tyrans en les laissant se faire tuer par leurs sujets, révèlent ces conspirations et optent ainsi pour un châtiment plus cruel : le “premier supplice” des tyrans consiste à les rendre paranoïaques au point de soupçonner même les êtres qui leur sont chers d’intentions criminelles à leur égard.

Tout leur devient suspect, quand tout leur est soumis,
Et craignant sans égard frères, femmes, amis,
D'invincibles soucis, faisant languir leurs peines,
Font souffrir à leurs cœurs mille secrètes gênes,
Qui, leur montrant toujours l'image de la mort,
Confondent dans leurs maux les douceurs de leur sort.

L'auditeur, ou le lecteur, après avoir ouï réciter et avoir lu ces vers, ne peuvent-ils pas dire que CromwellLa figure de Cromwell (1599-1658), tyran britannique accusé de régicide, resurgit dans l’actualité via le procès Fouquet. y est représenté ? Ne peuvent-ils pas même croire que l'auteur l'a fait à dessein, ou qu'il en a eu quelque idée, qui lui a servi lorsqu'il 106 106 les a composés ? Sont-ils pas contraints d'avouerSur l’omission du “ne” dans la phrase négative, se référer à la remarque de Vaugelas:
“Car comme notre langue aime les négatives, il y en a qui croient que l’on ne peut pas dire, ont-ils pas fait et qu’il faut toujours mettre la négative ne devant et dire n’ont-ils pas fait. Mais ils se trompent et il est d’ordinaire plus élégant de ne la pas mettre.”
(Vaugelas, Remarques sur la langue française, 1647, p. 210.)
que, bien loin que ce rapport paraisse hors d’œuvre, il sert à mieux faire voir le caractère d'un tyran, et que, rappelant dans leur esprit la connaissance qu'ils ont eue d'un semblable, il leur fait dire que celui-ci est bien représenté ? C'est un rapport que tout le monde ne remarque pas et qui n'est connu que des gens d'esprit ; il leur plaît, il leur fait crier tout haut : « voilà qui est beau ! » il fait réussir une pièce et l'on ne doit pas s’étonner s'il vaut mieux que la plus belle pensée que l'on puisse imaginer, puisqu'il est souvent tout rempli de pensées.

Notre nouvelliste d'État qui, depuis que nous avions commencé à parler de pensées, avait toujours mangé sans nous dire motLisimon est associé à la figure du parasite insatiable, dans une perspective satirique., 107 107 prit alors la parole et dit que de tout ce que nous avions dit il n'avait pris plaisir qu'aux vers, parce qu'ils approchaient plus des affaires d'État que toutes les bagatelles que nous avions dites. Il me pria de les lui dicter après le dîner ou, si j'en avais une copie, de la lui prêter pour les décrire, ce que je lui promis, n'en ayant pas pour l'heure de copie sur moi.La pratique qui consiste à prêter un texte à un ami pour qu’il en fasse une copie est l’un des modes de consommation caractéristiques de la littérature mondaine.

Comme nous avions fait une conversation plus suivie que les discours interrompus que l'on a d'ordinaire coutume de tenir à table, chacun demanda alors à boire et, sans beaucoup parler, nous mangeâmes quelque temps du dessert que l'on nous venait de servir. Après quoi Ariste prit la parole et parla de la sorte :

— Pour reprendre la conversation 108 108 des pensées, que les vers que l'on a récités et que le dessert que l'on nous a servi ont fait interrompre, je dirai qu'il y a bien des choses dont nous n'avons pas parlé, parce qu'elles ne sont pas pensées, mais dont je crois à propos de dire un mot, parce qu'elles produisent les mêmes effets. Une forte et généreuse résolution, un sentiment généreux et prudent, une raillerie bien faite, un endroit plein de douceur et de tendresse, une belle description et autres choses de cette nature, ayant tous les agréments, toute la beauté et toute la force que l'on leur peut donner, produisent, sans être penséesA en croire Vaugelas, l’ellipse de l’article n’est pas d’usage courant: « Ce n’est pas qu’en certains endroits on ne se dispense des articles avec une grâce merveilleuse, mais c’est rarement, et il faut bien les savoir choisir. M. Coëffeteau, il fit main basse et tua femmes et enfants. Mais "il a esprit", ne se peut dire ni selon le bon usage, ni selon la grammaire ».
(Vaugelas, Remarques sur la langue française, 1647, p. 171.)
, les mêmes effets que la pensée produitCette énumération passe en revue ce que les mondains appellent les « beaux endroits ». L’expression, à la mode, figure aux pages 14 du tome II, 97 et 203 du tome III.. Elles se font admirer, elles font crier : « voilà qui est beau ! » elles font témoigner la joie que l'on a de les entendre et, 109 109 pour vous donner un exemple de la dernière de ces choses, qui est la description, ne pouvant pas vous en donner de toutes, parce que je serais trop long, représentez-vous une personne à qui l'on dit qu'il est arrivé un malheur, mais que l'on n'ose lui dire, ou bien que l'on n'en a pas la force, qui répond avec un visage qui marque assez son inquiétudeLa “description de l’âme inquiétée” qui suit constitue le dernier texte cité au sein de la “Conversation des pointes ou pensées”. :

Dites-le-moi, de grâce, et quel que soit mon sort,
Pour me le découvrir faites un peu d'effort.
Tâchez de vous dépeindre une âme inquiétée,
Par cent troubles divers puissamment agitée,
Qui n'ose que penser, qui s'afflige, qui craint,
110 110 Qui sans cesse consulte et sans cesse se plaint,
Qui, pleine de l'erreur dont elle est possédée,
De cent pensers confus s'embarrasse l'idée,
Qui, n'en pouvant choisir, les roule incessamment
Et semble ingénieuse à croître son tourment.
Je suis dans cet état et mon âme alarmée,
Dans sa juste frayeur trop longtemps confirmée,
Ne me présente rien dont le cruel crédit,
S'emparant de mes sens, ne gêne mon esprit,
Et bien qu'un seul sujet, que vous craignez de dire,
Sur mon esprit flottant dût prendre cet empire,
111 111 D'un doute impérieux les rigoureuses lois
Par cent sujets divers me gênent à la fois.

Cette description d'un esprit embarrassé et qui souhaite de savoir une chose que l'on ne lui veut pas dire a plu à tous ceux qui l'ont ouïe et, sans avoir quoi que ce soit de ce que nous avons dit qui faisait la pensée, elle en a produit tous les effets. Elle a fait crier : « voilà qui est beau ! » elle s'est fait admirer, elle a fait parler d'elle, et tout cela sans être resserrée, sans avoir rien d'extraordinaire et sans avoir rien de nouveau, ni rien de ce qui fait la pensée, ce qui vous doit faire avouer que nous pouvons faire des choses qui, n'étant point pensées, ne laissent pas que d’être aussi belles et de 112 112 marquer autant d'esprit.

— Ce que vous venez de dire, repartit Clorante à Ariste, m'a fait faire une réflexion sur les pensées, qui fait que je les estime présentement aussi peu que je les ai fortement aimées, puisque ce que l'on appelle grandes, belles et profondes pensées ne doit passer à mon sens, chez les esprits bien faits, que pour d'obscures rêveries que celui qui les conçoit ne peut faire comprendre aux autres, ayant souvent bien de la peine à les entendre lui-même, ce qui n'est pas difficile à croire, vu la peine qu'un esprit se donne pour les enfanterLe même argument est utilisé par Scarron pour condamner l’hermétisme des pointes et des pensées : « On ne parle que pour se faire entendre, et les esprits pointus ne s’entendent pas souvent eux-mêmes » (Les Dernières Oeuvres, 1663). Le lieu commun qui consiste à valoriser la clarté au détriment de l’obscurité trouvera un écho célèbre chez Boileau : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » (Art poétique, 1674, v. 153)., et les profondes rêveries où il s'ensevelit, qui l'entraînent souvent si loin que ce qu'il en rapporte est si grand, si obscur, si élevé et si embarrassé qu'il n'est 113 113 plus connu des gens de ce monde. Et c'est de là d'où vient que l'on voit tous les jours, non pas tant de pensées, car elles ne méritent pas ce nom, mais tant de choses si obscures où l'on ne comprend rien. Je tiens, poursuivit-il, que presque toutes les choses que l'on a de la peine à produire sont de ce nombre, ce qui fait voir que l'on ne saurait trouver de pensées qui soient naturelles et fortes tout ensemble et que l'on n'en peut produire du tout sans s'embarrasser, sans dire plus ou moins que l'on ne voudrait, ou sans laisser à deviner quelque chose. Ce n'est pas qu'il n'y ait des personnes assez heureuses pour trouver de ces sortes de pensées qui plaisent, et qui plaisent même avec justice, et je vous en vais donner un exemple, non pas 114 114 de mes vers, comme vous avez fait des vôtres, mais de ceux d'un des plus illustres et des plus renommés auteurs de ce siècle, qui ont été généralement approuvés et qui ont plu à tout ce qu'il y a de grands esprits à la ville et à la cour. Stilicon, dans la pièce qui porte ce même nomStilicon, tragédie de Thomas Corneille, créée le 27 janvier 1660 à l’Hôtel de Bourgogne, qui offre des points de convergence remarquables avec la « scène du favori » et la « scène de Placidie ». pour titre, après avoir longtemps parlé de sa conspiration contre Honorius, conclut par ces deux versI, 6, v. 435-436 :

Cet effort ne part point d'un courage abattu,
Et pour faire un grand crime il faut de la vertu

Quoique ces vers soient beaux, qu'ils soient surprenants, que la pensée en soit resserrée et que, dans la bouche de celui qui les a récités, ils aient charmé tout 115 115 le monde, cela n'empêche pas qu'il ne faille deviner que « vertu » tient là la place de courage et de forte résolution et, ce qui est à remarquer, c'est de résolution de mal faire et de commettre le plus horrible crime du monde. Et l'on devrait, suivant cette pensée, appeler vertueux les tyrans, les traîtres et tous les criminels qui ont montré du courage en entreprenant et en commettant leurs crimes. Cela ne se pourrait faire toutefois sans être désapprouvé. Cependant ces vers plaisentExigence essentielle aux yeux du public mondain : la valeur d’une oeuvre est déterminée par son aptitude à plaire et à toucher. C’est tout le sujet de la conversation de La Critique de l’Ecole des femmes, dans laquelle Dorante affirme que le “grand art est de plaire” (scène VI)., quoique le mot de vertu y signifie tout ce qui lui est contraire et tout ce qu'il abhorre, qu'il soit pris pour la plus horrible lâcheté du monde et pour la résolution de commettre un grand crime, lui qui ne devrait signifier que du bien, qui ne de- 116 116 vrait être employé qu'à marquer de la sagesse, de la prudence et le reste des autres belles qualités qui peuvent faire dire qu'un homme a de la vertu. Cependant, comme il est constant qu'il fait le contraire de cela, pourquoi, me dira-t-on, ces vers sont-ils estimés de tout le monde, et pourquoi vous plaisent-ils tant, à vous qui nous en parlez ? Je n'en sais rien et, si je les ai estimés d’abord, c'est parce qu'ils ont plu à tout le mondeEn marge de l’effet produit par une oeuvre, l’appréciation générale est également un critère important dans l’évaluation de la littérature. Nombreux sont les auteurs, à l’instar de Molière, qui insistent sur la toute puissance du jugement public: “Je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve, que d’en défendre un qu’il condamne.” (Les Fâcheux, “Avertissement”). et qu'ils m'ont frappé l'imagination. Mais, à présent que je les connais, je ne sais pas bien ce que j'en pense, faute de bien savoir ce que j'en dois penser.

Puisque je suis en humeur de vous entretenir de pensées, dit-il, en continuant sans nous donner le temps de lui repartir, il faut que je vous parle encore d'une autre, 117 117 qui s'est fait admirer de tous ceux qui l'ont ouïe, hormis deux ou trois personnes qui en ont connu le faible, que l'auteur savait aussi bien qu'eux. Mais il voulut bien l’exposer, sachant qu'elle éblouirait presque tout le monde. C'est de l'empereur Commode qui, étant empoisonné, se donne deux ou trois coups d'épée et dit :

Ô dieux ! aveugles dieux ! dont la jalouse envie
Destinait le poison pour la fin de ma vie,
Malgré vous jusqu'au bout je règlerai mon sort,
Et vous démentirai jusqu'au choix de ma mort.Alexandrins tirés de La Mort de Commode, de Thomas Corneille, qui paraît chez Courbé et Luyne en 1659 après une première représentation en 1657. Le premier vers ne correspond pas exactement à ce qu’on peut lire dans la version imprimée, où il débute par “vains dieux” (V, 7, v. 1859-1863).

Quoi qu'il dise, ou plutôt quoi qu'on lui fasse dire, il doit 118 118 croire, puisqu'il reconnaît des dieux, que le genre de mort dont il meurt est celui dont ils avaient résolu qu'il mourrait et que, s'il a été empoisonné, c'est que les mêmes dieux avaient ordonné qu'il le serait avant que de mourir par le fer et qu'il ne se tuait pas malgré eux.Au-delà de cette critique en apparence futile, Donneau de Visé accuse Thomas Corneille de négliger délibérément les principes de composition dramatique pour séduire le public. Il lui reproche ainsi de suivre la recommandation que formule Dorante dans La Critique de l’Ecole des femmes : plaire à tout prix.

Ces deux exemples font voir que la pensée qui paraît la plus forte, étant bien examinée, se trouve souvent plus faible que ce qui est dans le même discours où elle est insérée, et qu'au lieu de passer pour pensée, elle ne passe plus que pour une faute considérable. Que l'on ne se persuade pas, poursuivit-il, que dans tout ce que j'ai dit j'aie voulu blâmer l'auteur dont j'ai tiré ces deux pensées : je déclare hautement que, si j'avais été à sa place, je m'en serais servi aussi bien que lui, con- 119 119 naissant l'esprit du monde et sachant qu'elles devaient plaire. Car je ne doute pas qu'ayant une grande expérience et une prudence consommée, il n'en connût mieux que moi le faible et le fort, et qu'il ne sût, avant que de les exposer, quels effets elles devaient produire.

Clorante eut à peine cessé de parler qu'il reçut les applaudissements qu'il méritait, ou du moins qu'il croyait mériter. Nous nous entretînmes ensuite des vers de Stilicon et de Commode qu'il avait rapportés, et nous trouvâmes qu'il y avait quelque chose de véritable dans ce qu'il avait dit.

Nous étions sur le point de changer de discours, et Clorante avait déjà la bouche ouverte pour demander à Ariste les autres pièces qu'il avait promis de nous 120 120 montrer, lorsqu'Arimant prit la parole et nous tint ce discours :

— Nous nous sommes tous bien trompés, lorsque nous avons parlé des pensées comme de choses qui devaient être nouvelles, et je ne sais pas à quoi je songeais lorsque j'en suis demeuré d'accord, puisqu'il est impossible d'en trouver aucune qui le soit, ceux qui croient être venus à bout d'en trouver n'ayant bien souvent que trouvé le moyen de nous bien représenter une chose véritable et connue de tout le monde ou, si l'on veut, que celui de nous en faire agréablement ressouvenir. Il n'y a plus rien de nouveau, Salomon nous l'a dit dès son tempsC’est le fameux « nihil novi sub sole » de l’Ecclésiaste (I, 9), livre biblique attribué au XVIIe siècle à Salomon. La question de la nouveauté, centrale dans les Nouvelles Nouvelles, fait aussi l’objet d’une discussion dans les conférences que Richesource publie dans son recueil de 1666.. On peut bien trouver le moyen d'exprimer des choses qui ont déjà été dites, d'une manière qui peut passer 121 121 pour nouvelle, mais cela ne change rien en la chose exprimée et bien que cette belle et favorable expression, que l'on trouve quelquefois heureusement, ne laisse pas que de surprendre, cette surprise est semblable à celle que recevrait une personne qui en verrait une autre beaucoup plus parée qu'à l’ordinaire : quoique cet ajustement la surprît, il ne ferait pas que la personne qui paraîtrait ainsi parée n'eût point été au monde longtemps devant que de paraître en cet état, et qu'elle n'eût même été connue de celle qui serait surprise de la voir ainsi parée. Ce qui montre que l'on ne doit point dire qu'une chose qui surprend soit nouvelle, mais qu'elle est bien exprimée, qu'elle est bien représentée, qu'elle fait bien ressouvenir de ce que 122 122 l'on savait déjà, qu'elle représente la chose au naturel et qu'elle est bien intelligiblement expliquée. Et pour vous faire encore mieux voir que les choses qui surprennent le plus et qui se font admirer ne surprennent pas pour être nouvelles, comme l'on s'imagine, je me veux servir des deux vers de Stilicon que Clorante nous a rapportés pour un autre sujet.

Stilicon, comme il nous a dit, après avoir longtemps parlé de sa conspiration contre Honorius, conclut par ces vers :

Cet effort ne part point d'un courage abattu,
Et pour faire un grand crime il faut de la vertu.

La vertu, comme l'on en est de- 123 123 meuré d'accord, étant prise dans ces vers pour une grande hardiesse et une forte résolution, peut-on dire que ces vers plaisent parce que la pensée en est nouvelle et qu'ils expliquent une chose que l'on ne sait pointArimant commence ici le développement d’une théorie de l’émotion esthétique conçue comme le résultat de la reconnaissance des choses familières. ? Est-il quelqu'un qui ignore qu'il faut beaucoup de hardiesse, beaucoup de courage et beaucoup de résolution pour entreprendre de tuer un grand prince ? Ne sait-on pas bien qu'un homme qui manquerait de cœur, qu'un lâche, qu'un timide aurait de la peine à l'entreprendre ? Cela étant, il est assuré que ces deux vers n'apprennent rien de nouveau. Cependant l'on ne peut nier, à moins que de donner un démenti à dix mille personnes qui l'ont crié tout hautEn marge de l’effet produit par une oeuvre, l’appréciation générale est également un critère important dans l’évaluation de la littérature. Nombreux sont les auteurs, à l’instar de Molière, qui insistent sur la toute puissance du jugement public: “Je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve, que d’en défendre un qu’il condamne.” (Les Fâcheux, “Avertissement”, 1662), que ces vers ne soient beaux et que ce ne soit une pensée, ce qui 124 124 fait voir que la pensée n'est pas une chose nouvelle et que l'on ne peut plus rien trouver de nouveau. Si ces dix mille personnes, me peut-on objecter, n'apprenaient rien dans ces vers qui ne fût commun et que tout le monde ne sût déjà, pourquoi les ont-elles tant admirés ? C'est parce qu'elles ont trouvé que ce qu'elles savaient déjà était bien exprimé et que, par le moyen de cette forte, courte, ingénieuse et naturelle expression, l'auteur a eu l'adresse de le leur faire encore entrer plus avant dans l'imagination, et c'est toujours dans ce moment que l'on s'écrie ou que l'on se dit à soi-même que ce que l'on lit ou qu'on entend dire est beau, parce que l'on le conçoit bien. Si les pensées étaient des choses nouvelles, comme l'on 125 125 veut, cela n'arriverait pas de la sorte : l’on« Au commencement d’un discours, il faut dire on plutôt que l’on, quoi que l’on ne soit pas mauvais. » (Vaugelas, Remarques sur la langue française, 1647, p. 12) ne les pourrait concevoir facilement, et il faudrait les examiner à loisir avant que de les pouvoir comprendre, et l'on n'applaudirait point, comme l'on fait d'ordinaire aux beaux endroits des pièces de théâtre que l'on entend réciter. Cependant l'on y applaudit tous les jours, dès qu'on voit quelque chose qui plaît et, ce qui est à remarquer, l'on le fait non pas après avoir ouï répéter plusieurs fois les deux ou trois vers qui plaisent, non pas après les avoir lus et relus pour en comprendre la pensée, mais après qu'un acteur, qui les dit le plus souvent assez vite, les a fait entendre une fois. D'où vient que notre esprit prend feu et les conçoit si promptement ? Est-ce que la pensée en elle est nouvelle ? 126 126 Non. Mais parce que, comme j'ai déjà dit, ils expriment noblement et naturellement tout ensemble une chose que l'on sait.

L'on peut après cela dire justement que les choses les plus vieilles et les plus communes, bien exprimées, plaisent le plus, parce qu'elles tombent plus tôt sous le sens, qu'elles frappent d'abord l'imagination et que l'on les conçoit facilement. Et l'on peut dire que ces mêmes choses, traitées par de différentes personnes, ressemblent aux visages, qui sont tous composés des mêmes parties et dont toutefois il n'y a pas un qui se ressemble, c'est-à-dire d'une ressemblance si parfaite que l'on puisse dire, en regardant deux visages en même temps, qu'ils sont entièrement semblables, un je ne sais quoi, bien plus 127 127 difficile à expliquer que celui d'amour, mettant de la différence dans tous. Ainsi le même sujet, traité par de différentes personnes, quoique toujours le même, a un certain je ne sais quoi dans l'ouvrage des uns, qui n'est pas dans celui des autres et qui fait que cette ressemblance parfaite qui s'y devrait trouver, parce que c'est la même chose, ne s'y rencontre point. Et, comme parmi les je ne sais quoi qui empêchent les visages de se ressembler il y en a d'avantageux, qui font aimer certains visages beaucoup plus que d'autres et qui en font aussi paraître de plus laids, car le je ne sais quoi est aussi bien pour le laid que pour le beau, de même, parmi ceux qui empêchent les mêmes sujets différemment traités de se res- 128 128 sembler, il y en a qui font que les mêmes choses paraissent beaucoup plus belles et plaisent plus chez les uns que chez les autres, quoique leur différente manière d'exprimer fasse toujours trouver dans les mêmes pensées quelque chose de nouveau chez tous ceux qui en parlent. Et c'est là, pour ce qui regarde les pensées, tout ce qu'en ce siècle on peut appeler nouveau. Mais, comme il y a des fantasques qui n'aiment pas toujours les plus beaux visages, il y a des gens qui ont le goût si dépravé que de ne pas aimer quelquefois les plus belles choses et les mieux exprimées, ce qui me fait assurer qu'un certain je ne sais quoi fait trouver de la différence dans les choses qui sont composées de mêmes parties, et que l'on y en trouve plus ou 129 129 moins selon le goût, l'inclination et l'esprit que l'on a.

Arimant finit là son discours, qui nous surprit d'autant plus que nous croyions qu'il n'y avait plus rien à dire sur ce sujet lorsqu'il recommença d'en parler. Je vous laisse à juger ce que nous en pensâmes, pour vous dire qu'Ariste s'écria qu'il ne s'étonnait plus si l'on ne disait point faire une pensée, mais trouver une pensée, et que l'on n'avait garde d'en faire, puisque l'on ne pouvait plus rien faire de nouveau. Clorante lui repartit :

— Pour voir si cela est vrai, voyons ce que vous nous avez promis de nous montrer et si nous serons trompés dans l'espérance que nous avons de voir quelque chose de nouveau.

— Ce sera, lui dis-je, si vous le trouvez bon, lorsqu'on aura desser- 130 130 vi, puisque personne ne mange plus.

Ils en demeurèrent tous d'accord et furent plus aises de voir lever la nappe qu'un parasiteLe motif du parasite, fréquemment employé au XVIIe siècle par les auteurs satiriques qui le tirent de l’Antiquité, se définit surtout par son avidité et son intrusion abusive. n'aurait été de la voir mettre. Ils s'appuyèrent ensuite sur la table, qu'ils remplirent de papiers, en résolution de lire et d'écrire des nouvelles et des nouveautés, et d'en parler tant que l'on leur voudrait tenir tête, après toutefois avoir vu ce qu'Ariste leur devait montrer, lequel prit aussitôt la parole et dit :

— Je crois que vous ne vous doutez pas de ce que je vous vais lire : ce sont deux scènes détachées d'une pièce de théâtre, dont on a trouvé les vers assez naturels et que j'ai apportées exprès pour en savoir votre sentiment; et comme, pour quelques raisons que je dois taire, je ne vous puis montrer que 131 131 ces deux scènes, je crois être obligé de vous expliquer le sujet de chacune. Dans la première, non pas de la pièce, mais des deux que j'ai à vous faire voir, un favori, qui aimait la fille du roi son maître et qui en venait d'obtenir l'aveu à la sollicitation de sa sœur, qui en était aimée, a ordre du roi de déclarer son feu à la princesse et, étant demeuré seul avec elle et n'osant lui parler, cette princesse lui demande s'il la craint et pourquoi il est si timide. Il lui répond :

LE FAVORI.La scène du favori est le premier des deux fragments de la pièce de théâtre qu’Ariste présente aux autres nouvellistes.

Oui, je vous crains, Madame, et mon orgueil timide
Vous doit avoir appris quelle crainte me guide.
132 132 Un mot en est la cause, un mot peut l’étaler,
Et ce pénible mot m'empêche de parler.
Il renferme dans soi mon trépas ou ma vie,
Il peut me rendre digne ou de blâme ou d'envie,
Il languit quelquefois au fort de notre ardeur,
Et souvent pour lui plaire il trahit notre cœur.
Ce n'est pas en effet que ce mot soit un crime,
Mais ce n'est que l’aveu qui le rend légitime.
S'il ne vous blesse point, mon heur est assuré,
Et si vous le blâmez, mon crime est avéré. 133 133

LA PRINCESSE.

Après l'aveu du roi, vous pouvez…

LE FAVORI.

 Ah, Madame !
Je ne puis qu'étaler le trouble de mon âme.
Cet aveu nécessaire au dessein que j'ai fait,
Si vous ne l'approuvez, n’en produit pas l’effet.
C'est peu, c'est peu qu'un roi, c'est peu même qu'un père
Permette à mon orgueil le dessein de vous plaire.
Un cœur est toujours libre, et quoique le pouvoir
L'immole quelquefois à son cruel devoir,
134 134 Il sait toujours sur soi réserver quelque empire.
On ne l'a point entier, à moins qu'il ne soupire,
Et d'un bonheur pareil quels que soient les appas,
Qui ne l'a point entier ne le possède pas.L’idée selon laquelle le bonheur de l’amant n’est pas total sans un amour réciproque est formulée de manière similaire dans Don Garcie de Navarre :
“Peut-on être jamais satisfait en soi-même, / Lorsque par la contrainte on obtient ce qu’on aime ? / C’est un triste avantage, et l’amant généreux / À ces conditions refuse d’être heureux ; / Il ne veut rien devoir à cette violence / Qu’exercent sur nos cœurs les droits de la naissance, / Et pour l’objet qu’il aime est toujours trop zélé, / Pour souffrir qu’en victime il lui soit immolé (Acte V, v.1712-1717)

LA PRINCESSE.

Vous m'aimez, dites-vous, et les bontés d'un père
Souffrent à votre orgueil le dessein de me plaire :
Ébloui par vos soins, il approuve le feu
Que me vient d'expliquer un indiscret aveu.
Ces soins, dont les dehors semblent en apparenceLes vers qui suivent donnent une authentique leçon politique dans l’esprit de “l’art de régner” et font écho à ce que dira, deux ans plus tard, le Père Le Moyne dans son traité portant ce titre. Ils exposent l’attitude qu’un souverain doit adopter envers son favori, lui recommandant une forme de retenue qui empêche de se laisser circonvenir. Cette invitation à gouverner soutient l’option choisie par Louis XIV.
D'un sujet nécessaire appuyer l'espérance,
135 135 N'ont rien qu'un faux brillant, dont le puissant éclat
Empêche un roi de voir ce qu'il doit à l'État :
Il partage un pouvoir qu'il ne sait pas connaître,
Et, maître d'un État, il s'imagine un maître,
Quand dedans son sujet se formant un appui,
Il croit que son bonheur est l'ouvrage d'autrui.
Ce n'est pas qu'en effet l'apparence ne trompe,
Que ces soins assemblés n'éclatent avec pompe,
Que leur foule orgueilleuse, étonnant son esprit,
N'acquière près d'un roi quelque juste crédit,
Puisque de leur bonheur empruntant de la force,
136 136 Leurs brillants redoublés ont une telle amorce,
Que leur amas trompeur se présentant confus
Au prince qui les voit en montre beaucoup plus.
C'est alors que, surpris de fortes apparences,
Prodiguant sans égard d'injustes récompenses,
D'un ordinaire abus suivant l'aveugle loi,
Il récompense en homme et ne doit pas en roi.
Ainsi, c'est au sujet, quand il se sait connaître,
De ne pas abuser des bontés de son maître,
Et, descendant en lui, ne se pas prévaloir
D'un bonheur dont l’effet peut blesser son devoir.
137 137 Oui, c'est souiller son nom d'une tache bien noire,
Que chercher des présents qui sont contre sa gloire
Et qui, par trop d'erreur, moins donnés que surpris,
Portent toujours en eux le droit d'être repris.

LE FAVORI.

Je sais ce que je suis, je me connais, Madame,
Mais je sais le pouvoir qu'Amour prend sur une âme,
Et que les dons du roi que vous me reprochez
Par ce même pouvoir ont été recherchés.
Je veux que la recherche en soit illégitime,
Que leur possession me noircisse d'un crime,
138 138 Que les ayant sans droit, je les doive quitter,
Que mes soins malheureux n'en puissent mériter
Que ce nom de sujet, qui montre ma bassesse,
Condamne en moi l'amour que j'ai pour ma princesse,
Que d’un feu tout puissant l'audacieuse ardeur
Me rende criminel d'avoir donné mon cœur.
Mais pour m'en accuser, l'état où je me trouve
Demande à votre rang une puissante preuve :
Il faut, par un pouvoir qui ne peut être en vous,
Que vous régliez celui que l'amour a sur nous,
Que de l'ordre du Ciel devenant la maîtresse,
139 139 Vous empêchiez le sort de régler la tendresse,
Et que l'aveugle instinct qui nous force d'aimer
N'agisse que pour ceux qui nous doivent charmerLa question de l’arbitraire du sentiment amoureux constitue un des sujets favoris de la psychologie amoureuse des salons. Voir, par exemple, au tome I (1656) de la Clélie des Scudéry (vol. I, p. 65-74) : selon Célère, l’un des protagonistes, l’amour d’inclination s’oppose à l’amour par choix du fait que la « raison n’y a point de part »..

LA PRINCESSE.

Si sur les lois du sort mon rang n'a point d'empire,
Je puis vaincre sans lui l'orgueil qu'il vous inspire,
Et rabattant l'espoir d'un coupable projet,
Régler par mes mépris les desseins d'un sujet.

LE FAVORI.

De ces justes mépris l'effet sera contraire,
Quand rien de votre part ne me saurait déplaire,
140 140 Et quand, malgré l'excès de ce noble courroux,
Ce cœur qui vous déplaît est encor plus à vous.

LA PRINCESSE.

C'est trop enfin, c'est trop, et si la complaisance
Qu'exigeait un devoir contraire à ma naissance
M'a contrainte…

LE FAVORI.

 Cessez de mépriser un cœur
Qui dans son vain espoir adore son erreur.

LA PRINCESSE.

Je ne puis plus souffrir cet orgueil qui m'outrage.La structure du vers se retrouvera chez Racine quelques années plus tard : « Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage » (Racine, Phèdre, 1677, Acte V, scène 6). 141 141

LE FAVORI.

Princesse, j'aurais tort d'en dire davantage.
Qui veut se faire aimer doit savoir obéir,Sujet de question d’amour parmi les plus fréquemment traitées. Voir, entre autres, l’”Histoire de Méréonte et Dorinice” dans Le Grand Cyrus (1649-1653) des Scudéry : « car enfin il ne s’agit pas d’examiner si ce qu’elle veut est juste, ou ne l’est pas et il ne s’agit que de lui obéir aveuglément, pour lui donner une marque d’amour : puisqu’il n’y en a point de plus grande que l’obéissance, et que sans obéissance il n’y a point d’amour, ni point de plaisir à aimer. (Partie X, Livre 3, p. 678).
Et qui résiste trop se fait souvent haïr.

Lorsqu'Ariste eut achevé de lire cette scène, que nous écoutâmes tous avec beaucoup d'attention, le politique Lisimon s'écria que ces vers étaient beaux et qu'il y avait remarqué quelques endroits qu'il eût été bien aise de lire lui-même, si Ariste lui eût voulu faire la grâce de les lui laisser lire. Ariste lui ayant prêté cette scène, il la relut toute entière. Il dit, comme en passant, quelque bien de ce qu'il 142 142 y avait de tendreL’adjectif se rapporte en premier lieu au sentiment amoureux, point de référence de l’esthétique galante. “Tendre” est d’ailleurs le nom porté par le royaume de l’amour dans La Clélie (1654-1660) des Scudéry., à quoi il n'avait garde de s’arrêter, parce que ce n'était pas ce qu'il cherchait. Mais ayant trouvé ces vers, qui étaient avec ceux qui lui avaient plu, il les apprit par cœur.L’appropriation des textes via la mémorisation constitue un mode de consommation courant de la littérature mondaine.

Ces soins dont les dehors semblent en apparence
D'un sujet nécessaire appuyer l'espérance
N'ont rien qu'un faux brillant, dont le puissant éclat
Empêche un roi de voir ce qu'il doit à l'État :
Il partage un pouvoir qu'il ne sait pas connaître,
Et, maître d'un État, il s'imagine un maître,
Quand dedans son sujet se formant un appui,
Il croit que son bonheur est l'ouvrage d’autrui.

143 143

Après les avoir appris et les avoir admirés quelque temps, il continua :

Ce n'est pas qu'en effet l'apparence ne trompe,
Que ses soins assemblés n'éclatent avec pompe,
Que leur foule orgueilleuse étonnant son esprit,
N'acquière près d'un roi quelque juste crédit,
Puisque de leur bonheur empruntant de la force,
Leurs brillants redoublés ont une telle amorce
Que leur amas trompeur se présentant confus
Au prince qui les voit en montre beaucoup plus.
C'est alors que, surpris de fortes apparences,
144 144 Prodiguant sans égard d'injustes récompenses,
D'un ordinaire abus suivant l'aveugle loi,
Il récompense en homme et ne doit pas en roi.

Il faut avouer, dit-il, en achevant de lire ce dernier vers, que cela exprime bien les soins d'un favori, ou plutôt d'un ministre, qu'ils produisent tous ces effets sur l'esprit d'un roi, et que les plus grands princes du monde ne peuvent s'empêcher d'en être surprisProbable allusion à l’affaire Fouquet, dont l’arrestation à l’automne 1661 venait de révéler à quel point il avait “surpris “ Louis XIV..

Il lut après cela le reste de la scène, dont il ne dit rien, parce qu'il y trouva plus de vers tendres que d'héroïques.

Le succès que cette scène avait eu parmi nous nous fit souhaiter aussi impatiemment de voir l'autre qu'il fit désirer à Ariste de 145 145 nous la montrer. C'est pourquoi, sans attendre que nous l'en priassions, il nous dit que, puisque cette scène nous avait plu, il espérait que l'autre ne nous plairait pas moins et que, pour nous en expliquer le sujet, la sœur du favori, nommée Placidie, rencontrant son frère que le roi quittait, qui semblait la fuir, l'aborda ainsi :La “scène de Placidie” est le second fragment de la pièce théâtrale présenté par Ariste.

PLACIDIE.

Que vous disait le roi ? répondez-moi, mon frère.
À des vœux approuvés serait-il bien contraire?
Dites ! pourquoi fuit-il, quand je viens demander
Ce qu'en votre faveur il a pu m'accorder ? 146 146

LE FAVORI.

Hélas !

PLACIDIE.

 Quoi ! ce soupir voudrait-il point me dire
Que mes yeux ont sur lui perdu tout leur empire ?

LE FAVORI.

Non, non, ils sont, ma sœur, plus puissants que jamais.
Jouissez du pouvoir qu'ont sur lui vos attraits.
Vous aimez les grandeurs, contentez votre envie,
Laissez-moi dans les fers traîner ma triste vie,
147 147 Souffrez que j'obéisse aux lois de mon devoir
Et permettez enfin que j'aime sans espoir,
Quand, malgré de mon feu l'extrême violence,
Je sens que le devoir me défend l'espérance,
Et qu'en vain par l'amour il se voit combattu,
Lorsqu'à le soutenir il force ma vertu.

PLACIDIE.

Qu'à ce compte, mon frère, un trône a peu de charmes,
Si l'ombre d'un devoir vous donne tant d'alarmes :
C'en est un, en effet, qui, vous gênant l'esprit,
D'un reste de scrupule emprunte le crédit,
148 148 Et qui devrait se perdre et n'est plus légitime,
Lorsque l'aveu du roi vous exempte du crime.
Mais si vous le voulez, je veux que cet aveu
Soit donné malgré lui, pour contenter son feu.
Il subsiste pourtant avec la même force,
Et si pour vous le trône étale quelque amorce,
Devez-vous négliger les appas d'un amour
Qui vous peut justement faire régner un jour ?
Avecque d'autres yeux voyez une couronne,
Examinez de près le pouvoir qu'elle donne,
Et, vous laissant surprendre à des charmes si forts,
149 149 Chassez de votre esprit ces indignes remords.
Quand on prétend au trône, on doit tout entreprendre,
Le scrupule qui nuit ne se doit point entendre,
On le doit rejeter, il doit être odieux,
Et l'éclat seul du rang doit occuper les yeux.
On ose tout pour lui, pour lui l'on peut tout faire.
On ne punit jamais un heureux téméraire,
Et les plus grands forfaits perdent ce nom honteux
Alors que le succès cesse d'être douteux.
S'il est ainsi, mon frère, à l'égard des grands crimes,
Ces doutes indiscrets ne sont plus légitimes,Ces vers rappellent ceux de Stilicon que cite Donneau de Visé à la p. 122 des Nouvelles Nouvelles

150 150 Ils vous font enfanter, par un fatal pouvoir
Qui d'un louable orgueil trahit l'illustre espoir,
Des respects trop gênants, des pensers tyranniques,
Des devoirs superflus, des vertus chimériques,
Des scrupules pompeux, d'inutiles terreurs,
Et des amas confus d'éclatantes erreurs,
Dont le cruel crédit naît d'une vaine idée,
Dont malgré votre amour votre âme possédée
Laisse perdre le temps et se laisse amuser
Par des objets trompeurs qu'elle dût mépriser.
Oui, le mépris est juste , alors qu'il est utile,
151 151 Il vous ôte une crainte et fatale et servile.
Ne balancez donc plus et quittez cette erreur
Dont le trop grand pouvoir s'oppose à votre ardeur.
Voyez que si le trône excuse tous les crimesUne idée similaire est énoncée dans la première scène de La Mort de l’empereur Commode de Thomas Corneille : “Il est vrai que Commode a d’injustes maximes; / Mais le Trône, ma sœur, adoucit bien des crimes / Et peu dans les plus noirs verraient assez d’horreur / Pour y refuser place auprès d’un Empereur.”,
Ces fantômes suivisLa périphrase désigne les scrupules., qui sont illégitimes
N'ont rien qu'un noble cœur ne doive dédaignerMême idée au premier tome des Nouvelles Nouvelles : “la fortune élève ceux qui se jettent entre ses bras, comme les généreux, les hardis, les entreprenants, en un mot ceux dont l’esprit est extraordinaire”, (p. 71) et "la Fortune et non la Prudence lui devait donner le trône”, (p. 110). ,
Et, près des grands forfaits, illustres pour régner,
Ressemblent aux ruisseaux que l'orage a fait naître
Et que dans un grand fleuve on ne peut plus connaître.

LE FAVORI.

Je savais bien, ma sœur, avant tous ces avis,
152 152 Que ces petits devoirs, ces fantômes suivis,
Ne doivent rien paraître à l'égard des grands crimes,
Que les ambitieux se croient légitimesDiérèse : “croient” se prononce “cro-yent”.
Le motif de l’ambitieux sans scrupules est très présent dans les tragédies de la fin des années 1650 et du début des années 1660, notamment chez les frères Corneille. Il est indissociable de l’idée selon laquelle les crimes l’emportent sur la vertu lorsqu’il s’agit de conquérir un trône. Voir, entre autres, Maximian de Thomas Corneille (créé en février 1662, achevé d’imprimer le 31 mai de la même année) : “Tout mon but est le trône, et pour y parvenir, / Les chemins les plus sûrs me plaisent à tenir. / Ne dis point que l’éclat à ma gloire est contraire, / Ce scrupule n’est bon qu’à quelque âme vulgaire. / […] Le crime sera beau s’il peut me racheter / La honteuse vertu qui me le [l’Empire] fit quitter.” (I, 3, v. 143-156)
;
Mais je sais bien aussi que vous devez savoir
Que qui se peut résoudre à blesser son devoir,
S'accoutumant après à pouvoir tout enfreindre,
S'imagine bientôt n'avoir plus rien à craindre.
S'il est ainsi, sachez que quiconque une fois
Du plus faible devoir a pu blesser les lois,
Se faisant un chemin à la révolte entière,
Se laisse en peu de temps emporter à tout faire.
153 153

PLACIDIE.

Quel nuage fatal vous offusque les yeux ?
Vous êtes bien craintif pour un ambitieux !
Car vous l'êtes, enfin, d'adorer la princesse.

LE FAVORI.

Ne me reprochez point cette noble faiblesse :
Sans être ambitieux, un grand cœur peut aimer,
Quand il trouve un objet digne de le charmer.
Lorsqu'un parfait amour se glisse dans une âme,
L'éclat d'une beauté fait seul naître sa flammeLieu commun de lointaine origine ficinienne qui trouvera un écho dans Les Femmes savantes de Molière (IV, 2, v. 1186-1190) : “Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire, / Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire, / Et de vouloir les réduire à cette pureté / Où du parfait amour consiste la beauté ?”
.
Il n'examine point la noblesse du sang,
154 154 Ni les dehors pompeux qui suivent un haut rang.
Tout cela lui déplaît et rien ne le désarme ;
Un cœur est tout son but, un cœur est tout son charme,
Et, de quoi que le rang accuse ses désirs,
L'ambition jamais n'excite ses soupirs.
Sachez donc que je puis, sans être téméraire,
Adorer la princesse et tâcher de lui plaire,
Et que, malgré l'éclat de son rang glorieux,
Je puis l'aimer, ma sœur, sans être ambitieux.

PLACIDIE.

Que ce soit par amour ou par orgueil, n'importe !
155 155 Suivez, suivez toujours l'ardeur qui vous transporte ;
Comme elle vous élève, il ne m'importe pas
Qui, de son trône ou d'elle, ait pour vous des appas.
Je vais continuer avec le même zèle
D'employer tous mes soins à vous faire aimer d'elle,
Et vous faire avouer, quels que soient vos souhaits,
Qu'un sceptre dans la main n'incommode jamais.

Quand Ariste eut lu cette scèneLa lecture à haute voix est une manière commune de consommer la littérature dans les années 1660., Lisimon l'appritLa mémorisation constitue une forme d’appropriation qui fait partie des modes de consommation de la littérature. et relut quatre ou cinq foisDans Les Fâcheux (I, 3), l’importun Lysandre chante sa courante “quatre ou cinq fois de suite”, ce qui constitue une inconvenance à l’égard des normes de la civilité, comme le mettra en évidence Morvan de Bellegarde dans ses Réflexions sur le ridicule (1696) qui fustigent “ceux qui étourdissent le monde par des redites importunes” (p. 181). ce que Placidie dit à son frère, lorsqu'elle lui fait voir qu'il ne doit point négliger un amour qui le peut faire régner et qu'il ne doit point écouter de scrupule qui lui nui- 156 156 se. Cet endroit commence par ce vers :

Qu’à ce compte, mon frère, un trône a peu de charmes, etc.

Clorante lut aussi deux ou trois fois les vers suivants, qu’il trouva fort à son gré, dont je ne dis rien, non plus que des deux scènes, que nous trouvâmes fort raisonnables.

Sans être ambitieux, un grand cœur peut aimer,
Quand il trouve un objet digne de le charmer.
Lorsqu’un parfait amour se glisse dans une âme,
L’éclat d’une beauté fait seul naître sa flamme.
Il n’examine point la noblesse du sang,
157 157 Ni les dehors pompeux qui suivent un haut rang.
Tout cela lui déplaît et rien ne le désarme ;
Un cœur est tout son but, un cœur est tout son charme,
Et, de quoi que le rang accuse ses désirs,
L’ambition jamais n’excite ses soupirs.
Sachez donc que je puis, sans être téméraire,
Adorer la princesse et tâcher de lui plaire,
Et que, malgré l’éclat de son rang glorieux,
Je puis l’aimer, ma sœur, sans être ambitieux.

Lorsque Clorante eut achevé de lire, Ariste lui dit que ce n'était pas là tout et qu'il ne nous avait pas encore montré un 158 158 dialogue qui avait plu à toute la cour et qu' il avait mis exprès à pointExpression rare, répertoriée dans les Curiosités françaises d’Antoine Oudin (p. 333). Donneau semble le seul à l’utiliser dans le contexte de la copie manuscrite., parce que celui qui le lui avait donné l'estimait beaucoup, à cause qu'il avait été fait par une personne de qualité.

— Voilà, lui repartit Clorante, comme sont tous les ignorants de ce siècle. Dès qu'une personne de qualité a fait une pièce, bonne ou mauvaise, ils disent que c'est la plus belle chose du monde et qu'elle est d'autant plus à estimer qu'il n'en fait pas ordinairement. Mais admirez, je vous prie, quel est leur esprit : ils louent la pièce et celui qui l'a faite par où ils la devraient condamner. Car enfin, l'on n'a jamais douté qu'une personne qui fait souvent la même chose et qui découvre tous les jours de nouveaux moyens de la mieux faire (qui ne se peuvent apprendre que 159 159 par l'habitude) ne la fasse beaucoup mieux qu'une autre qui n'aura pas le même avantage qu'elle.Clorante, dans une attitude similaire à celle qu’adoptera Charoselles dans le Roman bourgeois (“la vraie estime se doit donner aux ouvrages travaillés avec mûre délibération, où l’art se mêle avec le génie”, p. 252), fait l’éloge des auteurs, autrement dit des professionnels de la littérature, figure “repoussoir” de la littérature mondaine et antagoniste des « gens de qualité » (p. 160) dont le narrateur prend la défense dans la réplique suivante. Cette discussion, qui problématise les modes d’évaluation de la littérature, se poursuivra après le « dialogue du busc et de l’éventail », à partir de la page 194.

— Je sais bien, Monsieur, lui repartis-je en prenant le parti des gens de qualité, que lorsque les personnes de naissance n'ont point d'esprit, elles ne peuvent rien faire, non plus que les autres. Mais aussi, pour peu qu'elles en aient, l'air du monde qu'elles respirentL’idée que l’air du monde développe les aptitudes à la création littéraire est formulée à la sc. VI de La Critique de L’Ecole des Femmes : « Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit, qui, sans comparaison, juge plus finement des choses, que tout le savoir enrouillé des pédants. - Il est vrai que pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux, pour acquérir quelque habitude de les connaître, et surtout pour ce qui est de la bonne ou de la mauvaise plaisanterie. » La même idée sera formulée dans le “Discours” de La Chapelle-Bessé qui ouvre la première édition des Maximes de La Rochefoucauld en 1665 : “je ne puis m'empêcher de dire que je préférerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un courtisan qui a de l'esprit à la régularité gênée d'un docteur qui n'a jamais rien vu que ses livres”. et qui les forme tous les jours leur sert plus que l'habitude pour faire des pièces galantes et, pour peu qu'elles travaillent sur cette matière, tout ce qu'elles font a un tour plus agréable, plus galant et plus spirituel que ce que font les autres.

Pendant que je parlais à Clorante, Ariste trouva son dialogue et le lut, après nous avoir priés de l'écouter sans l'interrompre.

160 160

Érimante à Caliste.Ici commence la lettre d’Erimante à Caliste qui s’étend jusqu’à la p. 193, dans laquelle s’insère le « dialogue de l’éventail et du busc ».

J'appris hier, belle et cruelle Caliste, ce qu'il y a longtemps que je souhaitais et craignais tout ensemble de savoir. J'appris le peu d'estime que vous avez pour moi et la peine que vous avez à me souffrir, surtout lorsque je me rencontre chez vous avec Araxe. J'appris l'estime que vous faites de ce rival. J'appris l'amour que vous avez pour lui et, ce qui me confirme toutes ces vérités, j'appris que vous en avez reçu des présents et que vous étiez allés promener ensemble. Ne croyez pas toutefois que je me plaigne de vous ; tout mon dépit éclate contre moi-même, et je me querelle et me veux mal 161 161 de n'avoir pas eu d'assez belles qualités ni assez d'esprit pour toucher votre cœurEn s’attribuant la responsabilité de l’échec amoureux, Erimante adopte une attitude idéale selon les normes mondaines. Voir le comportement de Roger dans la tragi-comédie de Quinault, Les Coups de l’amour et de la fortune, 1657 (II, 3) : “Non, non ; Aurore est juste et me doit mépriser ; / Ce sont mes seuls défauts qu’il m’en faut accuser : / Cet objet merveilleux d’erreur est incapable ; / Il ne fait jamais rien qui soit équitable, / Et son juste mépris fait voir qu’assurément / Je ne méritais pas un meilleur traitement.” Voir aussi p. 199. . C'est pourquoi je ne vous écris pas pour vous faire des reproches, mais pour vous faire savoir par quel fatal bonheur j'ai appris tout ce que je vous viens de dire, afin que vous n'en accusiez pas des personnes innocentes.

Étant allé hier chez vous et ne vous y ayant pas trouvée, je fis résolution de vous y attendre ; et, après m'être promené quelque temps dans votre chambre, je m'assis auprès d'une table, sur laquelle il y avait un éventail et un buscLame rigide, souvent amovible, placée sur le devant d’un corset, qui a pour fonction de soutenir la poitrine. Il était fréquemment gravé de quelques dessins ou lignes de poème (cf. p. 177). dont vous avez coutume de vous servir quelquefois ; et, m'étant appuyé sur cette même table, le sommeil m'assoupit tellement que je ne pus résister à la douceur de ses charmes ; et comme, lorsque je m'endormis, j'avais les yeux attachés sur votre busc et sur 162 162 votre éventail, je m'imaginai toujours les voir en dormantL’idée selon laquelle les songes tirent leur contenu de l’activité de l’esprit précédant le sommeil est également formulée dans Le Songe de Vaux (1660) de La Fontaine (p. 188) : “Au commencement de mon songe il m’arriva une chose qui m’était arrivée plusieurs autres fois, et qui arrive souvent à chacun ; c’est qu’une partie des objets sur la pensée desquels je venais de m’endormir me passa d’abord en l’esprit” et dans L’Histoire comique de Francion de Sorel (livre III), rééditée plusieurs fois dans les années 1660 : “car, comme vous le savez, les songes ne sont remplis que des choses auxquelles on a pensé le jour précédent.” et je leur entendis même faire le dialogue qui suit.

Dialogue de l'éventail et du busc de Caliste.Ce « dialogue de l’éventail et du busc », qui s’étend jusqu’à la p. 191, présente les caractéristiques deux types de textes à la mode dans la littérature mondaine des années 1660 : les récits de songe et les dialogues extraordinaires entre des objets animés (parfois des animaux).

L'ÉVENTAIL.

Je ne sais pourquoi Caliste, qui témoigne avoir une inclination toute particulière pour moi, ne m'a point porté aujourd'hui à la promenade avec elle.

LE BUSC.

Je suis encore plus surpris que 163 163 vous, pourquoi cette belle ne m'a point porté, car je suis assuré que de tous ses buscs je suis celui qu'elle trouve le plus à son gré.

L'ÉVENTAIL.

Quand vous seriez le plus à son gré, il y a de la différence entre les services que rend un busc et ceux que rend un éventail.

LE BUSC.

S'il y a quelque différence, c'est que le busc en rend plus et de plus considérables.

L'ÉVENTAIL.

Auriez-vous assez de vanité pour soutenir ce que vous dites ?

164 164

LE BUSC.

Oui.

L'ÉVENTAIL.

Faites-moi donc le récit des services que vous rendez, car je n'ai jamais cru que vous en pussiez rendre plus d'un.

LE BUSC.

Je vous promets de vous satisfaire, pourvu que vous me vouliez aussi promettre de me raconter ceux que vous vous imaginez qui vous rendent à Caliste plus considérable que moi.

L'ÉVENTAIL.

Je le ferai volontiers. Commencez.

165 165

LE BUSC.

Personne n'ignore que la taille la plus belle a besoin de mon secours et que, sans moi, elle ne paraîtrait pas tout ce qu'elle est.

L'ÉVENTAIL.

J'en demeure d'accord, mais vous devez aussi avouer que c'est le seul avantage que vous avez et la seule chose en quoi vous rendez service à Caliste.

LE BUSC.

Lorsque cette belle est avec ses amis ou dans quelque compagnie qui ne l'oblige point à se gêner, elle me tire de ma place, elle fait paraître ses belles mains 166 166 en badinant avec moi, elle frappe l'un, elle frappe l'autre, chacun fait semblant de craindre ce redoutable busc et cependant chacun souhaite d'en être frappé, parce qu'il est poussé par de si belles mains et ces coups semblent présager un grand bonheur. Chacun va au devant en feignant de s'en vouloir garantir. Ceux qui les reçoivent ressentent dans leur cœur une joie qui n'est pas imaginable et se persuadent avoir quelque part dans celui de celle qui les frappe, et ceux qui n'ont pas cette pensée croient qu'il y a beaucoup de gloire d'être frappé d'une si belle main. Aussi ces coups produisent-ils bien des choses, ils font des heureux et des malheureux, des amants et des jaloux, et j'en ai souvent vu qui ont pensé mourir de regret et 167 167 de jalousie pour avoir vu donner de semblables coups à leurs rivaux, tant il est vrai que celles qui ont de l'esprit, comme Caliste, en font remarquer en tout ce qu'elles font, et que l'on observe autant leur badinage que leurs actions les plus sérieuses. Aussi le badinage est-il une des parties de l'enjouement et demande-t-il beaucoup plus d'esprit qu'il n'en faudrait pour faire des choses plus considérables.L’idée selon laquelle le badinage demande beaucoup d’esprit participe de la réévaluation des genres qu'opère la littérature mondaine. Elle est reprise à la fin du « dialogue de l’éventail et du busc », p. 194sq, au sein d’une discussion sur la littérature, durant laquelle Donneau affirme « qu’ils [les sujets galants] font remarquer plus d’esprit que les pièces les plus fortes » (p. 195). C'est ce qui fait que les belles gagnent souvent plus de cœurs en badinant qu'en affectant de paraître sérieuses, qu'en se redressantL’attitude orgueilleuse adoptée par les prudes sera à nouveau dénoncée dans le premier intermède de La Princesse d’Elide (sc. I) : “Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable / Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer” et qu'en se contrefaisantLe Nouveau traité de la civilité (1671) de Courtin soulignera l’indécence à se contrefaire : “si nous prétendons sortir de ces bornes [de la nature] et nous contrefaire, soit dans la parole, soit dans l’action, comme il arrive à plusieurs qui se font une voix languissante ou une langue grasse et qui affectent un certain marcher et des gestes qu’ils n’ont point de la nature, la contrainte et l’irrégularité paraissent aussitôt, et chacun d’un commun consentement, et par l’inclination que l’on a à aimer la vérité et la simplicité, y trouve une indécence qui le choque.” (p. 15-16) par une infinité de grimaces qui donnent souvent sujet de les raillerCf. La Critique de L’Ecole des Femmes : « L'honnêteté d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette matière est pire qu'en toute autre ; et je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses. Croyez-moi, celles qui font tant de façons, n'en sont pas estimées plus femmes de bien. » (sc. III). Peut-être vous imaginez-vous encore, après tout cela, que le badinage n'est rien. Mais il est 168 168 certain qu'il a de grands agréments, qu'une personne qui regarde une belle qui badine agréablement ne peut se défendre de lui donner son cœur, qu'il fait paraître le feu, l'esprit, la beauté, l'enjouement et l'humeur d'une belle, et qu'enfin le badinage a présentement beaucoup de crédit en France. Jugez après cela si je ne rends pas des services bien considérables à Caliste, puisque c'est avec moi qu'elle badine et que le badinage produit des choses si avantageuses.

L'ÉVENTAIL.

J'ai pris beaucoup de plaisir à vous entendre parler en faveur du badinage, parce que vous parliez pour moi. C'est avec moi que Caliste badine, et vous êtes d'une 169 169 matière trop grossière pour demeurer si longtemps en de si belles mains. Ce n'est pas aussi le lieu qui vous est destiné, et personne n'ignore que je suis fait pour occuper une si belle place. Ainsi toutes les choses que vous venez d'attribuer au badinage ne sont causées que par moi et, dans ce badinage, je rends à Caliste encore plus de services que vous n'avez dit, parce que je fais plus de choses qui lui sont avantageuses.

LE BUSC.

Les services que vous lui rendez n'empêchent pas que je ne lui en rende et, quoique vous ne soyez fait que pour demeurer dans ses mains, cela n'empêche pas qu'elle ne m'y tienne quelquefois assez longtemps, et c'est en 170 170 quoi je suis plus considérable que vous, puisque j'occupe votre place sans que vous occupiez la mienne et que je jouis des avantages de l'une et de l'autre. Mais sachons un peu quels sont ces services que vous vantez tant et qui doivent l'emporter sur les miens.

L'ÉVENTAIL.

Je vais vous faire avouer que vous dites la vérité quand vous dites qu'ils doivent l'emporter sur les vôtres et que, bien que vous occupiez quelquefois ma place, vous n'y pouvez rien faire de ce que j'y fais. Lorsque la chaleur incommode Caliste, je fais naître des zéphyrs pour la rafraîchir et, par un vent favorable, je lui rends en un instant la 171 171 beauté que l'excès de la chaleur tâchait de lui dérober pour un temps. Je fais, par la faveur de ce même vent, flotter agréablement ses cheveux sur son beau sein et, par le même moyen, je fais voltiger le voile qui le couvre, et je laisse de temps en temps entrevoir des trésors qui portent l'admiration, le trouble et l'amour dans les cœurs de tous ceux qui les regardent. Si je donne plus de force à ce vent, il écarte ses cheveux et les renvoie jusque sur ses épaules et, faisant par ce moyen voir à nu et sans aucun ornement le visage de la belle que je sers, je fais avouer à tous ceux qui la regardent que, de quelque manière que puisse être Caliste, elle est toujours la plus belle personne du monde. Lorsqu'elle badine avec moi, je fais dire qu'elle a in- 172 172 finiment d'esprit et qu'il paraît jusque dans les moindres de ses actions, et je lui cause enfin tous les avantages que vous avez dit que le badinage apportait à une belle. Jugez si mes services ne sont pas plus considérables que les vôtres et si Caliste ne me doit pas plus estimer que vous, puisque, outre ce que je viens de dire, je souffre sans murmurer qu'elle me rompe et qu'elle me déchire pour tirer de moi tous les services et tous les avantages que je vous viens d'expliquer.

LE BUSC.

Quoique ce que vous venez de dire soit assez considérable, vos services ne sont pas encore assez grands pour l'emporter sur les miens.

173 173

L'ÉVENTAIL.

J'ai bien des choses à dire encore avant que de finir, c'est pourquoi souffrez que je continue. Lorsque Caliste ne veut ni voir ni être vue d'Érimante, qu'elle hait, elle se sert adroitement de moi pour se cacher et, en faisant semblant de badiner, elle me met au-devant de son visage afin de ne point regarder un objet odieux.

LE BUSC.

Si l'on est fâché de voir ce que l'on hait, l'on est bien aise de voir et de paraître avec avantage devant ce que l'on aime. C'est pourquoi je ne rends pas un petit service à Caliste, qui me prend tou- 174 174 jours pour faire paraître la beauté de sa taille, lorsqu'Araxe, son amant, entre chez elle.

Quoi donc ! dis-je en moi-même, après avoir ouï ce que votre éventail venait de dire de moi et ce que votre busc venait de me faire savoir du bonheur de mon rival, suis-je assez malheureux pour être haï de Caliste ? Ah ! si je savais…

Je pensai m'écrier en cet endroit et m'abandonner entièrement à ma fureur. Cependant, comme je suis fort prudent lorsque je dors, j'eus assez de pouvoir sur moi pour m'empêcher de rien dire, afin d'écouter si, dans la suite de leur dialogue, je n'apprendrais point quelque chose de plus secret que ce que je venais d'entendre, bien qu'il y eût assez de quoi me faire mourir. Voici le reste de leur entretien. Ne vous étonnez pas si je l'ai 175 175 si bien retenu ; vous savez que tout est calme la nuit et que, le bruit n'empêchant point que l'on écoute distinctement tout ce qui se dit, on retient facilement tout ce que l'on entend, pour peu que l'on s'y veuille appliquer. Mais, que dis-je ! mon malheur me fait rêver en veillant, ai-je oublié qu'il était jour lorsque je m'endormis dans votre chambre ? Jour ou non, il n'importe ! je n'ai pas mal dit, puisque le sommeil fait qu'en dormant notre esprit n'est appliqué qu'à ce qu'il nous fait voirL’idée selon laquelle les songes provoquent une immersion totale dans l’univers onirique sera radicalisée par La Fontaine dans Le Songe de Vaux, le rêveur allant jusqu’à oublier qu’il dort : “A peine les songes ont commencé de me représenter Vaux, que tout ce qui s’offre à mes sens me semble réel : j’oublie le Dieu du sommeil et les démons qui l’entourent ; j’oublie enfin que je songe.” (p. 183), dire, faire ou écouter dans les songes qu'il nous fait avoir. Voyez donc la suite de celui que je fis en dormant dans votre chambre. C'est un lieu où les songes que l'on fait causent bien du chagrin. Je souhaiterais de savoir si ceux qui se font dans votre lit causent d'aussi étranges peines.

176 176

Suite du dialogue de l'éventail et du busc de Caliste.

L'ÉVENTAIL

Par la bonne odeur que je répands, je réjouis l'odorat de Caliste, et par mes fleurs, paysages et figures, je divertis sa vue.

LE BUSC.

Vous ne dites rien là que je ne fasse comme vous, et même 177 177 sans aucun artifice, car le plus souvent je sens naturellement bon, sans que l'on me parfume, et je suis aussi bien que vous couvert de fleurs, de figures et de paysages.

L'ÉVENTAIL.

J'en demeure d'accord, mais pour la bonté de l'odeur, je crois que vous ne la devez pas disputer.

LE BUSC.

Vous avez raison de dire que je ne la dois pas disputer, car vous savez bien que je la dois emporter sans dispute, puisque tout ce qui est naturel vaut mieux que ce qui est artificielLa préférence pour le naturel, de même que pour l’aurea mediocritas (p. 196) est un lieu commun qui constitue une composante essentielle de l’esthétique mondaine..

178 178

L'ÉVENTAIL.

Vous trouverez peu de personnes qui soient de ce sentiment, et je vous assure que nous ne serons jamais d'accord sur ce point, que vous ne m'ayez cédé. Mais passons à d'autres choses. Lorsque Caliste m'approche près de son visage pour la rafraîchir par un vent favorable, je lui fais un peu lever le bras et, par ce moyen, je le fais voir et admirer de tout le monde, et je fais avouer qu'il ne s'est jamais rien vu de si blanc, de si bien fait et de si beau.

LE BUSC.

Quoique vous ayez l'honneur d'être souvent dans les adorables mains de Caliste et de faire voir 179 179 et admirer tout ensemble les plus beaux bras du monde, vous ne devez pas pour cela demeurer vainqueur, puisque l'on se sert ordinairement de moi dans de petits jeux, où l'on me fait passer dans les mains de toute la compagnie, que j'ai la gloire de faire craindre, ayant le pouvoir de frapper, quand les lois du jeu l'ordonnent ainsi. Outre l'honneur que j'ai d'être dans les incomparables mains de Caliste, j'ai encore celui d'être quelquefois dans celles d'une infinité d'autres belles.

L'ÉVENTAIL.

Je ne vous envierai point l'avantage que vous avez de vous faire craindre, et je vous avoue que j'aime mieux être aimé que craint.

180 180

LE BUSC.

Il y a plus de plaisir et de gloire que vous ne vous imaginez à être craint. La crainte est une marque du pouvoirIdée machiavélienne, traitée sur le mode galant : la question de savoir s’il vaut mieux, pour un prince, être aimé que craint est discutée dans Le Prince, chapitre XVII et dans L'Art de régner, III, 4-6. et l'amour n'en peut jamais être une, à moins que ce ne soit l'amour que l'on a pour une beauté, car alors c'est le pouvoir de la beauté qui fait aimer. Ce n'est pas que je me prévale tant de cette crainte, dont je ne vous ai dit qu'un mot, mais bien d'avoir l'honneur de passer dans quantité de belles mains.

L'ÉVENTAIL.

Si dans quelques petits jeux vous passez dans plusieurs belles mains, je passe dans celles de tous ceux qui me voient, qui me pren- 181 181 nent ou me demandent aussitôt pour me sentir et pour admirer la beauté et la douceur de mes miniatures.

LE BUSC.

Tous ceux qui me voient me prennent aussi pour m'admirer. C'est pourquoi nous pouvons dire que nous sommes égaux en ce point.

L'ÉVENTAIL.

Oui, mais je ne crois pas que nous le soyons sur les autres, c'est pourquoi je poursuis. Lorsque Caliste est entre ses deux amants et qu'elle veut dire quelque mot ou faire quelque signe à Araxe, qu'elle aime, elle se sert de moi et me met d'une manière qui em- 182 182 pêche Érimante d'en rien apercevoir, et le service que je lui rends dans cette occasion est d'autant plus considérable que l'on ne rend jamais de petits services aux amants.

LE BUSC.

Quelques raisons que vous puissiez avoir, vous allez demeurer d'accord que vous ne pouvez jamais m'être préféré, et je vais vous dire des choses à quoi vous ne vous attendez pas. Votre avantage consiste tout dans les services que vous rendez, et la différence qu'il y a entre nous est que le mien ne consiste pas seulement dans les services que je rends, mais encore dans les plaisirs que je reçois. Je vous ai déjà fait voir ces servi- 183 183 ces dans lesquels, quelque audacieux que vous ayez paru d'abord et quelque assurance que vous ayez montrée d'une victoire certaine, vous ne m'avez pu surpasser. Je vais présentement vous faire voir les plaisirs que je reçois. C'est ce qui me rendra vainqueur et ce qui vous rendra muet, n'ayant rien du tout à y répondre, ou du moins n'ayant rien qui les puisse égaler.
Lorsque Caliste me tient dans sa main (car je ne suis pas toujours dans le lieu pour lequel je suis destiné), j'ai le plaisir de baiser souvent sa belle bouche, ses joues, ses yeux et son front, et de rendre par là mille amants jaloux de mon bonheur. Peut-être direz-vous que cela vous arrive quelquefois, mais vous ne pouvez au plus aller que jusqu’ 184 184 à sa bouche, votre petitesse vous empêchant de vous élever plus haut et Caliste ne vous y pouvant porter sans se gêner et s'incommoder beaucoup. Et bien qu'elle vous porte quelquefois jusqu'à sa bouche, vous n'en devez tirer aucun plaisir, puisque ce n'est le plus souvent que pour vous déchirer et pour vous mettre en pièces.
Ce n'est pas encore là tous les plaisirs que je reçois en servant cette belle, puisque j'en ressens encore beaucoup d'autres, lorsque je suis dans ma véritable demeure, c'est-à-dire dans le lieu pour lequel je suis fait. J'ai le plaisir d'y voir et de toucher le plus beau sein qui fût jamais, et il semble que je ne sois ainsi placé que pour avoir la gloire de marquer une séparation que tout le monde souhaite et 185 185 sans laquelle le plus beau sein que l'on pût s'imaginer ne serait pas estimé. J'ai de plus l'avantage et le plaisir tout ensemble de loger ordinairement presque sur le cœur de Caliste et de savoir quels effets y produit la présence de ses amants, puisque je le sens battre dès qu'elle aperçoit celui qu'elle aime le mieux ; et si tous ceux qui l'aiment ou qui croient en être aimés me venaient consulter là-dessus, je leur pourrais apprendre s'ils ont mis le trouble dans son cœur et s'ils lui ont causé quelque émotion. Car il est certain qu'elle ne peut avoir que de l'indifférence pour ceux qui n'y ont jamais mis de trouble ni causé d'émotion.
Voilà quels sont les plaisirs et les avantages que j'ai par-dessus vous et, si vous me pouvez faire 186 186 voir que vous en ayez qui en approchent, j'avouerai que j'ai eu tort de disputer avec vous.

L'ÉVENTAIL.

Toutes ces choses marquent plutôt votre vanité qu'elles ne font voir que vous servez bien. Si nous avions des jugesSelon le modèle de l’arbitrage, pratique courante de la conversation mondaine, y compris dans ses formes fictives ; voir, par exemple, l’« Histoire des amants infortunés » (III,1) dans Artamène (1649) et Les Nouvelles françaises (1656) de Segrais.
Les discours d’arbitrage peuvent parfois devenir des lieux d’évaluation de la littérature.
, tout ce que vous venez de dire vous ferait perdre votre cause. Pour moi, je fais consister toute ma gloire dans les services que je rends à Caliste et je ne veux tirer mes avantages que de là, et non des plaisirs que je puis recevoir d'ailleurs. Ce sont des plaisirs que j'oublie volontiers, ne me voulant ressouvenir que de ceux qui me donnent la gloire et la joie que j'ai de la servir. Et si j'avais voulu tirer quelque 187 187 avantage d'autre chose que de la gloire que j'ai de servir Caliste, je vous aurais déjà dit que je suis assuré qu'elle m'estime plus que vous, puisque je viens de son cher Araxe.

LE BUSC.

Vous avez bien fait de n'en pas parler, puisque cela n'a rien de commun avec les services que peut rendre un éventail.

L'ÉVENTAIL.

C'est pourtant un moyen pour abaisser votre vanité et pour vous faire avouer que vous ne pouvez jamais être mieux que moi auprès de Caliste.

188 188

LE BUSC.

Je viens de me ressouvenir d'une chose qui vous doit faire avouer que je dois être plus considéré que vous, et vous en tomberez d'accord dès que vous vous serez ressouvenu que je sers toute l'année et que vous ne servez que six mois.

L'ÉVENTAIL.

Et qui vous a dit que je ne sers que six mois ? Avez-vous perdu l'esprit ou la mémoire ? Et ne vous souvient-il plus qu'en quelque saison que ce soit, l'on se sert de moi dans toutes les grandes assemblées et que, tant que l'hiver dure (qui est le temps où vous voulez dire que je ne sers pas), je vais tous les soirs au bal ?

189 189

LE BUSC.

Je demeure d'accord que vous servez les coquettes toute l'année, mais je vous prie, parlons d'autre chose, car je suis las de disputer ; et pour changer de discours, dites-moi si vous ne savez point pourquoi Caliste ne nous a pas portés à la promenade avec elle. Car je ne doute point qu'elle n'y soit allée, puisque Araxe est venu la prendre ce matin.

L'ÉVENTAIL.

Comme l'on ne porte pas à la campagne tout ce que l'on a de plus beau, de crainte de le gâter, et que Caliste a des éventails et des buscs moins précieux que 190 190 nous, je crois que, pour nous conserver, elle a jugé à propos de nous laisser ici.

LE BUSC.

Si vous venez, comme vous m'avez dit, de celui que Caliste aime le mieux, vous devriez toujours être entre ses mains, afin de lui faire ressouvenir de cet amant.

L'ÉVENTAIL.

Lorsqu'il est avec elle, sa présence parle assez sans qu'il soit nécessaire que je lui fasse ressouvenir de ce cher amant. C'est pourquoi je ne lui sers que lorsqu'il est absent, quoique, selon toutes les apparences, il ne sorte jamais de sa mémoire.

191 191

LE BUSC.

Si ce que… mais à quoi songeons-nous, ou plutôt, à quoi avez-vous songé ? Érimante a été témoin de notre dispute et il a sans doute ouï tout ce que vous avez dit en faveur de son rival. Sans mentir, vous êtes fort mal instruit pour venir de la part d'Araxe et vous serez blâmé de Caliste et de lui, et peut-être chassé pour avoir découvert l'intelligence qui est entre eux et l'amour qu'ils se portent.

Je le protégerai, répondis-je, et pourvu qu'il me veuille apprendre tout ce qu'il a ouï et vu, je… je m'éveillai en prononçant ces mots, étourdi, confus , surpris, embarrassé comme vous vous pouvez imaginer. 192 192 Je fis aussitôt réflexion sur tout ce que j'avais songé, pour me le remettre en mémoire, car j'ai toujours ouï dire que si l'on ne fait cette réflexion dès le moment qu'on est éveillé, il est impossible de s'en bien ressouvenir après. Il eût été à souhaiter pour moi que je ne m'en fusse jamais ressouvenu. Mais, hélas ! ce songe me touchait trop pour n'être pas bien avant dans ma mémoire et je m'en ressouvenais parfaitement avant que d'y avoir fait aucune réflexion. Je voulus quelque temps adoucir ma peine en me représentant que ce n'était qu'un songe, mais je considérai l'éventail, que je trouvai assez beau pour venir d'un amant, et j'y remarquai certains chiffres qui m'en dirent beaucoup plus que je ne souhaitais d'en apprendre. De plus, un de mes amis, qui ne loge pas loin de vous et à qui je parlai de votre 193 193 promenade, fut assez cruel pour me dire que vous étiez sortie avec Araxe. Le songe que je venais de faire fut cause que j'appris toutes ces choses, car sans lui je n'aurais point examiné votre éventail, ni parlé de votre promenade à cet ami, ce qui me fait croire que le dieu Morphée prend soin de moi et qu'il me fera voir en dormant tout ce que vous ferez avec mon rival. Je vous en donne avis, afin que vous ne fassiez rien sans l'avoir bien consulté.

Après cela, je n'ai plus rien à vous dire, sinon que j'ai cru que je devais vous écrire mon songe, aussi bien que ce que j'ai appris sans dormir, afin que vous vissiez si j'ai bien songé et si l'on m'a dit vrai. Ce n'est pas que, quoi que vous me puissiez dire, je ne sache bien ce qu'en doit croire

Érimante.

194 194

— Et pour moi, je sais bien ce que je dois penser de cette pièce, s'écria Clorante. Je n'ai jamais rien vu de si galant et je suis surpris que l'on ait pu faire une pièce si longue et si divertissante sur un si petit sujetDans la discussion qui suit, Donneau développe et problématise le goût mondain pour les petits sujets, qui permettent d’en dire « beaucoup avec peu »..

— Voilà, lui repartit Ariste, ce qu'on appelle avoir l'air galantEn 1653, dans Artamène ou Le Grand Cyrus, Madeleine de Scudéry avait consacré une conversation à “l’air galant” (Partie X, Livre II, p. 7093-7106), entendu comme une bonne disposition naturelle “qui sait mettre je ne sais quoi qui plaît aux choses les moins capables de plaire et qui mêle dans les entretiens les plus communs un charme secret qui satisfait et qui divertit.” (p. 7099) Elle se cultive et se perfectionne dans la fréquentation du monde : “C’est je ne sais quoi, reprit Sapho, qui naît de cent choses différentes : car enfin je suis persuadée qu’il faut que la nature mette du moins dans l’esprit, et dans la personne de ceux qui doivent avoir l’air galant, une certaine disposition à le recevoir : il faut de plus que le grand commerce du monde, et du monde de la cour, aide encore à le donner : et il faut aussi que la conversation des femmes le donne aux hommes.” (p. 7097) Pour l’acquérir, “il faut avoir aimé ou avoir souhaité de plaire” (p. 7099).. Cela a quelque chose du Voiture, du Marigny et du SarrasinLes Œuvres de Vincent Voiture (1597-1648) sont publiées à titre posthume en 1650, accompagnées d’un avis “Au lecteur” qui en fait de leur auteur le poète galant par excellence. Celles de Sarrasin paraissent en 1656, précédées d’une préface de Pellisson qui définit l’esthétique galante. Quant à l'œuvre de Marigny (1615-1673) auteur de nombreuses mazarinades, elle circule principalement sous forme manuscrite. De littérature galante, il n’a fait imprimer, en 1663, qu’un recueil de Lettres (1658). Il fera paraître en 1664 une relation de la fête des Plaisirs de l’Île enchantée.. Je ne dis pas que cette pièce soit si achevée que celles de ces maîtres reconnus de la galanterie, mais enfin, c'est là leur manière d'écrire. On voit l'invention et l'esprit briller dans tous leurs ouvrages et, moins ils ont de matière et plus elle a paru difficile et de peu de conséquenceL’idée paradoxale selon laquelle il faut beaucoup d’esprit pour manier de petits sujets est ici reformulée dans une perspective littéraire., plus les choses qu'ils ont traitées ont été trouvées spirituelles et ont été estimées de tout le mondeL’unanimité de jugement du public fait partie des critères de l’évaluation de la littérature mondaine que les Nouvelles Nouvelles discutent et problématisent.. Peu de personnes sa- 195 195 vent manier les sujets galants et, si l'on en donnait à traiter à bien des gens qui se croient habiles, et qui le sont en effet, ils croiraient que l'on se moquerait d'eux et avoueraient qu'il leur serait impossible d'en rien faire. Il faut que ceux qui travaillent à ces sortes d'ouvrages et que ceux qui les aiment soient naturellement galants, et j'avoue que d'autres ne s'y peuvent pas divertirLes sujets galants sont réservés à ceux qui peuvent les comprendre, comme l’affirmait déjà Madeleine de Scudéry dans Artamène ou Le Grand Cyrus : “En vérité, reprit Sapho, il est plus aisé d’en dire du mal que du bien, vu le grand nombre de gens qui se mêle d’une chose [la galanterie] qu’ils n’entendent pas.” (p. 7104) Même idée plus tard chez le chevalier de Méré, Les Conversations, 1670 : “peu de gens sont nés à cette façon de vivre si brillante” (p. 20). Mais comme ils sont beaucoup plus difficiles et qu'ils font souvent remarquer plus d'esprit que les pièces les plus fortesConformément aux principes de l’esthétique galante, Donneau de Visé soutient dans ce discours d’évaluation sur la littérature que les genres comiques sont aussi, voire plus, difficiles que les genres sérieux. Molière défendra aussi cette idée dans La Critique de L’Ecole des Femmes, sc. VI : « La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est touchée; mais la comédie a ses charmes et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre. - Assurément, Madame, et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas »., ceux qui ne les aiment point ne doivent pas laisser que de les estimer.

— Je ne crois pas, interrompit Clorante, qu'il y ait des esprits assez grossiers pour ne pas estimer des choses si naturelles, si ingénieuses et si délicates. Mais 196 196 hélas ! que nous en voyons peu et que les auteurs en sont rares. Un siècle en produit à peine deux ou trois. L'on“Au commencement d’un discours, il faut dire on plutôt que l’on, quoi que l’on ne soit pas mauvais.” (Vaugelas, Remarques sur la langue française, 1647, p. 12) voit quantité de gens qui s'expriment noblement et qui font de belles et fortes pièces, mais on n’en trouve que très peu qui écrivent naturellement et d'un style familier sans tomber dans la bassesseLe ton familier dépourvu de bassesse est une composante essentielle de l’esthétique mondaine et de sa recherche du naturel. Dans le Discours sur les Œuvres de Monsieur Sarasin (1656, rééd. en 1663), Pellisson, qui tente de définir l’esthétique galante, affirme que “plus de personnes, peut-être, sont capables de faire une description pompeuse ou une comparaison élevée que d’avoir ce style égal et naturel, qui sait dire les petites choses ou les médiocres sans bassesse, sans contrainte et sans dureté.” (p. 26). Peu ont un air dégagé dans ce qu'ils font et savent marier le caractère enjoué avec le fort. La plupart ne sauraient trouver ce milieuConformément à l’idéal de naturel et au goût pour l’aurea mediocritas, la littérature mondaine développe une esthétique du juste milieu, formulée déjà par Balzac dans ses Œuvres (1644, rééd. en 1659) : “Elle [la médiocrité] ne perd pas l’honneur pour renoncer à la vanité, ni n’est dégradée de noblesse pour se familiariser avec le peuple et se mêler des affaires populaires. Elle ne s’avilit pas en s’humiliant : elle va à pied, mais ne se laisse pas tomber dans la boue. […] L’éloquence ne doit pas toujours aller par haut, et […] toutes ses actions ne doivent pas être de toute sa force.” (p. 87-88) ou par Sarasin dans son Ode de Calliope sur la bataille de Lens (1649) : “Ainsi donc je ne me fortifie jamais, quelque passion que j’aie pour la gloire de ce grand prince, à ne point hasarder la description de la fameuse bataille qu’il vient de gagner, puisque je ne saurais trouver ce juste tempérament qui fait le style parfait, et qui le tient également éloigné de notre prose mesurée et de la hardiesse rude et sauvage des Anciens.” (p. 120) et tout ce que l'on fait est presque toujours tout élevé ou tout rampant. Cependant nous voyons, par une injustice du siècle, que ceux qui ont trouvé le bel art de s'exprimer noblement et naturellement tout ensemble ne sont pas estimés de tout le monde, et qu'il y a des gens qui n'aiment que ce 197 197 qui est enflé, que ce qui tonne, que ce qui foudroieLe poète de L’Impromptu de Versailles (première représentation en octobre 1663), affirmera qu’« il faut dire les choses avec emphase », avant de vanter et d’imiter Montfleury.(sc. I), bien que le plus souvent l'on ne puisse rien faire de ce caractère sans qu'il paraisse étudié et même beaucoup forcé. Mais si ceux qui travaillent de la sorte sont estimés de quelques rêveurs et de quelques barbons semblables à celui de BalzacRéférence à un texte célèbre de Balzac, Le Barbon, paru en 1648, qui fixe en grande partie l’idée du pédant. Jean-Louis Guez de Balzac (1597-1654) est encore très lu dans les années 1660 (ses Oeuvres seront publiées en 1665). , les autres sont aimés et recherchés de tous les princes et de tous les gens d'esprit. Leur nom est connu dans les provinces les plus éloignées et l'on les peut justement appeler les délicesLe terme est à la mode dans la culture mondaine, comme l’atteste le titre du recueil Les Délices de la poésie galante (1644), au sein duquel on trouve la « Réponse de Philis à l’élégie du soupir », ainsi que l’« Élégie du soupir » à laquelle ce poème réplique. du beau monde. Ils sont universelsSelon Furetière, article “universel” : “On appelle un homme universel, celui qui a appris plusieurs sciences, qui peut répondre pertinemment sur quoi que ce soit qu'on l'interroge.” (1690) Bouhours donne le même sens à “universel” dans les Entretiens d’Ariste et d’Eugène (1671) : “Le Cardinal du Perron et feu Monsieur d’Avaux étaient des génies universels, propres pour les lettres, pour la conversation et pour les affaires. Et il y en a encore parmi nous qui ne cèdent guère à ces grands hommes et qui sont capables de faire également bien un ouvrage d’esprit, un conte agréable et un traité de paix.” (p. 215-216), ils ont l'esprit prompt et vif, et parlent sur-le-champ L’oralité et l’improvisation sont deux composantes essentielles de la culture mondaine. galamment et agréablement de toutes choses, ce que ne peuvent faire les premiers, qui ne sont nés que pour la solitude et pour entretenir des arbresLe Barbon de Guez de Balzac (1648), soutient la même idée et veut “prouver que la solitude est sans comparaison meilleure que la société, et qu’un moment de l’entretien du sage avec soi-même valait mieux que tout ce qui se débiterait à la cour jusqu’à la fin du monde.” (p. 51). Ils ne produi- 198 198 sent rien d'eux-mêmes, puisqu'ils tirent tout ce qu'ils font de leurs grandes et profondes méditations et que tous leurs ouvrages ne sont qu'un souvenir confus et embarrassé qu'ils rappellent de la quantité de lectures qu'ils ont faites et des choses qu'ils ont apprisesL’accusation de plagiat, comme celle d’obscurité, est un des reproches traditionnellement formulés à l’encontre des pédants. Ainsi, dans Les Femmes savantes (IV, 3) : « Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, / Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, / Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles, / […] Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres; / Riches pour tout mérite, en babil importun, / Inhabiles à tout, vides de sens commun. » (v. 1369-1380). , qui…

– Tout cela, leur dis-je en les interrompant, n'est pas ce qui fait voir le plus la bonté du dialogue dont il est question, qui fait paraître plus d'esprit et qui est plus mystérieux que l'on ne s'imagine, puisque outre les propriétés de l'éventail et du busc, que l'on voit amplement décrites, Érimante y paraît le plus ingénieux des hommes, puisque, sachant ce qu'il feint d'avoir songé, il dit galamment ce qu'un autre n'aurait pu dire sans offenser Caliste, ce qu'un 199 199 jaloux lui aurait dit brutalementSur le comportement des jaloux qui s’emportent contre leur amante (le plus souvent à tort) et contreviennent au comportement idéal adopté ici par Erimante (voir note p. 160), voir, entre autres personnages moliéresques, Don Garcie de Navarre, (IV, 8) : “Que toutes les horreurs, dont une âme est capable / À vos déloyautés n’ont rien de comparables, / Que le sort, les démons, et le Ciel en courroux, / N’ont jamais rien produit de si méchant que vous”. (v. 1259-1263) et ce qu'un autre qui aurait manqué d'esprit lui aurait dit avec injures et de mauvaise grâce. Il lui écrit tout ce qu'il sait, mais au lieu de lui envoyer une lettre remplie de fureur et de plaintes, qu'elle n'aurait peut-être pas lue jusqu'au bout, il lui envoie une pièce assez galante pour se faire lire deux ou trois fois. Ainsi il se sert, pour se faire estimer, de ce qu'un autre n'aurait pu dire sans se faire haïr. Il fait voir par là son esprit, il fait voir qu'il est galant, il fait voir qu'il n'est ni prompt ni furieux et, en faisant voir qu'il n'est point jaloux, il fait voir qu'il n'est point stupide, puisqu'il donne à connaître qu'il sait bien tout ce qui se passe entre sa maîtresse et son rival, et qu'il a remarqué des choses 200 200 dont on ne croyait pas qu'il s'apercevrait.

— Je crois, me repartit Ariste, qu'un homme comme Érimante pourrait dire à une femme qu'elle a accordé les dernières faveurs, non seulement à une personne, mais à plusieurs, sans qu'elle s'en pût choquer.

Lisimon, qui n'avait point parlé depuis longtemps, prit alors la parole et dit qu'il connaissait Érimante et qu'il passait dans le monde pour un galant homme. Il nous dit après, en parlant de lui-même, que bien que son occupation fût plus noble et plus sérieuse que celle de ceux qui s'amusaient à recueillir tous les vers et toutes les pièces qui se faisaientAllusion aux recueils de pièces galantes, en prose en vers, qui sont imprimés en abondance depuis les années 1650. Furetière avait fustigé l’attitude des libraires, responsables de ces initiatives, dans “L’Epître dédicatoire” de ses Poésies diverses (1655) : “Les libraires qui obtiennent un privilège à l’insu des auteurs sont si friands des pièces qui courent le monde, qu’on n’en a pas sitôt laissé sortir une de ses mains qu’ils en sont les maîtres.”, qui ne regardaient point les affaires d'État, il avait néanmoins une nouvelle qu'il n'avait pas encore lue et que l'on lui avait laissée 201 201 sans qu'il la demandât, parce que, disait-on, elle était toute extraordinairePar-delà son sens habituel, le terme évoque le courrier spécial (par opposition à l’ordinaire, expédié les mardis), ainsi que le supplément de La Gazette donnant des nouvelles de l’étranger. . Nos deux nouvellistes tressaillirent de joie à ces paroles et l'on la vit briller dans leurs yeux et sur leur visage.

Ariste, qui avait peur de ne pas voir cette pièce, dit aussitôt à Lisimon :

— Ah ! Monsieur, si vous nous voulez faire la grâce de nous montrer la nouvelle que vous avez, je vais vous envoyer quérir présentement une lettre de Madrid, pleine de nouvelles, que l’on me doit avoir apportée parce que le courrier est arrivé dès hier. Pourvu que Monsieur, en s’adressant à Arimant, me veuille prêter un de ses gens pour un demi quart-d’heure.

Arimant, qui ne cherchait pas mieux qu’à se divertir, y consentit volontiers, et Lisimon, qui était avide de 202 202 nouvelles, fouilla aussitôt dans sa poche pour chercher la pièce qu’il disait avoir, afin qu’Ariste envoyât plus tôt quérir sa lettre. Mais après avoir bien cherché, il s’écria qu’il était le plus misérable homme du monde et que, sans y penser, il l’avait laissée sur sa tableMolière reprendra cette péripétie dans Le Misanthrope (IV, 4, v. 1468-14).. Ce discours surprit tellement Ariste et Clorante qu’il leur fit perdre la parole et je crois qu’ils en fussent morts de regret, si Clorante ne se fût avisé de dire qu’il fallait que le même qui irait quérir la lettre d’Ariste allât en même temps quérir la nouvelle de Lisimon.

— Car enfin, ajouta-t-il, ces sortes de choses ne se doivent jamais remettre au lendemain.

Cet expédient fut trouvé fort bon et, après que nos deux nouvellistes eurent instruit celui qu’Arimant leur donnait 203203 pour aller chez eux, Ariste nous dit que, pendant qu’on irait chez Clorante et chez Lisimon, il nous voulait faire entendre une élégie de sa façon, qui était une réponse qu’il avait faite à cette fameuse Élégie du SoupirL’« Elégie du soupir » en question paraîtra sous forme imprimée le 25 septembre 1663 au tome I du recueil Les Délices de la poésie galante (p. 180-182) avec la signature de Somaize (information aimablement fournie par F. Rey). Elle est suivie (p. 184-187) de la « Réponse » dont Ariste fait la lecture. Entre les deux textes (p. 183) a été glissé un « Sizain à Philis » sur ce qu’elle avait demandé l’élégie précédente”.
Le texte de Donneau, qui tire le meilleur parti du motif à la mode des soupirs, sera également repris avec des modifications dans les Sentiments d’amour tirés des meilleurs poètes modernes de Jean Corbinelli en 1671 (p. 228).
qui avait fait tant de bruitL’attention à l’écho donné par le public à une œuvre fait partie des critères de l’évaluation de la littérature mondaine que les Nouvelles Nouvelles discutent et problématisent., et dans laquelle Tirsis se plaignait de ce que Philis, dont il était éperdument amoureux, lui avait défendu de soupirer. Il lut après :

204 204

Réponse de Philis à l’Elégie du soupirCette élégie, en raison de son fort ancrage culturel mondain amenant à la mise en circulation d’idées à la mode, entraîne des enjeux de compréhension particuliers.

Que le respect, Tirsis, a de force et de charmes,
Que pour vaincre nos cœurs il a de douces armes :
Lorsque, pour m’obliger, tu retiens tes soupirs,
Mes désirs en secret détruisent mes désirs ;
Je veux, je ne veux pas, et mon âme incertaine
Doute que sa vertu ne me rende inhumaineLa crainte qu’éprouve Philis de passer pour inhumaine fait écho à une question d’amour contemporaine : comment considérer une femme indifférente aux soupirs ?.
Défendre des soupirs, c’est, par trop de rigueur,
Les écouter aussi, c’est engager son cœur !
205 205 Il le faut toutefois, l'état où je me trouve
Ne m'en fait que trop voir une sensible preuve.
J'aime ce que je crains, mon cœur se plaint de moi,
Il s'irrite en secret d'une si dure loi,
Et pensant, plein d’estime, à sa rigueur extrême,
Il ne peut s'empêcher de soupirer lui-même :
Un respect animé demeure son vainqueur,
Trahit mes sentiments, surmonte ma rigueur,
Me contraint de céder, attente sur mon âme
Et fait bien voir qu'il est un respect tout de flamme.
Ah, trop cruel Tirsis ! cesse d'être soumis,
206 206 Ne parais plus d'accord avec mes ennemis ;
Appelle-moi cruelle, insensible, inhumaine,
Et pour lors tes discours adouciront ma peine.
Sois moins respectueux, je pourrai résister
Et peut-être qu'encor je pourrai surmonter.
Ne me contrains donc point, dans l'ennui qui me presse,
D'exposer à tes yeux mon trouble et ma faiblesse.
Écouter tes soupirs, c'est soupirer aussi
Et partager ta peine en flattant ton souci.
Ne m'oblige donc pas de paraître indiscrète,
Et souffre qu'en t'aimant ma flamme soit secrète.
207 207 En t'aimant : qu'ai-je dit ? Non, non ! crois que Philis
Estime seulement le fidèle Tirsis.
Mais hélas ! l'estimer et souffrir qu'il soupire,
C'est répondre à ses vœux, c'est l'aimer sans le dire :
Dessous le nom d'estime on cache en vain l'amour,
Un languissant soupir le met bientôt au jour ;
Un regard incertain, joint à l'inquiétude,
La pente que l’on a devers la solitude,
Un discours inégal, le dégoût des plaisirs
Découvrent malgré nous ce qui fait nos désirs.
Pour ne nous pas trahir, forçons-nous au silence.
208 208 Si nous aimons Tirsis, redoutons sa présence.
Mon cœur le favorise, évitons de le voirEn filigrane de cette injonction, une question d’amour parmi les plus fréquemment traitée : l’absence est-elle le meilleur remède à l’amour ?.
Mais, las ! qui peut aimer et suivre son devoir ?
Peut-être en dis-je plus que Philis n'en doit dire ;
Mais sa vertu sur elle a toujours même empire :
Elle estime Tirsis jusques à l'amitié ;
Sans les vouloir guérir ses maux lui font pitié.
Pourquoi dissimuler ce que l'on ne peut taire ?
La sensible amitié ne fut jamais sévère,
Et quoique sa vertu combatte nos désirs,
Elle laisse à nos maux l'usage des soupirs.
209 209 Soupire donc, Tirsis, mais loin de ma présence ;
Tes soupirs me font peur malgré leur innocence,
Leur pouvoir m’est suspect et je crains leurs appasL’efficacité des soupirs dans les relations amoureuses est fréquemment relevée dans les textes contemporains. Cf., par exemple, La Politique des coquettes (1660) de Somaize : « Et si vous désirez savoir celui de tous les galants qui est le mieux auprès d’elle, c’est celui qui sait soupirer le plus méthodiquement. » (p. 48)..
Soupire toutefois, mais ne m’en parle pas.

Dès qu’Ariste eut achevé de lire, Arimant dit qu’il estimait d’autant plus cette élégie que Philis, en se défendant d’aimer, faisait voir qu’elle avait beaucoup de tendresse pour Tirsis. Clorante ajouta que les vers en étaient fort naturelsLe naturel est une des qualités essentielles que doit posséder une oeuvre mondaine. et qu’il n’avait jamais vu tant de vertu avec tant d’amour. Pour moi, je leur dis que j’étais assuré que Philis n’aurait pas écrit en ces termes si elle eût cru que son amant eût dû lui obéir.

— Si vous n’avez que 210 210 ces raisons qui vous empêchent de louer ces vers, vous pouvez parler hardiment, lui dit Clorante, sans paraître vain et sans crainte d’être suspect. Je connais l’auteur de cette élégie et je n’ai pas voulu d’abord vous faire paraître que je le connaissais, afin de voir ce que vous diriez de ces vers, mais je vois bien que l’auteur n’avouant pas tous les ouvrages qu’il fait, cela est en quelque façon cause que vous vous êtes déclaré père de celui-ci. Vous devez toutefois y prendre garde dorénavant, car de semblables adoptions sont souvent dangereuses et nuisent beaucoup à la réputation de ceux qui les fontAccusation d’usurpation, par laquelle Ariste aurait fait porter son nom sur une oeuvre qui n’est pas la sienne, sans l’accord de l’auteur et en aurait retiré le bénéfice de réputation, voire un revenu..

Ce discours que nous n’attendions pas nous surprit et nous rendit tous muets d’étonnement, 211 211 excepté celui qui seul le devait être qui, s’adressant à Clorante, lui dit :

— Cher Clorante, si ce que tu me viens de dire était véritable, je ne me pourrais empêcher d’éclater contre toi et de te faire ressentir les effets d’une colère violente et d’un juste ressentiment pour l’affront que tu m’aurais fait. Mais comme ce que tu m’as dit n’est qu’une fable que quelqu’un t’a peut-être racontée pour me faire pièce et que je puis justifier le contraire, je n’y trouve point d’affront. C’est pourquoi, ne me sentant point choqué parce que la chose n’est pas vraie, je veux demeurer ton ami malgré ton imprudence de croire si légèrement ce qu’on te dit et de le débiter de même.

Cette réponse si plaisante et si peu commune nous fit rire malgré nous. Néan- 212 212 moins, comme nous connûmes aux mouvements du visage de Clorante qu’il s’apprêtait à soutenir ce qu’il avait dit peut-être avec plus de chaleur que nous n’eussions vouluInconvenance à l’égard des normes de la civilité qui visent l’harmonie et par conséquent évitent toute forme d’antagonisme explicite., Arimant, qui aimait à se divertir, mais qui n’aimait pas à entendre quereller, le pria de quitter ce discours. Clorante obéit à Arimant, contre l’ordinaire des nouvellistes, qui sont la plupart si grands parleurs et si obstinés qu’il est presque toujours impossible de leur faire quitter un discoursInconvenance à l’égard des normes de la civilité, attitude d’un importun. qu’ils ont déjà commencé ou de leur empêcher de le commencer quand ils ont dessein de le faire.

Cette aventure nous fit connaître, à Arimant et à moi, que les nouvellistes de Parnasse sont sujets à recevoir de semblables affronts et que, lorsqu’il tombe 213 213 quelques ouvrages entre leurs mains dont l’auteur ne se veut pas faire connaître, ils se les attribuent bien souvent et ne paraissent nullement surpris lorsque l’on les découvre, parce qu’ils s’y préparent auparavant.

Ariste, voyant que l'étonnement de ce qui lui était arrivé avait fait taire toute la compagnie, voulut faire voir, en parlant le premier, qu'il n'en avait pas seulement été ému. C'est pourquoi il s'adressa à Lisimon avec le même visage qu'auparavant et lui dit :

— Je crois, Monsieur, qu'aimant comme vous faites toutes les nouvelles d'État, vous lisez toutes les gazettes et les extraordinaires qui sortent toutes les semaines des galeries du LouvreLa Gazette est imprimée dans les galeries du Louvre depuis 1648.

— Je ne manque jamais de les lire, lui repartit Lisimon, el- 214 214 les sont plus utiles et plus divertissantes que l'on ne croit et, si elles ne découvrent pas les affaires de France les plus secrètes, on y apprend beaucoup de celles des étrangers et, sans ce moyen que l'on a trouvé pour nous faire savoir des nouvelles de toute la terre, il y aurait peu de personnes qui sussent ce que l'on fait dans les autres royaumes : s'il y a paix, s'il y a guerre, ou s'il arrive des changements considérables. Car enfin, peu de gens reçoivent toutes les semaines des lettres de Danemark, de Suède, de Pologne, de Moscovie, de Constantinople, de Transylvanie, de Venise et de Candie, et peu même en reçoivent du tout. Ce n'est pas toutefois pour apprendre des nouvelles, ajouta-t-il, que je les lis : j'ai des amis dans tou- 215 215 tes les principales villes du mondeLes correspondances constituent l’un des principaux media de circulation de l’information. Un réseau de correspondants étoffé permet de disposer d’informations nouvelles et fiables. qui m'écrivent tout ce qui se passe, j’en ai encore d'autres à Paris qui ont aussi des gens dans toutes ces villes-là qui leur écrivent et qui me montrent leurs nouvelles pour voir si elles sont conformes aux miennes, et cette grande abondance de nouvelles que j'apprends chaque semaine des quatre parties du monde fait que l'on me vient prier d'en donner pour la GazetteLa Gazette étant l’organe de communication officiel, il est inimaginable que son contenu soit fourni par des nouvellistes. , parce qu'elles sont plus fraîches, plus secrètes et plus véritables que celles des autres.

— C'est donc, lui répondit Ariste, pour voir si l'on se sert bien des nouvelles que vous donnez pour y mettre que vous la lisez ordinairement ?

— Ce n'est pas tant pour cela, lui repartit Lisimon, que parce que l'illustre et fameux AdamasAdamas désigne Robinet dont on trouve déjà une mention élogieuse dans le Grand Dictionnaire historique des Précieuses , qui la 216 216 compose, ne fait rien que de beau et que je connais peu de personnes en France qui écrivent mieux en prose que lui. Ses Extraordinaires, où il y a un peu plus de liberté de s'étendre que dans la Gazette, en font foi et sont admirés de tout le mondeL’unanimité de jugement du public fait partie des critères de l’évaluation de la littérature mondaine que les Nouvelles Nouvelles discutent et problématisent.. Je lis encore, ajouta-t-il, les gazettes burlesques de l'agréable et galant LicurgusLicurgus réfère à Jean Loret (informations aimablement fournies par F. Rey). En 1663, ce dernier est le rédacteur de la très importante Muse historique. Donneau se concilie les bonnes grâces des deux gazetiers les plus importants. En 1661, dans sa Célinte, Mlle de Scudéry avait déjà fait de même.. Elles vont dans les provinces les plus éloignées et plaisent à tous les princes étrangers. Aussi faut-il avouer qu'il a un génie tout particulier pour ces sortes d'ouvrages.

Comme ils étaient sur les louanges de deux personnes qui méritaient si justement d'être louées, il entra un des domestiques d'Arimant qui lui apporta une lettre qu'il venait de recevoir, à ce qu'il disait. Arimant la prit 217 217 et la lut bas, mais il ne fit que jeter les yeux sur deux ou trois feuilles de papier qui étaient écrites à part et enfermées dans la même lettre. Pendant le temps qu'il lut, nos nouvellistes eurent les yeux collés sur lui et examinèrent attentivement tous les mouvements de son visage et, dès qu'il eut achevé de lire cette lettre, Ariste, avec une témérité de nouvelliste qui ne se peut souffrir, le pria de la lui montrerInconvenance à l’égard des normes de la civilité, attitude d’un importun., disant qu'il y avait des nouvelles dedans. Les deux autres joignirent leurs prières aux siennes et, quoique Arimant leur dît que ce n'était qu'une lettre d'affaire, ils assurèrent tous le contraire et dirent qu'ils avaient bien connu que les papiers qui étaient dedans la lettre et sur lesquels il n'avait fait que jeter les yeux parlaient de 218 218 nouvelles. Arimant, loin de se fâcher comme il semblait le devoir faire selon toutes les apparences, sourit à ces paroles, leur dit qu'il avait raison de punir leur curiosité et qu'il leur aurait montré toutes autres nouvelles que celles qu'il venait de recevoir. Ce discours fit redoubler leur curiosité et m'embarrassa aussi bien qu'eux, mais Arimant me dit bientôt à l'oreille que les choses allaient comme il le désirait et que je verrais dans peu la fin de tout ce mystèreCe n’est qu’au tome III, à partir de la p. 297, que le lecteur apprendra le contenu de cette lettre et du document qui l’accompagne. .

Après cela, pour se divertir, il fit adroitement tomber la conversation sur le chapitre des nouvellistes et, après avoir dit que par le mot de nouvellistes on entendait parler des personnes desquelles la passion dominante était de parler continuellement de nouvelles et d'en 219 219 demander sans cesse aussi bien que d'en débiter, il railla Clorante, Lisimon et Ariste sans qu'ils s'aperçussent qu'il s'adressait à euxSe divertir au dépens d’un individu qui ne prend pas conscience qu’on se moque de lui est l’une des manières d’exercer la raillerie.. Clorante prit la parole et dit que ceux qui n'étaient nouvellistes que pour se divertir étaient excusables. Lisimon dit qu'il estimait ceux qui ne l'étaient que pour devenir savants dans les choses du monde et pour apprendre les intérêts des princes, parce que c'était là le véritable moyen de faire une haute fortune, mais qu'il ne pouvait souffrir ceux qui ne faisaient que débiter et demander des nouvelles parce que la quantité de celles qu'ils disaient faisait qu'il était presque impossible qu'elles fussent toutes véritables ; que pour lui qui savait à fond tout ce qui se passait, il ne demandait de cel- 220 220 les de ville que pour se divertir, pour avoir le plaisir de savoir les fausses nouvelles qui se débitaient et pour voir de quelle sorte l'on altérait et l'on défigurait les véritables, lorsque par hasard elles se répandaient par la ville.

— Ce n'est pas, ajouta-t-il, que je m'attache beaucoup ni aux unes ni aux autres, j'en connais qui les aiment plus que moi et avec un tel emportement qu'ils en perdent le boire et le manger et qui se rendent, par l'avidité qu'ils montrent d'apprendre quelque chose de nouveau, ridicules aux yeux de tous ceux qui les voient.

— Pour moi, dit alors Ariste, quoiqu'il fût le plus curieux et le plus grand nouvelliste du monde, je ne suis point de ces gens-là. Les nouvelles d'État et les nouveautés galantes me divertissent en con- 221 221 versation, quand on en dit, comme font toutes les choses du monde. Quand on m'en parle, j'en parle, quand on m'en demande et que j'en ai, j'en donne, quand je n'en ai point, il faut que ceux qui m'en demandent s'en passent aussi bien que moi. Voilà comme je vis sans me gêner pour quoi que ce soit au monde.

Les deux autres avouèrent qu'il avait raison et qu'il n'y avait rien de plus impertinent et de plus insupportable tout ensemble que ces curieux nouvellistes qui parlaient sans cesse nouvelles.

222 222

Conversation des nouvellistesLa “Conversation des nouvellistes” qui débute ici s’étend jusqu’à la fin de la p. 271, soit sur près d’une cinquantaine de pages. , où l'on voit plusieurs aventures véritables qui leur sont arrivées.

— Puisque nous sommes sur le chapitre des nouvellistes, continua le même, il me prend envie de vous raconter quantité de plaisantes aventures qui leur sont arrivéesCette succession d’anecdotes est à rapprocher de la pratique des bons mots et petites histoires drôles que l’on trouve dans des recueils comme Le Courrier facétieux (1650) (éd. de 1668). La pièce de Molière Les Fâcheux s’ouvre sur une histoire de ce type. , parce que j'ai été témoin de la plus grande partie et que je sais le reste d'original.

— Je vous seconderai, lui repartit Clorante, et je crois que notre entretien nous divertira beaucoup.

— Peut-être, ajouta Lisimon, que ce que vous direz me 223 223 fera ressouvenir de quantité de choses que j’ai sues de ces messieurs les nouvellistes et que nous rirons bien de ces fols.

Arimant, qui désirait avec autant d’ardeur que moi de les entendre discourir d’une matière sur laquelle vraisemblablement ils devaient être savants, les fortifia dans la pensée qu’ils avaient de s’entretenir de nouvelles et de rire à leurs dépens et nous nous préparâmes à recevoir beaucoup de plaisir, parce que nous nous doutâmes bien qu’ils savaient effectivement d’original ce qu’ils nous allaient dire et qu’ils nous raconteraient peu de choses qui ne leur fussent arrivées. Ariste, qui savait parfaitement bien son rôle, commença le premier et dit :

— Il y a quelques jours qu’un de ces fameux bourgeois qui vivent de 224 224 leurs rentes, et qui n’avait point d’autre occupation que celle que lui donnait son désir curieux d’apprendre des nouvelles de tout ce qui se passe dans le monde, s’étant rencontré un matin chez une personne de qualité qui est employée dans les affaires étrangères, ne savait comment venir à bout du dessein qu’il avait d’apprendre quelque chose de nouveau de sa bouche, parce que les nouvellistes font grand cas des nouvelles qui leur sont dites par des personnes dont l’emploi et la naissance font que l’on a beaucoup de créance en leurs discours, et qu’ils croient devoir être estimés très illustres lorsqu’ils peuvent dire : « C’est un tel qui me l’a dit lui-même. » Mais pour quitter la parenthèse, qui n’est que trop longue, et pour retourner à 225 225 notre curieux impertinent, il n’osait ouvertement demander des nouvelles à cette personne de qualité. Il lui parlait bien de quelque chose d’approchant, il le tâtait, pour ainsi dire, et tâchait, sans parler, à lui découvrir son dessein et lui faire dire quelque chose.

Ce gentilhomme, qui voyait bien où il en voulait venir et qui en voulait avoir le plaisir tout entier, mania (sans faire semblant de s’apercevoir de la curiosité de notre bourgeois) quantité de papiers qui étaient sur sa table, les ouvrit, en lut bas quelque chose et les referma en disant : « Voilà des nouvelles de tel et tel lieu », et sans rien dire de ce qu’elles contenaient. Ce nouvelliste, brûlant de les apprendre et ne pouvant plus supporter le gênant fardeau de sa curiosité, se 226226 hasarda de dire qu’il savait souvent d’assez bonnes nouvelles, que l’on lui en écrivait quelquefois des pays étrangers et qu’il avait l’honneur de voir souvent des personnes qui en savaient beaucoup. Le gentilhomme lui répondit que c’était bien fait à lui d’apprendre tout ce qui se passait dans le monde et que ce désir était digne d’un homme d’esprit. Le nouvelliste, devenu plus hardi par cette réponse, lui repartit :

– C’est un désir dont je suis violemment tourmenté, et cette occupation me charme tellement que je ne me puis plus passer d’apprendre des nouvelles, et il me semble même que je ne pourrais vivre sans prendre ce divertissement. Mais malgré toute ma curiosité, continua-t-il, je ne me plais qu’aux bonnes nouvelles et, comme les 227 227 vôtres sont aussi secrètes que véritables, si vous vouliez me les laisser lire, vous me feriez un plaisir considérable.

Le gentilhomme, ayant pris un front sévère, le regarda depuis les pieds jusqu’à la tête et lui dit d’un air plein de mépris :

- Vraiment, c’est bien à vous à me faire une semblable demande, et ce sont bien là des nouvelles pour être débitées au PalaisLe Palais de justice, et plus particulièrement sa galerie (représentée sur la gravure, p. 2), est l’un des principaux lieux de circulation de l’information à Paris et, à ce titre, est réputé posséder un attrait particulier pour les nouvellistes !

Le nouvelliste demeura si confus après cette réponse qu’il ne sut que repartir et qu’il n’osa même presque lever les yeux. Le gentilhomme sortit un moment après et notre nouvelliste, à qui cet affront n'avait point ôté le désir d'apprendre quelque chose de nouveau, fut dans sa garde-robeAu même titre que le cabinet, la garde-robe est un lieu type où l’on espionne, apprend et voit se dérouler de menues intrigues. , où était son valet de chambre et lui demanda des nouvelles d'une certaine affaire 228 228 du temps dont tout le monde s'entretenait alors. Ce valet de chambre lui en dit de toutes contraires à la vérité. Ce crédule nouvelliste, tout joyeux de remporter des nouvelles d'un lieu où l'on en devait savoir des meilleures et des plus véritables, fut débiter sa nouvelle par tout le Palais. L'on lui dit qu'elle était fausse. Il soutint qu'elle était véritable et qu'il la tenait d'un tel lieu et s'échauffa tellement qu'il fit une gageure considérable contre celui qui soutenait le plus opiniâtrement le contraire. Il perdit sa gageure, sans toutefois s'être jamais pu laisser détromper par d'autres que par le temps.

Arimant demanda à Ariste comment il avait pu savoir cette aventure avec tant de particularités, qu'il ne pouvait avoir apprises que du 229 229 gentilhomme ou du nouvelliste, à moins qu'il ne parlât comme tous les écuyers que l'on trouve dans tous les romansL’observation sera reprise dans le traité De la connaissance des bons livres (1671) de Charles Sorel, qui en fait un argument contre la fiction romanesque : “On y trouve des écuyers conteurs d’histoires qui savent toutes les affaires de leurs maîtres” (p. 121). Cette remise en cause du pacte romanesque et des artifices de la fiction s’inscrit dans l’orientation plus générale du public mondain vers l’authenticité. , qui disent tout ce qu'ils ne savent pas et ce qu'il est impossible qu'ils sachent. Ariste répondit qu'il l'avait ouï dire dans une compagnie, mais qu'il ne se souvenait ni à qui ni en quel lieu. Arimant lui repartit qu'il était peut-être le nouvelliste lui-même et que, pour ne pas perdre l'occasion de faire un bon conte, il avait mieux aimé le faire à ses dépens. Il se défendit si mal que nous ne doutâmes point qu'il ne fût celui à qui l'aventure était arrivée. Ariste, sans s'étonner de ce que l'on lui disait, reprit aussitôt la parole et raconta encore l'aventure suivante.

— M'étant, dit-il, rencontré, le len- 230 230 demain de la Saint-MartinLa Saint-Martin est le jour de rentrée du parlement de Paris, soit un moment d'effervescence politique particulièrement apprécié de tout nouvelliste. au Palais, qui est un jour où il est plus rempli de monde qu'à l'ordinaire, à cause de l'entrée du Parlement, après avoir fait quelques tours, m'être arrêté à plusieurs pelotons de nouvellistes et avoir ouï quantité de nouvelles qui s'y débitaient et dont je savais bien le contraire, comme je m'en retournais seul, j'aperçus un nouvelliste que je connaissais, qui, après m'avoir salué de loin, me cria de dix pas :

— Eh bien ! quelle nouvelle ? Que m'apprendrez-vous de la cour, de la ville, du parlement ? Tout sera bon, pourvu qu'il soit nouveau.

— Comment, dis-je, en contrefaisant le surpris, vous ne savez pas ? — Non, me repartit-il d'un visage étonné. Eh quoi ! qu'est-il arrivé ?

— Il n’est pas possible, lui dis-je, que vous ne sa- 231 231 chiez pas une si grande nouvelle.

— Point du tout, me répondit-il, en me faisant mille serments et en me priant de la lui dire.

— Je veux bien satisfaire votre curiosité, lui répliquai-je, et vous apprendre que la Reine vient présentement d’accoucher d’un garçonLe Dauphin est né en fait le 2 novembre 1661. Au 11 novembre, date de la Saint-Martin, la nouvelle est donc universellement répandue. La Gazette du 5 novembre 1661 l’avait annoncée officiellement et avait relaté les festivités extraordinaires (canonnades, processions) qui avaient célébré l’événement dès le jour même. Ariste se rend ridicule en prétendant avoir inventé et fait colporter une information qui n’avait rien d’imaginaire et qui était en réalité déjà connue de tout le monde..

Après m’avoir demandé trois ou quatre fois si cela était vrai et si j’en étais bien assuré, et que je lui eus juré que je lui disais une vérité et que je lui eus même fait un conte à plaisir de tout ce qui était arrivé aux couches de la Reine, il me quitta sans me dire adieu, et courut à quantité de nouvellistes qui étaient en pelotonLes personnages des nouvellistes ont pour caractéristique récurrente de se réunir en pelotons. La commodité de ce type de disposition spatiale sera mis en évidence plus loin : “Le grand nombre empêcha que l’on ne se promenât et fut cause que l’on se mit en peloton, afin que chacun pût entendre commodément les nouvelles qui se débiteraient dans ce subalterne Conseil d’État.” (t. II, p. 244) et qui s’entretenaient d’autres affaires. D’abord qu’ils l’aperçurent venir si vite, ils jugèrent bien qu’il avait quelque chose de bien nouveau à leur dire. Il y en eut un de 232 232 la compagnie qui s’écarta un peu pour lui faire place et cette mobile et parlante couronne s’étant ouverte par ce moyen, il se mit au milieu. Tous ceux qui la composaient lui prêtèrent attentivement audience, aussi bien que d’autres qui s’étaient mis derrière eux pour l’écouter. Il leur dit, avec un visage où l’allégresse se faisait remarquer, que la Reine était accouchée d’un garçon et, ayant ajouté beaucoup de choses à ce que je lui avais dit, il y en eut qui crurent qu’il avait demeuré dans l’antichambre de la Reine pendant qu’elle était en travail ; et ce qui leur fit avoir cette pensée, ce fut qu’il leur assura qu’il avait vu partir quatre personnes qui étaient allées en porter la nouvelle au Roi, qui était ce jour-là à Versailles et que, com- 233 233 me ils y allaient de leur propre mouvement et que chacun ne manquerait pas de faire ses efforts pour y être le premier, ils se casseraient peut-être tous quatre les bras et les jambes avant que d’y arriver. Ces circonstances, et les serments qu’il fit qu’il ne disait rien que de vrai, furent cause que tous ces nouvellistes le crurent. Quand il eut fini sa fabuleuse narration et qu’ils connurent qu’il n’avait plus rien à dire, ils s’évanouirent tous, ou plutôt s’envolèrent chacun de leur côté, pour aller publier cette nouvelle, comme s’ils eussent été gagés pour cela, ou comme si chacun d’eux eût dû jouer ce jour-là le rôle de la Renommée. Ils se promenèrent par toutes les salles du Palais, et chacun d’eux disait cette nouvelle à tous 234 234 ceux qu’ils connaissaient. Il y en avait même qui l’assuraient avec de grands serments à ceux qui ne les voulaient pas croire. L’on me l’a redit à moi-même plus de vingt fois en un quart d’heure. Plus de deux mille personnes qui étaient dans le Palais l’apprirent et j’eus le plaisir d’avoir inventé cette nouvelle et de voir que, tant de gens l’allant publier par toute la ville, elle serait sue de tout Paris avant que la journée se passât.

Je ne me trompai point : elle fut plus tôt que moi à mon logis et, dès que j’y fus entré, l’on me la dit. Je répondis que je n’en avais point ouï parler, que cela ne pouvait être et que je venais de passer par le Louvre, où l’on n’en parlait en aucune façon. L’on m’assura que cela était, l’on en jura et l’on me dit que je 235 235 ne le savais pas bien. Ce qui me fit faire réflexion sur la folie de ceux qui débitent des nouvelles, qui croient des contes faits à plaisir et qui les assurent comme s’ils en avaient eux-mêmes été témoins. Je connus encore par là qu’il n’y a point de sûreté à croire les nouvelles et que ceux qui y ajoutent foi sont plus fols que ceux qui les inventent et débitent pour en avoir du divertissement.

— Vous avez raison, lui repartis-je dès qu’il eut cessé de parler, d’excepter ceux qui les débitent, car sans cela vous vous seriez mis vous-même au nombre de ces fols.

Il s’apprêtait à me repartir, mais je ne lui en donnai pas le temps et je continuai de parler, en disant que ces deux aventures nous avaient été beaucoup profitables, puisque dans la 236 236 première nous avions appris l’insupportable et ridicule avidité qu’ont de certaines gens d’apprendre des nouvelles, et dans la seconde la facilité avec laquelle plusieurs nouvellistes les croient et les serments dont ils se servent sans scrupule pour assurer une fausseté. J’eus à peine achevé ces paroles que Clorante dit qu’il ne croyait pas qu’il y eût rien au monde de plus divertissant que de voir les pelotons de nouvellistes du Palais.

— Ils racontent, poursuivit-il, leurs nouvelles avec tant de chaleur et écoutent si attentivement celles que l’on leur dit, qu’il semble que l’intérêt des autres les touche plus que le leur et qu’ils y prennent beaucoup plus de part qu’ils ne feraient en leurs propres affaires.

— Ces pelotons de nouvellistes, ré-237237pondit Ariste, sont souvent environnés d’écoutants et ces écoutants entourés d’autres nouvellistes qui, bien qu’ils ne connaissent personne de la compagnie, ne laissent pas que de s’arrêter pour écouter les nouvelles que l’on débite et, lorsque ces inconnus entendent dire une nouvelle autrement qu’ils ne la savent, ils ne peuvent s’empêcher de parler, tellement que ceux qui sont au milieu du peloton entendent sortir un écho de derrière eux et aperçoivent (en tournant la tête, que leur attention leur empêche toujours de tourner tant que quelqu’un d’eux parle) des gens qu’ils n’ont le plus souvent jamais vus qui débitent des nouvelles ou parlent contre celles qu’ils viennent d’entendre.

— À propos de ces nou-238238vellistes écoutants, interrompit Clorante, comme j’étais dernièrement au Palais avec cinq ou six de mes amis et que nous nous entretenions de nouvelles, il en vint un auprès de nous qui était si grand qu’il fut obligé de se ployer le corps et de se tenir longtemps tout courbé pour entendre ce que nous disions et, après que nous l’eûmes regardé plusieurs fois, parce que nous ne le connaissions point, nous lui demandâmes ce qu’il souhaitait de nous.

– Je suis un peu curieux de nouvelles, nous répondit-il, en nous faisant la révérence et mettant la main à son chapeau ; et comme celles que vous dites sont toutes nouvelles et que peu de personnes les savent encore, je vous prie, Messieurs, de permettre que je les écoute.

239 239 Nous ne nous pûmes empêcher de rire tous de la folie et de l’avide curiosité de ce nouvelliste écoutant, à qui nous permîmes d’entendre ce que nous disions et qui entra aussitôt en conversation avec nous.

— Si l’impertinence de ce curieux vous a fait rire, nous dit alors Ariste, je vais vous raconter quelque chose de beaucoup plus plaisant et que je vis il y a quelques jours arriver au Palais à deux nouvellistes de Parnasse. Ces deux messieurs, après s’être donné quelque temps des airs nouveaux l’un à l’autre et que chacun eut fait part à son compagnon de ceux qu’il n’avait pas, l’un d’eux demanda l’air d’une de ces chansonsL’échange ou l’envoi de textes de chansons mais également de pièces et même d’actes ou d’oeuvres entières est l’un des modes de consommation et de diffusion de la littérature mondaine. . L’autre lui dit que, s’il voulait, il le lui apprendrait sur l’heureLa mémorisation constitue également, en tant que forme d’appropriation des textes, l’un des modes de consommation et de diffusion de la littérature mondaine. . Celui qui avait envie de le savoir y con- 240 240 sentit. Ils s’éloignèrent un peu du monde, se mirent après à chanter ensemble et haussèrent peu à peu leurs voix, en perdant la mémoire du lieu où ils étaientA la scène I, 3 des Fâcheux, un importun vient chanter en scène sa courante en perdant tout à propos à l’égard de la situation.. Les grimaces qu’ils faisaient en chantant les firent encore plus remarquer que le bruit de leur chant et firent approcher beaucoup de gens qui avaient envie de les écouter. Eux, qui étaient entièrement attachés à ce qu’ils faisaient, ne s’en aperçurent point d’abord et, se voyant environnés de monde, furent si surpris qu’ils ne savaient plus quelle contenance tenir. Quelques-uns se mirent à rire de leur confusion, mais eux, pour empêcher que l’on ne connût la leur, se mêlèrent parmi le monde. Cette aventure ne produisit pas d’autres effets et servit quelque temps d’entretien à 241 241 ceux qui en avaient été témoins.

— Il faut avouer, dit Clorante en riant, que les nouvellistes de Parnasse ne sont pas moins fols que les nouvellistes d’État. Il y a quelques jours que je rencontrai un de ces premiers, qui m’arrêta au milieu d’une rue. Il faut, me dit-il, que je vous montre quelque chose de ma façonLa scène correspond au motif du “récitateur importun” tel que Molière le développe dans Les Fâcheux (I, 3) et dans Le Misanthrope. Dans cette dernière pièce, la scène débouche sur une authentique querelle : le récitateur refuse les conseils qu’il prétend être venu chercher. et que je vous fasse voir un madrigal de seize versIl s’agit d’une structure régulière pour l’époque. Les madrigaux se composent fréquemment de seize vers. . Je veux savoir votre sentiment, afin de le suivre ; car je suis tout à fait résolu de faire aveuglément tout ce que vous me direz. Tant que je le louai, il me dit que j’avais raison, mais lorsque je lui voulus dire mon sentiment et lui faire raccommoder quelques vers et changer quelque mot, il oublia ce qu’il me venait de dire et aima mieux changer de langage que de changer 242 242 un mot à ces vers. Il combattit tout ce que je lui disais avec une opiniâtreté ridicule, il me querella même et fut cause que je le quittai en le querellant à mon tour et en lui disant qu’il avait eu tort de me demander mon sentiment, puisqu’il n’avait pas dessein de le suivre, ni même de l’écouter“Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celui qui en demande paraît avoir une déférence respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approuver les siens, et à le rendre garant de sa conduite. Et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le plus souvent dans les conseils qu'il donne que son propre intérêt ou sa gloire.”
La Rochefoucauld, Maxime CXVIII (éd. de 1665)
. Je le rencontrai à quelques mois de là dans le Palais, qui récitait le même madrigal à un peloton de nouvellistes. Il le recommença par trois fois, pour se louer lui-même, voyant que les autres ne le louaient pas assez à son gré, et fut après cela dire la même chose à un autre peloton et, de quelque côté que ce jour-là je me tournasse dans le Palais, je le trouvais toujours qui récitait ce madrigal à des gens à qui, pour la plupart, il faisait accroire qu’il ne 243 243 le leur avait pas encore dit.

— Tout cela, répondit Lisimon, n’égale point les importunités que je reçus la semaine passée d’un nouvelliste d’État. Comme je m’en allais à quelques affaires qui m’importaient beaucoup, je rencontrai un de ces insupportables curieuxL’”aventure”, divisée en deux parties (p. 243-245 et p. 247-251), que raconte Lisimon présente un déroulement semblable à celui de la satire IX d’Horace (Ibam forte via sacra), laquelle a également inspiré Les Fâcheux. Le poète rencontre dans la rue un importun dont il a toutes les peines à se débarrasser. Il parvient finalement à s’esquiver. En 1672, Molière reprendra l’idée : La Comtesse d’Escarbagnas (1672) débutera par une réplique où le héros raconte comment il a été retenu par un nouvelliste de province. . Il m’obligea d’abord, malgré toute la résistance que je pus faire, d’entrer sous une porte pour me raconter des nouvelles secrètes, qu’il venait, ce disait-il, d’apprendre. Nous y eûmes à peine demeuré un moment qu’il en voulut sortir, disant qu’il y passait trop de monde. De là il me mena, en dépit de moi, faire un tour de nouvelliste sur le Pont-NeufLe Pont-Neuf est un des principaux lieux où se rassemblent les nouvellistes., c’est-à-dire promener deux ou trois heures. Comme il me parlait avec beaucoup d’action, un nouvelliste de notre con- 244 244 naissance, qui traversait le Pont-Neuf, nous aperçut et nous vint joindre. Il en vint après cela un autre, et puis deux, et puis trois. Car la plupart de tous les nouvellistes se connaissent et se sentent de loin. Le grand nombre empêcha que l’on ne se promenât et fut cause que l’on se mit en peloton, afin que chacun pût entendre commodément les nouvelles qui se débiteraient dans ce subalterne Conseil d’ÉtatTrait courant des futures satires de nouvellistes. Expression similaire chez Somaize, dans son Dialogue de deux précieuses (1660) : "Ne savez-vous pas que le peuple tient Conseil au coin des rues et sur le Pont-Neuf". . La chaleur avec laquelle chacun parlait, en soutenant ses opinions et le bruit que l’on faisait de fois à autre en parlant tous ensemble, attirèrent les nouvellistes écoutants, ce qui grossit tellement ce peloton que ceux qui allaient et venaient eurent bien de la peine à passer. Pour moi, comme c’est la coutume parmi eux de 245 245 s’en aller sans dire adieu, afin de ne les pas interrompre, je les quittai pour aller où mes affaires m’appelaient. Si je n’eusse point toutefois été engagé de parole, je serais encore demeuré avec eux, parce que j’y prenais beaucoup de plaisir.

— Ce plaisir, lui repartit Ariste, fait voir que vous êtes plus nouvelliste que vous ne pensez.

— Je ne suis pas plus nouvelliste que vous ! lui répliqua Lisimon en colère.

— Ne vous échauffez point, leur répondit Arimant en souriant, nous voyons bien que vous l’êtes autant l’un que l’autre.

— À propos de Pont-Neuf, s’écria Clorante, ce que Lisimon vient de dire me fait ressouvenir d’une assez plaisante chose, et qui montre que les nouvellistes sont plus connus que l’on ne croit. L’illustre et ingénieux 246 246 Monsieur Dup**Il s’agit d’un certain Dupin qui, en 1662, élabore le projet d’un grillage destiné à protéger la statue du “cheval de bronze” (statue d’Henri IV) érigée sur le Pont-Neuf et qui soumet, à cette fin, un placet au roi., qui est celui qui a obtenu du Roi la permission de faire décorer la place du Cheval de Bronze, mit au bas du placet qu’il présenta à Sa Majesté : « Et le tout pour la commodité des nouvellistes. »

— Le nombre des nouvellistes, lui répondis-je, est plus grand que l’on ne se persuade. Ils sont plus communs que vous ne croyez et tels le sont qui ne s’imaginent pas l’être, et comme ils connaissent mieux les défauts d’autrui que les leurs, il sera bien difficile qu’ils y apportent remède.

Nos trois nouvellistes se trouvèrent tous d’accord à plaindre ceux qui étaient aveuglés jusqu’à ne se pas connaître eux-mêmes et dirent qu’ils eussent été bien fâchés d’être de ce nombre, mais que, grâce au Ciel, ils avaient assez de lumière pour 247 247 connaître qu’ils n’en étaient pas. Ensuite de quoi Lisimon reprit la parole et dit :

— Pour vous achever le récit des importunités du nouvelliste dont je vous viens de parler et qui me fit faire tant de tours sur le Pont-Neuf sans que j’eusse envie de me promener, je le rencontrai le lendemain comme je sortais de mon logis.

– Je vous tiens présentement, me dit-il, vous ne m’échapperez pas comme vous fîtes hier, et je prétends un peu causer avec vous avant que nous nous séparions. — J’ai mille fois plus à faire qu’hier, lui repartis-je d’un air assez froid, en marchant à grands pas. Mais cela ne le rebuta point : de quelque côté que je tournasse, c’était toujours son chemin ; il me suivait, tantôt en me racontant des nouvelles, tan- 248 248 tôt en me lisant des fragments de lettres d’Allemagne et de Rome, tantôt en me questionnant et en m’importunant de lui dire quelque chose de nouveau.

Enfin, quoique je fusse aux quatre coins de la ville, il ne se lassa point de me suivre et m’attendait à la porte de tous les lieux où j’avais affaire et, comme je sollicitais un procès et que j’allais chez tous mes juges, il m’attendit à plus de douze ou quinze portes et je lui fis faire tout le tour de Paris. Il me ramena après cela jusque devant mon logis, où je fus plus d’une heure sans pouvoir entrer. Il me retenait toujours et m’entretenait de nouvelles qu’il m’avait dites cent fois pendant le chemin et m’en demandait mon sentiment.

Comme je ne le voulais point prier d’entrer 249 249 au logis, de crainte qu’il n’en pût plus sortir, se trouvant plus à son aise que dans toutes les rues où il m’avait suivi, je ne savais plus que faire, ni quelle posture tenir et j’eusse été bien embarrassé si ma femme, qui m’attendait pour dîner, n’eût été assez adroite pour m’envoyer dire qu’il y avait du monde au logis qui m’attendait depuis longtemps et qui avait des affaires de conséquence à me communiquer, ce qui fut cause que je quittai mon homme sans paraître incivil. Peut-être que sans cela j’aurais bien pu le faire sans qu’il eût pris garde à mon incivilité, mais deux choses m’en empêchèrent : l’une était qu’après la compagnie qu’il m’avait tenue toute la matinée, je ne le devais pas quitter si brusquement, et l’autre que, bien que les 250 250 nouvelles lui eussent un peu gâté l’esprit, il ne laissait pas que d’être riche et de bonne famille, et capable de rendre quelques services en un besoin.

— Il faut avouer, dit Clorante, dès que Lisimon eut fini son discours, qu’il n’y a point de plus grands importuns au monde que les nouvellistes. Quoi que l’on leur puisse dire et quelque pièce que l’on leur puisse jouerL’expression « jouer une pièce » est à la mode., ils ne s’en mettent point en colère et ils ne s’en aperçoivent même pas le plus souvent, non plus que des impertinences et des menteries qu’ils disent en débitant leurs nouvelles. J’en rencontrai un, il y a quelques jours, qui me pria avec beaucoup d’empressement de lui apprendre quelque chose de nouveau, parce que, disait-il, il était jour de courrier et qu’il 251 251 allait écrire à un de ses amis, à qui il mandait des nouvelles tous les ordinairesL’ordinaire est un courrier qui assure un service régulier. Sa fréquence rythme les échanges épistolaires, et donc, le commerce d’informations. . Je lui dis cent menteries et pris plaisir à lui faire cent contes qui me vinrent en l’esprit. Il me quitta le plus satisfait du monde, en disant qu’il allait écrire à son ami tout ce que je lui venais de dire, et qu’il le réjouirait bien de lui mander tant de bonnes nouvelles. Jugez, continua Clorante, s’il se peut rien imaginer de plus plaisant, et si ce provincial et tous les principaux de sa ville, à qui il faisait toutes les semaines part de ce que l’on lui mandait de nouveau, n’étaient pas bien instruits de tout ce qui se passait et ne savaient pas des nouvelles bien secrètes et bien véritablesLa Comtesse d’Escarbagnas (1672) de Molière débutera par une réplique où le héros raconte comment il a été retenu par un nouvelliste de province. .

— Il m’est arrivé depuis deux jours presque la même chose, dit alors Ariste 252 252 et, après avoir quitté un homme que j’avais entretenu quelque temps dans la rue, il renvoya son laquais après moi pour m’arrêter et me dire qu’il voulait parler à moi. Il vint sur ses pas me retrouver pour me demander des nouvelles. Je lui dis que je n’en savais point, mais il ne voulut jamais me quitter que je ne lui en eusse dit, ce qui m’obligea de lui en feindre pour me défaire de lui.

— Tout ce que nous avons dit, lui repartit Lisimon, n’égale point ce que je vous vais raconterCette surenchère typique du caractère de nouvelliste est un stéréotype des caractères fâcheux (pédants, auteurs, …). Scarron la dénonce dans son Epître chagrine (1659), et elle est exemplifiée par Jodelet et Mascarille dans Les Précieuses ridicules, Colantine et Charrosselle dans le Roman bourgeois (1666), Vadius et Trissotin dans les Femmes savantes (1672) …. Les deux plus grands nouvellistes du monde, qui se piquaient non seulement de savoir toutes les nouvelles, mais encore de les savoir des premiers, s’étant un jour rencontrés, chacun d’eux demanda en même temps à l’autre s’il ne sa- 253 253 vait rien de nouveau. Il y en eut un qui dit, pour se divertir de l’autre, à qui il avait dessein de jouer une pièce, que l’on venait présentement de recevoir des nouvelles à la cour de la mort d’un roi, dont il inventa le nom du royaume. L’autre, qui voulait que l’on crût qu’il n’y avait personne qui sût avant lui aucunes nouvelles, lui repartit que ce n’était pas une nouveauté pour lui et qu’il avait appris cette nouvelle par deux différents endroitsParmi les caractéristiques attribuées aux nouvellistes, le fait de posséder un réseau important de correspondants est un critère de distinction majeur., dont il avait des lettres dans sa poche. Il le quitta dès qu’il eut achevé ces paroles et courut promptement chercher les nouvellistes qu’il connaissait, afin d’avoir la gloire de leur apprendre le premier cette nouvelle. Il fut chez un de ses amis où il rencontra sept ou huit personnes. Il leur dit aussitôt la 254 254 mort de ce roi imaginaire et leur assura que l’on venait de recevoir cette nouvelle à la cour. Toute la compagnie lui dit que l’on n’avait jamais ouï parler de ce roi, qu’il n’y avait point de royaume de ce nom et qu’il fallait que quelqu’un lui eût dit cette nouvelle pour se divertir et pour rire à ses dépens. Il connut bien qu’il avait été attrapé, et en conçut un tel dépit qu’il cessa d’être nouvelliste et qu’il perdit pour jamais le désir qu’il avait d’apprendre des nouvelles, aussi bien que l’envie d’en débiterA l’instar des autres caractères (avare, misanthrope, …), le “nouvellisme” est présenté comme un défaut à corriger. A ce titre paraîtra en 1687 un poème héroï-comique nommé Le Grand Théâtre des Nouvellistes, dont la dédicace annonce vouloir “désabuser” le dédicataire de son goût du nouvellisme. .

— Puisque nous sommes sur le chapitre des nouvellistes qui ont été punis pour avoir été trop curieux, répliqua Clorante, il faut que je vous raconte ce que j’ai vu arriver à un ou deux de ces messieurs. Un nouvelliste de mes 255 255 amis rencontra un jour un de ces vendeurs de pièces secrètes que l’on n’ose débiter publiquementEn marge des nouvelles et textes officiels ou, du moins, autorisés, circulent, sous forme manuscrite, de nombreux textes d’actualité (“pièces volantes”, “nouvelles à la main”,…) dont le contenu n’est pas autorisé. Tant leur auteur que ceux qui les diffusent ou les détiennent sont passibles de poursuites.. Il lui dit qu’il en avait une toute nouvelle qui faisait grand bruit pour les vérités qu’elle disait, mais qu’il n’osait ni la vendre ni la donner à lire, de crainte d’être découvert. Après avoir excité par là la curiosité de notre nouvelliste, il lui fit faire mille serments qu’il ne le découvrirait pas, il lui donna ensuite deux ou trois rendez-vous en un lieu qu’il lui marqua et où, pour augmenter le désir qu’il avait de l’avoir, il se trouva toujours sans la pièce, et lui en donnait chaque jour de nouvelles excuses, en lui disant, tantôt qu’il n’osait la lui donner, et tantôt qu’elle était entre les mains d’un prince, dont il n’avait encore su la retirer. Enfin, après 256 256 avoir manqué plusieurs fois, il l’apporta et la vendit bien cher, sans vouloir donner le temps d’en lire plus de dix lignes, parce qu’il disait que l’on le cherchait pour le mettre prisonnier. Quand ce nouvelliste fut de retour chez lui, il se mit à lire cette pièce, mais il se ressouvint qu’il en avait une toute semblable, et qu’au lieu d’être nouvelle comme l’on lui avait ditAutre attestation de l’importance fondamentale de la nouveauté., il y avait vingt ans qu’elle était faite et que, pour la déguiser et pour tromper les curieux, l’on y avait seulement ajouté vingt lignes au commencement et autant à la fin. Ainsi ce nouvelliste acheta bien cher une vieille pièce qu’il avait déjà, croyant en acheter une nouvelle et qui parlât des affaires présentes.

Comme un poète de ma connaissance me donnait l’autre 257 257 jour des vers, continua le même, un nouvelliste de ParnasseLes “nouvelles du Parnasse” recouvrent l’actualité littéraire. Les nouvellistes qui s’y adonnent s’attachent non seulement à se tenir au courant des nouvelles productions (poésie, nouvelles, théâtre, …), mais aussi à en faire la critique, à les diffuser (voir notamment la p. 7 des Nouvelles nouvelles, t. II), voire, à être eux-mêmes auteurs. se rencontra près de nous et, par une incivilité ordinaire à tous les nouvellistesCette inconvenance est un des traits fondamentaux attribués aux nouvellistes. , me les arracha et dit qu’il ne les rendrait point qu’il ne les eût décrits. Celui qui me les donnait le pressa fort de me les rendre et lui promit qu’il lui en donnerait le lendemain une copiePratique déjà évoquée à la p. 79 du tome II. . Cette promesse le fit en quelque façon résoudre à me les rendre, ce qu’il ne put toutefois faire sans les lire, mais il fut bien surpris de trouver que c’était une satire contre lui. Il s’en retourna tout confus, et promit à celui qui lui avait fait ces vers qu’il se vengerait de cet affront et qu’il lui ferait ouvrir la veineJeu de mots : la “veine” s’entend au sens propre (menace d’égorgement) et au sens figuré (”inspiration poétique”). Même plaisanterie à la sc. XI des Précieuses ridicules : “je me trouve un peu incommodé de la veine poétique pour la quantité des saignées que j’y ai faites”. d’une autre manière qu’il n’avait fait en les composant.

— Nous n’aurions jamais fait, reprit Ariste, si nous 258 258 voulions nous entretenir de toutes les aventures qui sont arrivées aux nouvellistes. C’est pourquoi, si vous me voulez croire, nous remettrons le reste à une autre fois. Et si vous voulez avoir le plaisir d’apprendre une petite histoire que je suis prêt de vous raconter, qui concerne plus les nouvelles que les nouvellistes, et qui fait voir qu’il est presque impossible de bien savoir la vérité de toutes les choses qui arrivent dans le monde, et que tout ce qui passe de bouche en bouche ne peut jamais être fidèlement rapporté...

Nous lui dîmes tous que nous étions prêts de l’écouter. Après quoi, il commença de la sorte :

— Il y avait, dans une petite ville de France, une femme qui n’avait jamais été capable de garder aucun secretL’incapacité des femmes à garder un secret est un lieu commun largement répandu dans la culture d’Ancien Régime., qui disait tout ce 259 259 qu’elle savait et qui découvrait même les choses qui lui pouvaient être beaucoup préjudiciables. Tous ceux de la ville lui en faisaient la guerre, et tous ses parents et tous ses amis la tourmentaient tous les jours pour lui faire perdre cette mauvaise habitude, et lui remontraient continuellement le tort qu’elle faisait à sa réputation et le préjudice qu’elle pouvait apporter à ses affaires. Elle prit plusieurs fois résolution de les croire et de s’empêcher de parler, mais elle n’était jamais maîtresse de sa langue, qui parlait toujours malgré elle. Après qu’elle lui eut plusieurs fois joué ce tour, elle fit une si forte résolution de lui commander qu’elle fut plus d’un mois sans rien dire des feints secrets que l’on lui disait tous les jours pour 260 260 l’éprouver et pour voir si elle ne parlerait point. Mais enfin, ayant aperçu un jour trois de ses parents qui s’entretenaient et qui contrefaisaient les tristes, elle leur demanda le sujet de leur conversation et pourquoi la tristesse se faisait remarquer sur leur visage. L’un d’eux lui dit qu’il était arrivé un malheur à son frère Cléante et que ce secret était de telle importance qu’il serait en hasard de perdre la vie s’il était découvert. Ce discours redoubla sa curiosité et fut cause qu’elle le pressa davantage de lui découvrir le malheur qui était arrivé à son frère. Il lui fit jurer qu’elle n’en parlerait jamais et lui représenta la grandeur du péril où elle exposerait une personne qu’elle devait chérir avec beaucoup de tendresse, et lui dit après cela 261 261 que son frère avait fait un œuf et que c’était un crime si grand qu’il n’y avait point d’exemple que l’on eût jamais pardonné à ceux qui en avaient commis de semblables. Elle crut ce que ce parent lui disait et se résolut de ne le jamais découvrir. La crainte qu’elle avait que ce crime ne fût su et que son frère ne fût condamné à mourir la rendit de l’humeur la plus mélancolique du monde ; ce qu’ayant aperçu une de ses plus particulières amies, elle lui en demanda le sujet, mais en vain. Elle laissa passer quelque temps sans lui en rien dire ; mais, voyant que sa tristesse continuait toujours, elle l’importuna tant que cette femme, ne pouvant plus garder son secret et croyant être beaucoup soulagée après l’avoir découvert à son amieLa révélation d’un secret est effectivement considérée, à l’époque, d’un point de vue physiologique, comme un phénomène de soulagement. Ainsi, dans La Mothe Le Vayer, “Du secret et de la fidélité” : “Et comme l'imbécillité d’estomac fait vomir aussitôt ce qu’il a pris à ceux qui la souffrent ; celle de notre esprit est souvent telle qu’il ne peut garder longtemps le secret dont il s’est chargé” (Oeuvres, t. II, Paris, A. Courbé, troisième édition, 1662, p. 56)., lui 262 262 en fit une entière confidence et lui recommanda de n’en point parler, en lui représentant tous les dangers où elle exposerait son frère. Cette amie fut assez simple pour croire ce que l’on lui venait de dire et, comme ce secret ne la touchait pas, elle ne fut pas longtemps sans en faire part à une autre amie. Mais comme l’esprit de l’homme est porté à grossir toujours les choses et à dire plus qu’il ne sait, elle dit que Cléante avait fait deux œufs et la conjura de n’en rien dire, de crainte qu’elle ne fût cause de sa mort. Cette amie ne l’eut pas plus tôt quittée qu’elle fut dire à sa mère que Cléante avait fait quatre œufs. Cette mère dit à une autre qu’il en avait fait dix, et cette autre à un autre toujours en augmentant, et le soir de la même jour- 263 263 née le bruit était commun par toute la ville que Cléante avait fait un cent d’œufs.Les principales composantes de cette histoire (dont l’origine lointaine est à chercher dans la fable d’Abstemius “L’homme qui avait dit à sa femme avoir pondu un oeuf”, et que reprend notamment Guichardin) se retrouveront en 1678 dans la fable “Les femmes et le secret” (VIII, 6) de La Fontaine.

Voilà ce qui arrive de toutes les nouvelles. Quand d’abord on les dit petites, elles augmentent, et quand on les dit grandes, elle diminuent et deviennent à rien. Elles ne sont jamais en même état : c’est une pâte que l’on pétrit et repétrit sans cesse, et à quoi l’on donne cent formes différentesCe dernier argument illustre, en creux, le flou sémantique qui entoure le terme de “nouvelle”, entre information et récit fictionnel bref. Décrit ici comme une “pâte”, le fait d’actualité constitue en effet une matière première propre à prendre “cent formes différentes”, soit autant de récits fictionnels., sans la laisser un moment dans la même. Elles ressemblent encore, poursuivit-il, à ces fantômes qui trompent nos yeux, que nous voyons petits et grands en un même temps, qui se remuent sans cesse pour éblouir notre vue et que l’on ne saurait voir dans un état tranquille. Les nouvelles sontUn examen de plusieurs exemplaires du tome II des Nouvelles nouvelles confirme qu’il s’agit bien de la graphie “sont” et non “font”. de même, elles grandissent et apetissent en même 264 264 temps et, de vingt personnes qui disent une nouvelle en un même jour, pas une ne s’accorde et ne la dit de même. Il n’y a que le sujet de la nouvelle en quoi ils se rapportent, mais pour les circonstances, chacun a les siennes à part, ce qui fait que la vérité ne pourrait être connue quand il y en aurait même qui la diraientCe dernier argument, qui dénonce la manière dont l'erreur se répand dans la propagation des nouvelles, reprend un lieu commun de la pensée libertine..

Cette diversité d’opinions, dit-il en continuant toujours de parler, se rencontre surtout au Palais, à cause de la grande quantité des nouvellistes qui s’y assemblentLe Palais de justice est un lieu de forte affluence où se croisent magistrats et bourgeois. Il y circule ainsi quantité d’informations, ce qui explique la présence de nombreux curieux de nouvelles. . Et comme c’est de ce lieu d’où viennent toutes celles que sait le bourgeois, l’on peut dire qu’il ne sait jamais rien que de confus, puisque la quantité de nouvelles qui se débitent dedans ce lieu, et la quantité de personnes qui les disent différemment, font que l’on n’y sait 265 265 pas même ce que l’on y sait.

— Il faut avouer, ajouta Clorante, que l’on y dit bien des choses sans examiner ce que l’on dit : l’on en raconte souvent qui sont impossibles et l’on fait souvent venir des courriers de deux cents lieues en moins de temps qu’il n’en faudrait pour en faire cent. Les nouvellistes y disent des choses qu’ils ne peuvent savoir, ils découvrent tous les secrets du Cabinet« Cabinet signifie figurément ce qui se passe, ce qui se dit dans un cabinet […] à l’égard des princes pour le conseil qui s’y tient […] ce courtisan sait tous les secrets du cabinet. » (Furetière, Dictionnaire universel). L’expression sera par la suite associée systématiquement à la figure du nouvelliste (voir, par exemple, le portrait par lequel débute La Comtesse d'Escarbagnas, 1671). et disent tout ce que les courriers apportent devant qu’on ait ouvert leurs paquets. Ils découvrent jusqu’aux pensées des ministres et devinent leurs desseins. Ils rapportent toutes leurs paroles, comme s’ils avaient des gens qui ne les quittassent jamais et qui écrivissent tous leurs discoursLe reproche formulé ici à l’égard des nouvellistes est le même que celui qu’on adresse aux auteurs de romans traditionnels. Ainsi Le Vayer de Boutigny écrit dans l’épître qui précède son Mithridate (1648) : “Car tu peux voir, par exemple, que ceux qui racontent quelque histoire se souviennent si ponctuellement des moindres particularités de la vie de ceux dont ils parlent, qu’il semble qu’ils en tiennent registre, ou qu’ils les aient appris par coeur. Mais quoi ? C’est une faute essentielle aux romans […]”.
Dans les Nouvelles françaises de Segrais (1657) qui, à plusieurs reprises, prennent position contre le roman, on notera ce passage, où le narrateur borne explicitement son omniscience : “Je ne sais point ce qui en fut décidé, car en même temps la princesse remonta dans son carrosse et je n’entendis plus rien de cette conversation.” (p. 244)
Furetière satirisera encore cette pratique romanesque dans son Roman bourgeois (1666) : "Je crois que ce fut en cette visite qu’il lui découvrit sa passion. On n’en sait pourtant rien au vrai. Il se pourrait faire qu’il n’en aurait parlé que les jours suivants, car tous ces deux amants étaient fort discrets, et ils ne parlaient de leur amour qu’en particulier. Par malheur pour cette histoire, Lucrèce n’avait point de confidente, ni le marquis d’écuyer, à qui ils répétassent en propres termes leurs plus secrètes conversations… [lire la suite de ce développement…]).
. Il y a de ces messieurs qui mettent leurs nouvelles en argu- 266 266 ment“Mettre en arguments” est une pratique de pédants, caractéristique de la tradition scolastique universitaire (disputatio), comme dans l’exemple suivant, tiré des Disquisitions de Paul Irénée.
Ce procédé ressortit à une pratique attestée par la suite dans les assemblée de nouvellistes : c’est l’”heure des réflexions” que dépeint le t. II du Mercure galant, moment où l’on évalue la fiabilité de l’information (provenance, vraisemblance, …). Un siècle plus tard, on trouve un exemple de la valeur attachée à cette “mise en argument”, dans un ouvrage satyrique intitulé La Capitale des Gaules de Fougeret de Monbron (t. 1, 1760, p. 71-72) : “[…] et si leurs prophéties [celles des Nouvellistes] se trouvent fausses, tant pis pour les événements. Il suffit que leurs conjectures soient selon les principes incontestables de la plus exacte politique.”
, afin de mieux prouver ce qu’ils disent

— J’en vis dernièrement un, interrompit CloranteAlors que c’est Clorante qui énonçait la précédente anecdote. Cette confusion peut laisser supposer que les deux anecdotes précédentes ont été rajoutées à la dernière minute par Donneau de Visé (voir la fiche genèse et structure)., qui remportait beaucoup de nouvelles du Palais pour redire le soir au coin de son feu, où plusieurs de ses voisins avaient coutume de venir débiter ce qu’ils savaient. Et comme c’était un pesant fardeau pour sa mémoire, qui n’était pas des plus heureuses, il comptait par ses doigts combien il avait de nouvelles à dire, afin de s’en mieux ressouvenir.

— Celui, dit alors Lisimon, puisque nous en sommes sur les nouvellistes du Palais, qui publie un jour une nouvelle, qui dit qu’il en sait le détail et qui jure qu’elle est très véritable, est le premier le lendemain à publier qu’elle est fausse.

— Je vis il y a quelque temps une femme, nous dit Ariste à son 267 267 tour, qui a un mari qui ne manque pas un jour d’aller au Palais, sans y avoir d’autres affaires que celle d’y apprendre des nouvelles ; à qui, lorsque l’on lui demande où il est, elle dit qu’il est allé gouverner, qu’il est allé faire le roi, le ministre, le capitaine et le soldatL’illusion de gouverner le monde à coup de discours est un trait qui sera fréquemment repris dans les satires sur les nouvellistes, du second tome du Mercure galant aux Caractères de La Bruyère, et jusque, plus tard, dans les Lettres persanes de Montesquieu. , et ordonner des destins de tous les princes de l’Europe.

— Elle a raison, lui répliqua Lisimon. Mais pour moi, je n’ai jamais tant ri qu’en songeant à un homme qui m’est ce matin venu tirer comme je passais dans la rue, en me demandant le reste d’une nouvelle qu’il m’avait ouï raconter il y a trois jours. Je lui ai d’abord demandé qui il était, parce que je ne le reconnaissais pas. “Monsieur, m’a-t-il dit, j’étais l’autre jour en un tel lieu, comme vous racontiez telle 268 268 chose. Je fus obligé de sortir pour quelques affaires pressantes que j’avais à la ville et, comme je ne pus entendre le reste de votre discours, je vous prie de me le redire”. J’ai d’abord satisfait à son désir, afin de me débarrasser d’un si grand importun. Mais je n’ai pas plus tôt eu cessé de parlé que, bien loin de me dire adieu, il m’a voulu rendre garant de ce que je lui disais. Il m’a donné vingt raisons pour me persuader que cette nouvelle ne pouvait être. Il est après cela tombé de mon sentimentCette tournure, résultant d’un amalgame entre “tomber d’accord avec moi” et “être de mon sentiment”, semble constituer un hapax., et un moment après, il m’a donné cent si et cent mais, et m’a voulu obliger à lui en dire l’événement. Son impertinente curiosité n’en est pas demeurée là : il a voulu me contraindre à lui dire d’autres nouvelles, ce qui m’a obligé de lui dire adieu et 269 269 de le quitter pour me délivrer de ses importunités.

— À propos de nouvellistes, s’écria alors Clorante, n’avez-vous point ouï parler de G……, G……, G……, qui sont les trois plus grands nouvellistes de France ? On les appelle les trois geais du PalaisParfois cité aux côtés du perroquet et de la pie, le geai est considéré comme loquace, ainsi que le rappelle Furetière : “Oiseau d'un plumage bigarré […] à qui on peut apprendre à parler”. Le jeu de mot pourrait donc expliquer à lui seul les trois “G”, dont l’identification n’a pas été possible jusqu’à présent., parce qu’ils parlent sans cesse et qu’ils ne laissent passer aucun jour sans y aller. Le premier des trois se mêle de deviner toutes les nouvelles futures et, comme parmi la quantité de choses qu’il prédit il est impossible qu’il n’en arrive quelqu’une, les autres nouvellistes en sont souvent surpris. Il leur dit qu’il a un démon familier nommé GrigouLes manuels de démonologie consultés ne répertorient pas ce démon. La définition que donne Furetière du terme “grigou” (“Un gredin, un misérable qui n'a pas de quoi vivre. Il n'y a pas de plus grande infamie pour un homme qui a du bien, que de vivre en grigou”) - le rapproche, par la déchéance sociale et pécuniaire qu’elle implique, du statut peu glorieux du nouvelliste : “Les nobles ruinés et fainéants sont d'ordinaire nouvellistes”, dit encore Furetière. , qui lui révèle tout ce qui doit arriver. Ces trois messieurs, poursuivit-il, sont connus de tous les nouvellistes de Paris, et l’on ne les aborde jamais qu’en leur demandant 270 270 des nouvelles.

Lorsqu'Ariste eut cessé de parlerAlors que c’est Clorante qui parlait, et avant lui, Lisimon. Cette confusion peut laisser supposer que les deux anecdotes précédentes ont été rajoutées à la dernière minute par Donneau de Visé (voir la fiche genèse et structure). et qu'il vit que personne n'avait repris la parole, il me dit à l'oreille que tous les contes qu'il avait faits des nouvellistes n'étaient que pour railler Ariste, qui était le plus grand nouvelliste de Paris. Ariste dit en même temps à Arimant que tout ce qu'il avait dit n'était que pour railler Lisimon et Clorante, et Lisimon me dit, quelques moments après, qu'il n'avait rien dit que pour les railler tous deux.

Ces trois fols qui avaient assez parlé pour laisser reposer leur langue ne disant plus mot, je pris la parole et dis que j'avais une fois vu trois ou quatre nouvellistes qui raillaient tous les nouvellistes sans savoir qu'ils étaient du nombreLes discours sur la satire et la comédie relèvent souvent que ceux qui sont raillés sont toujours les derniers à le remarquer. On trouve un exemple de fâcheux qui s’emporte précisément contre les fâcheux avec le personnage d’Ormin à la sc. III, 4 de la comédie de Molière éponyme. et qu'ils se raillaient même l'un l'autre sans s'en a- 271 271 percevoir. Ils me répondirent tous qu'ils croyaient que les nouvellistes étaient capables d'un tel aveuglement, que je disais la plus grande vérité du monde et qu'ils voyaient tous les jours arriver des choses semblables dans les compagnies. Ils se remirent après cela sur le chapitre des nouvellistes et dirent encore cent choses contre eux. Ainsi ces messieurs, par un aveuglement commun à tous les hommes, qui veulent ignorer leurs défauts et qui s'entretiennent dans la pensée qu'ils ont qu'ils ne font rien que de bienLieu commun à la mode. On le retrouve par exemple dans le “Sermon sur la mort” de Bossuet, prononcé lors du Carême du Louvre de 1662 : “C'est une entreprise hardie que d'aller dire aux hommes qu'ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu'il est, et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible”., donnèrent en quelque façon un arrêt contre eux et firent leur panégyrique sans s'apercevoir qu'ils le faisaient.

Ils eurent à peine donné cet arrêt contre les nouvellistes, c'est-à-dire contre eux-mêmes, 272 272 qu'Ariste en débita avec une promptitude nonpareille plus de quarante de suite, non seulement du Parnasse, mais encore de la cour, de la ville et de la campagne, sans compter celles des pays étrangers. Il dit après cela qu'il avait dessein de faire une de ces petites comédiesCes petites comédies sont précisément celles qui constituent le genre que Molière a introduit avec Les Précieuses ridicules, à partir de 1659. qui se jouent après les grandes pièces.

— Dites farces, lui repartit Clorante.

— Comment, farces ? lui répondit-il en colère. Ces pièces font voir présentement tout ce que la comédie a de plus fin et de plus délicat. Le théâtre n'est plus ce qu'il a été, il est maintenant bien épuré, et nous avons cette obligation à ceux qui depuis trois ou quatre ans ont fait de ces petites pièces, qui sont toutes des chefs-d'œuvre en comparaison de celles que l'on a vues aupara-273273vant.

— J'en demeure d'accord, puisque vous le voulez, lui répliqua Clorante, mais je voudrais bien savoir comment vous nommerez votre pièce.

— Elle aura pour titre, lui dit-il, Les NouvellistesMême procédé dans L’Impromptu de Versailles de Molière, créé en octobre 1663. Une partie de la première scène de la pièce est consacrée à la description d’un projet de “comédie des comédiens”. Ce projet s’inscrit dans la lignée des petites comédies prenant pour sujet l’actualité théâtrale, qui connaissent une vogue particulière à partir des années 1660 : outre La Critique de l’Ecole des femmes de Molière (1662), on peut citer Zélinde ou la Véritable Critique de l’Ecole des femmes (1662) et La Vengeance des Marquis (1664) de Donneau de Visé, Le Portrait du Peintre (1663), Elomire hypocondre (1669) de Le Boulanger de Chalussay.
Donneau reprendra son idée de comédie des Nouvellistes dans le tome 2 et le tome 3 de son premier Mercure galant, où un nouvelliste, en récitateur importun, lit à plusieurs reprises des passages d’une comédie sur les nouvellistes qu’il est en train de composer. Au siècle suivant, l’auteur d’une comédie des Nouvellistes relèvera encore l’attrait exceptionnel du sujet (J. P. R. d’Ardène, Oeuvres posthumes, t. IV, Marseille, Mossy, p. 288).
, et je prétends recevoir des plaisirs incroyables en travaillant sur ce sujet, ce qui fait que je n'y puis songer que je ne ressente la plus grande joie du monde. Bons dieux ! quel plaisir j'aurai, continua-t-il en s'écriant, de railler ces diseurs de nouvelles dont nous venons de parler, ces gens qui vont tous les matins au Palais pour en débiter et pour en apprendre, qui en demandent à tous ceux qu'ils rencontrent et qui n'ont que nouvelles à la bouche. Je vais tous les jours au Palais et aux promenadesCes lieux font partie des plaques tournantes de l’information, et sont donc naturellement fréquentés par les curieux de nouvelles. où ils vont d'ordinaire, exprès pour 274274 voir ce qu'ils font, afin de les pouvoir mieux représenter.

Je ferai voir dans cette pièceUn projet de comédie similaire est esquissé au tome III, p. 241-242.
Le projet que décrit Ariste illustre par ailleurs le principe de la structure d’encadrement : le cadre que constitue sa comédie lui permet en effet d’y insérer des nouvelles d’État, des informations littéraires, des satires, …
une partie des affaires des princes de l'Europe, je découvrirai celles du ParnasseCes affaires “littéraires” peuvent être de natures diverses : il peut s’agir des nombreuses querelles entre différents auteurs ou différents “partis”, qui trouvent à s’exprimer notamment dans la Nouvelle allégorique de Furetière (1658) et la réponse qu’y oppose Sorel, ou, plus proche du modèle des Nouvelles Nouvelles, La Promenade de Saint-Cloud de Gabriel Guéret (1669).
Il peut également s’agir de litiges, tel que les cas de plagiats - Donneau de Visé en fera l’expérience face à Quinaut dans le cas de La Mère coquette en 1666 - ou encore, du dévoilement des auteurs d’ouvrages anonymes. La fin du siècle donne un exemple à grande échelle de cette dernière pratique, avec les Auteurs déguisés (1690) de Baillet. La curiosité mal placée des nouvellistes les porte naturellement à s’intéresser à ce type d’informations.
qui sont les plus secrètes, les fausses nouvelles me fourniront beaucoup d'incidents, elles tiendront toujours les auditeurs en suspens et me serviront à changer l'état de la scène plusieurs fois en un moment. J'y ferai voir les galanteries les plus cachées des personnes de qualitéCette composante de la future comédie des nouvellistes s’inscrit dans le contexte des publications d’affaires amoureuses secrètes engageant la réputation de personnalités en vue : la tendancieuse Carte du Pays de Braquerie par Bussy-Rabutin dans les années 1650, le scandale du “Fouquetleaks” en 1661 ou encore l’Histoire amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin également, qui vaudra à son auteur d’être embastillé en 1665, puis exilé. Les nouvellistes, dont la curiosité mal placée est une caractéristique essentielle, sont tout naturellement amenés à divulguer ce ce type d’informations.
De façon générale, l’annonce de pareilles divulgations présente un fort potentiel commercial depuis les années 1650 : Sercy, dans ses Poésies choisies (t. I, seconde édition, 1653), affirme dans son avis au lecteur : “Aussi les plus illustres personnes, et en condition, et en suffisance, n’ont su se fâcher contre moi pour avoir forcé leur modestie ou leur retenue, en faisant voir au jour quelques pièces de leur jeunesse, ou de leur intrigue secrète”. Et Segrais, dans ses Nouvelles françaises, fait dire à Aplanice, qui demande d’autres histoires plaisantes : “A-t-on divulgué toutes les galanteries qui se sont faites dans la vieille Cour, et saura-t-on toutes celles qui se font aujourd’hui ?” (Paris, Sommaville, 1656, p. 34).
D’Aubignac théorisera ce type de procédé dans la préface de son roman Macarise (1664) : “La troisième espèce de roman dont j’entends ici parler est de ceux que les auteurs font sur quelques histoires du temps, tirées des cabales de la cour ou des intrigues de la ville, et mêlées de quelques déguisements qui ne les cachent à personne ; ils apprennent quelques événements de la fortune, ou quelques secrètes amourettes qui leur plaisent, et se sentant incapables d’inventer, ils sont ravis d’y pouvoir trouver un sujet pour en former une petite histoire […]” (Paris, Du Breuil, p. 149).
et j'y mettrai de ces tableaux et satires du tempsC’est précisément le secret de la réussite de Molière, selon l’avis de ses contemporains. dont nous voyons tous les jours par expérience que la réussite est infaillible. Pour ce qui est du dénouement, poursuivit-il, j'ai de quoi en faire le plus beau du monde : il sera nouveau, surprenant et, ce qui est à remarquer, il sera préparé sans 275275 être attendu et sans qu'on le puisse deviner Le type de dénouement fait écho aux préceptes énoncés par d’Aubignac dans La Pratique du théâtre (1657), notamment p. 177 : “Que si la catastrophe n’est point connue et qu’il soit de la beauté du théâtre qu’elle en dénoue toutes les intrigues par une nouveauté qui doive plaire en surprenant, il faut bien prendre garde à ne la pas découvrir trop tôt, et faire en sorte que toutes les choses qui doivent servir à la préparer ne la préviennent point.”. Le dénouement de La Critique de L’Ecole des femmes correspond ironiquement à ce critère. On vient annoncer un repas, qui met un terme aux débats : l’issue était “préparée”, mais on ne pouvait deviner qu’elle serait de cette nature et par conséquent s’y attendre. La pièce de Molière est créée quatre mois après la parution des Nouvelles Nouvelles, mais le projet est annoncé dès l’hiver (il en est question dans la préface de L’Ecole des femmes, parue le 17 mars, ainsi que dans les Nouvelles Nouvelles, t. III, p. 236) . Il n'y aura rien enfin dans cette pièce qui ne soit du tempsEn satisfaisant aux exigences de la nouveauté et de la diversité, la comédie des Nouvellistes d’Ariste répondra aux critères de l’oeuvre mondaine. et qui ne doive plaire. Il y aura du tendre et du galant, et il y aura du satirique sans choquer personne, ou du moins sans choquer que ceux qui en rient les premiers, qui applaudissent à tout ce que l'on dit qui les regarde et qui ne s'aperçoivent pas que l'on les railleLes deux conditions de la satire qu’établit ici Ariste sont celles qui font débat au début des années 1660..

Quand il eut cessé de parler, Arimant lui dit que sa pièce serait tout à fait belle et qu'il croyait qu'il en jouerait bien le premier rôle et qu'il en prendrait bien le caractère. Il répondit qu'oui, sans s'apercevoir qu'Arimant le raillait. Clorante dit après qu'il voulait faire réussir cette pièce et qu'il en allait parler dans toutes les belles compagnies de Paris ou, s'il voulait, 276276 qu'il lui procurerait des lecturesLa promotion d’une pièce se fait notamment par des lectures publiques réalisées dans des cercles plus ou moins influents..

— Ne prenez pas cette peine, lui dit Ariste, ce n'est nullement mon dessein, et je me donnerai bien de garde de lire ma pièce à d'autres qu'aux comédiens et à quelques-uns de mes amisC’est là précisément la manière dont Corneille procède pour Sertorius, ainsi qu’en témoigne cette lettre du 3 novembre 1661, écrite à l’abbé de Pure : “[…] la prière que j’ai à vous faire de ne vous contenter pas du bruit que les comédiens font de mes deux actes, mais d’en juger vous-même et m’en mander votre sentiment, tandis qu’il y a encore lieu à la correction. J’ai prié Mlle des Oeillets, qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez […]”, comme vous. Je sais trop quel effet cela produit et je connais une personne qui a fait une parfaitement belle pièce, que les comédiens et la plupart de ses amis, presque tous gens du métier, ont trouvée admirable, et qui toutefois, après avoir été lue dans toutes les belles ruelles de Paris, a tellement été décriée, quoique trouvée bonne en quelques-unes, que les comédiens qui avaient dessein de la jouer n'ont plus osé l'entreprendre. Il ne faut rencontrer qu'un bourruCe cas de figure sera à nouveau évoqué au t. III : “je n’en trouve point de plus fous que ceux qui abandonnent leurs ouvrages à la bizarrerie du goût de la plupart des gens de qualité, qui, pour un incident qui ne leur plaira pas, ou pour un vers qu’ils trouveront méchant, bien qu’il soit peut-être bon, perdront entièrement une pièce” (p. 197), qu'un fantasque, qu'un partisan d'une autre 277277 troupe que de celle qui devra jouer votre pièce, ou qu'un partisan d'un autre auteur, qui dans la plus belle compagnie du monde soutiendra qu'une pièce ne vaudra rien et le publiera après dans toutes les autres compagniesPeut-être une allusion au comportement de l’abbé d’Aubignac dans la querelle de Sophonisbe. La tragédie de Corneille est représentée pour la première fois le 12 janvier 1663. Dès le 8 février, un privilège est pris pour des Remarques sur la tragédie de Sophonisbe de Monsieur Corneille envoyées à Madame la duchesse de R… par Monsieur L.D. [initiales désignant d’Aubignac]. Ce bref intervalle laisse imaginer que l’argumentation de l’abbé avait été élaborée avant la création de la pièce.
Le Stilicon de Thomas Corneille avait lui aussi été victime de “brigues” visant à “en diminuer l’éclat”, si l’on en croit une lettre du 3 janvier 1660 de l’abbé de Pure.
Le personnage du critique de mauvaise foi qui tente de ruiner la réputation d’une pièce en la décriant dans les “compagnies” sera mis en scène par Molière dans La Critique de l’École des femmes au travers de l’auteur Lysidas. Donneau de Visé lui-même, dans les mois qui suivront, en accordant son soutien à la Sophonisbe, se comportera en “partisan d’un auteur”.
.

— Mais, lui répondit Clorante, cet homme se peut trouver à la représentation d'une pièce et y jouer le même personnage qu'à la lecture.

— Il y a bien de la différence, repartit Ariste, d'une lecture à une représentation. Un homme seul ne peut pas être partout : il y a des loges, un théâtre, un parterre, et dans tous ces lieux il se rencontre des amis de l'auteur et des gens d'esprit qui ne suivent que leur sentiment et qui rendent au mérite ce qui lui est dûIl s’agit ici de la bonne manière (mondaine) de juger une pièce, face aux discours pédants ou affectés. Cf. La Critique de l’École des femmes, scène V, où est fait l’éloge de ceux qui : “[…] en jugent [d’une pièce] par la bonne façon d’en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n’avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.” . J'ajouterai à tout cela que ce qu'il y a de beau dans une 278278 pièce qui n'a point été lue surprend davantage, et que la représentation fait découvrir des beautés que la lecture ne peut faire voirLa préface des Précieuses ridicules comme l’avis au lecteur précédant L’Amour médecin reprennent l’idée courante qu’une pièce est faite pour être jouée, que son effet dépend de l'action, et qu’elle perd beaucoup à être lue ensuite dans sa version imprimée. Le Panégyrique de l’Ecole des femmes de Charles Robinet (1663) va jusqu’à consacrer plusieurs pages à cette question. Ce passage des Nouvelles Nouvelles présentent une variante courante de ce lieu commun, dans la mesure où ce sont ici les lectures préalables qui sont en cause.. Toutes ces choses aidant à faire réussir une pièce, lorsque l'on la représente pour la première fois, rien ne la peut détruire après qu'elle a une fois réussi, quelque brigue que l'on puisse faire contre. Le bruit qui se répand après sa première représentation est toujours ce qui décide de son sort, et ce bruit ne lui peut jamais être avantageux, quand même elle serait bonne, lorsqu'elle a été mal reçue dans les lectures que l'on en a faites.

— Nous avons, lui repartis-je, des exemples du contraire, et j'en pourrais rapporter de quelques pièces du prince des auteurs de théâtreC’est l’expression par laquelle les contemporains désignent souvent Pierre Corneille. qui, après avoir été méprisées et 279279 décriées au dernier point dans quelques compagnies, n'ont pas laissé que de se faire admirer à la représentation et de charmer tous ceux qui les ont vuesAllusion ironique à d’Aubignac, dont les attaques peu efficaces contre la Sophonisbe de Corneille (le “prince des auteurs de théâtre”) sont contemporaines des Nouvelles nouvelles. .

— Tout cela, répliqua-t-il, ne me peut faire changer de sentiment et ne sert qu'à me faire voir que, lorsque les lectures ne sont pas préjudiciables, elles sont inutiles et ne servent qu'à faire découvrir qu'un auteur se défie du mérite de ses ouvrages.

Comme il achevait de dire ces paroles, Clorante s'écria qu'il avait quelque chose à lui donner pour mettre dans sa comédie :

— C'est d'un nouvelliste, dit-il, mais d'un nouvelliste de Parnasse, c'est-à-dire d'un de ceux qui veulent toujours voir de la pureté dans le langage et qui n'y sauraient, disent-ils, rien souffrir de rudeMolière, dans ses Femmes savantes (1672), donnera une concrétisation scénique à cette manifestation de pédanterie.. Ce nouvel-280280liste, s'étant trouvé chez un notaire, relut cent fois un acte que l'on lui voulait faire signer, déclama contre la barbarie et la dureté des termes, les voulut faire changer et ne le voulut jamais signer, disant que c'était non seulement approuver, mais même autoriser une méchante chose, et qu'il y allait de son honneur de le signer avant que de l'avoir fait mettre ou mis lui-même en meilleure prose.

— Je voudrais, dit alors Lisimon, qu'il y eût mis tous les termes de pratique : je ne serais pas si embarrassé que je le suis quelquefois et je verrais plus clair dans un méchant procès que j'ai. Le vocabulaire juridique est une véritable phobie pour les mondains. A titre d’exemple, la scène IV, 2 de L’Ecole des femmes joue précisément sur cet effet de rejet de ce qu’on appelle la “chicane”.

Comme il disait cela, ils firent tous paraître leur curiosité, et le désir qu'ils avaient d'apprendre des nouvelles, à la vue de celui qui était 281281 allé quérir la lettre d'Ariste et la nouvelle de Lisimon. Ils lui demandèrent tous trois ensemble, avec une précipitation surprenanteJeu de scène similaire entre le maître (Eraste) et son valet (La Montagne) dans Les Fâcheux de Molière (1661), acte II, scène 3. De même à la fin de l’acte IV du Misanthrope (voir note p. 202)., s'il avait trouvé ce que l'on lui avait envoyé chercher, et comme ce domestique d'Arimant ne leur répondit pas avec toute la promptitude que leur impatience demandait, parce qu'ayant été fort vite, il s'était presque mis hors d'haleine, ils ne purent s'empêcher de faire voir leur douleur et soupirèrent comme si l'on leur avait annoncé la mort de leurs maîtresses ou celle des meilleurs de leurs amisCette réaction disproportionnée face à un objet dérisoire est un procédé comique et et satirique, du même ordre que celle d’Harpagon à la recherche de sa cassette dans l’Avare (IV, 7). . Mais leur erreur n'ayant pas duré longtemps, à la vue des papiers qu'il leur montra, l'allégresse parut aussitôt sur leurs visagesComprendre : “leur erreur s’étant dissipée à la vue des papiers qu’il leur montra, l’allégresse pu paraître aussitôt sur leurs visages”.. Le valet donna à Lisimon sa nouvelle et Clorante, lui ayant pris 282 282 la lettre qu’Ariste avait envoyé quérir, la lut et commença par l’adresse, où il y avait :

À Monsieur,

Monsieur Ariste, historiographe de FranceFonction officielle correspondant à une charge et rémunérée par une pension. L’historiographe enregistre les faits contemporains illustrant la gloire du souverain et crée ainsi le matériau des futures histoires du royaume.
Au début des années 1660, Colbert procède à une nomination massive d’historiographes. La définition de ce titre que donne Besongnes dans son État de la France en 1665 atteste sa dimension polémique : “Cette charge d’historiographe est possédée par trois sortes de personnes : les premiers qui exercent actuellement cette charge et qui sont couchés sur l’État du roi ; les seconds, bien qu’ils soient couchés sur l’État, n’ont encore mis en lumière aucun de leurs ouvrages [voir ci-dessous, “qu’ils publient seulement qu’ils travaillent”] ; les troisièmes qui ont pris des lettres d’historiographe ou qui en usurpent le titre.”
Donneau de Visé lui-même en prendra les lettres à la fin des années 1690, mais ne sera jamais nommé officiellement.
, etc.


Cette qualité que l’on donnait à Ariste, ou plutôt qu’il se faisait donner lui-même, fit sourire Arimant, qui me dit tout bas, pendant que Clorante ouvrait la lettre :

— Voilà la qualité que prennent présentement tous ceux qui n’en ont point et, pourvu qu’ils aient écrit quatre lignes en leur vie ou qu’ils publient seulement qu’ils travaillentVoir la note précédente., ils croient qu’elle leur est légitimement due.

— Je ne sais, lui repartis-je, comment ceux qui la portent à juste titre ne s’en choquent point.

Il n’eut pas 283283 le loisir de me répondre, parce que Clorante, ayant ouvert la lettre, lut :

De Madrid, ce ……


Après avoir lu ce peu de paroles, il s’arrêta et soutint que cela n’était pas bien, qu’il fallait mettre le lieu et la date à la fin de la lettre. Ariste lui dit qu’ils étaient mieux au commencement, parce que l’on voulait, avant que de lire, savoir d’où venait la lettre et d’où elle était datée, et que, le rencontrant d’abord, on n’avait point la peine de tourner une lettre pour l’apprendre, de deux ou trois côtés, comme il arrivait quelquefois. Clorante lui cita plusieurs grands auteurs qui avaient coutume d’en user autrement, mais Ariste s’opiniâtra à soutenir ce 284284 qu’il avait ditSe quereller autour d’une futilité sans tenir compte des circonstances est un comportement typique de pédant. Dans la sc. VI du Mariage forcé (1664) de Molière, Marphurius se comportera de même., ce qui dura fort longtemps et ce qui fit perdre patience à Lisimon, qui s’écria :

— Que maudits soient les grands esprits ou ceux qui croient être de ce nombre ! A-t-on jamais vu de dispute pareille à la vôtre ? Un mot n’en est pas seulement la cause, et le lieu où l’on le doit placer est tout ce qui fait votre différend. Est-ce être raisonnables que de me faire languir une heure pour un sujet de si peu de conséquence ?

— Il faudrait être aussi ignorant que vous pour ne pas parler des fautes que l’on voit, lui repartit Clorante.

Cette réponse fut cause qu’ils se querellèrent. Mais comme les querelles des nouvellistes ne sont pas considérables et qu’ils s’emportent souvent les uns contre les autres sans 285285 s’en apercevoir, Clorante lut bientôt après, aussi froidement que s’il ne se fût point mis en colèreLes querelles ridicules et sans importance sont un épisode fréquent des satires, quel que soit le type social visé. Par exemple chez Furetière, à propos des procureurs : “Ils se chantent tous deux mille injures atroces, / Mais on les rend bientôt amis comme à des noces”, “Le Jeu de boules des procureurs”, Poésies diverses (1655), p. 48-49. :

De Madrid, ce ……

MONSIEUR,

La nouvelle la plus véritable que je …

Quand il eut lu cette première ligne, il s’arrêta pour une seconde fois et, après avoir répété deux ou trois fois De Madrid, il dit qu’il fallait À Madrid et que ce n’était plus la mode de mettre De.

— Si vous vouliez reprendre De Madrid, lui répondit Lisimon, après l’avoir prié de poursuivre et de ne le plus faire languir, vous deviez 286286 dire que les gens de qualité ne mettent plus présentement De ni À, mais qu’ils mettent Madrid tout seulCe débat sur la forme qu’il s’agit de donner à l’en-tête d’une lettre sera repris dans l’Extraordinaire du Mercure galant de juillet 1685 (p. 9-10).. Si vous hantiez le beau monde, comme moi, vous sauriez ce que c’est que de parler et que d’écrire à la mode, ainsi que de cacheter et de plier les lettres.

Malgré la vanité de Lisimon, Arimant et moi nous ne laissâmes pas que d’appuyer ce qu’il disait, parce que la chose était véritable, et Clorante, s’étant laissé persuader de cette vérité, lut :

MONSIEUR,

La nouvelle la plus véritable que je vous puisse mander de ce pays est que l’on sait présentement moins de nouvelles d’EspagneLes relations avec l’Espagne sont réglées par le traité de paix des Pyrénées (novembre 1659), mais la situation dans la péninsule ibérique est toujours très surveillée depuis la France. Les années 1660 voient se dérouler plusieurs conflits pour l’indépendance du Portugal., à Madrid, qu’en aucun autre lieu du monde. 287287 Chacun y tient ses desseins cachés et fait voir par ses actions le contraire de ce qu’il a dans l’âme. Plusieurs y parlent des affaires de Portugal, mais comme ils ne disent pas ce qu’ils en pensent, je ne vous en puis rien mander d’assuré. Voilà tout ce que je vous puis écrire cet ordinaire, pour des raisons que je ne vous puis mander. Mais comme je sais bien que je ne satisfais pas à votre curiosité et que je ne vous paie pas le tribut accoutuméUn des buts du commerce épistolaire est l’échange d’informations, de nouvelles. Un correspondant qui n’est pas à même d’en fournir s’en excuse., je me suis résolu de vous écrire ce qui suit, que vous nommerez comme il vous plaira, croyant que cela serait utile à un homme de lettres comme vous, parce que j’ai lu dans divers romans des choses fort approchantes de ce que je vous vais apprendre.

— Je suis bien fâché, dit Ariste à Lisimon, lorsque Clorante eut 288288 achevé de lire cette lettre, que l’on m’ait écrit si peu de nouvelles cet ordinaire.

— Je le suis plus que vous, répondit Lisimon, qui paraissait tout étonné et tout confus de cette surprise. Clorante lut après cela :

AVENTURES DU PRINCE TYANÈSLes « Aventures du prince Tyanès » qui débutent ici sont proposées comme un exemple de récit bref (p. 288-295) chargé de peu de matière dont le modèle fera débat aux p. 296-299..

Il y a quelques jours qu’un jeune homme des mieux faits, des plus riches et des plus considérables de ce royaume d’AlgerAlger constitue, avec Byzance, le lieu fictionnel par excellence des récits situés dans l’univers mauresque. fit dessein de se rendre catholique. Il se déguisa pour cet effet et, étant sorti d'Alger sans avoir été reconnu, il vint en cette ville et, après y avoir 289289 demeuré quelque temps, il trouva moyen de faire savoir au roi qui il était et à quel dessein il était venu en Espagne. Le roi en témoigna beaucoup de joie et, lui ayant fait donner de quoi vivre selon sa qualité, lui fit apprendre tout ce qu'il fallait pour être baptisé et, quand il eut été instruit, il en fut lui-même le parrain, et la reine son épouse la marraine.

Pendant que ces choses se passaient à Madrid, la mère de ce jeune prince se désespérait à Alger, et sa douleur était d'autant plus violente que ce prince faisait toute sa joie et était tout son appui, parce qu'elle n'avait que lui d'enfants et que son mari était mort. Elle avait beau demander à tout le monde si l'on ne savait point ce que son fils 290290 était devenu, personne ne lui en disait de nouvelles. À la fin, la renommée, qui ne laisse rien de considérable sans le publier, fit savoir à Alger tout ce qui s'était passé à Madrid, ce qui donna beaucoup de joie et beaucoup de tristesse tout ensemble à cette mère affligée. Si la joie d'apprendre que son fils n'était pas mort la consolait, la douleur qu'elle ressentait de ce qu'il avait changé de religion, jointe à la crainte de ne le jamais revoir, lui causait une tristesse qui n'était pas imaginable.

Dans ce triste état, elle s'avisa de promettre des biens considérables à un capitaine de vaisseau nommé Agmante, dont elle connaissait l'adresse et l'esprit, en cas que, par stratagème ou autrement, il lui pût ramener son 291291 fils. Agmante, après lui avoir promis qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour la satisfaire, prit la route d'Espagne et, comme il fut proche de Madrid, s'habilla à l'espagnole, aussi bien que ceux qui étaient avec lui. Il entra ensuite dans cette capitale de Castille, lui quatrièmeTournure archaïque. Voir G. Spillebout, Grammaire de la langue française du XVIIe siècle, Paris, Picard, 1985, p. 83.. Et, comme après y avoir séjourné quelques jours, il eut découvert le quartier où demeurait Tyanès (car ce prince s'appelait ainsi), il y fut loger et trouva quelque temps après le moyen de lui parler et de se mettre bien avec lui. La première fois qu'il lui parla, il fit paraître beaucoup de joie du bonheur qu'il avait de le rencontrer. Ensuite il lui raconta un différend qu'il feignit avoir eu avec un des principaux de la cour d'Alger qui, après lui 292292 avoir fait perdre presque tout son bien, l'avait encore obligé à s'enfuir, de peur de perdre la vie ; que se voyant ainsi maltraité de la fortune, il avait résolu d'abandonner son pays pour jamais et qu'il avait fait dessein d'aller d'abord en Espagne, et d'Espagne en Italie, où peut-être il pourrait changer de religion, en cas que l'on le satisfît sur quelques points dont il voulait s'éclaircir.

Ce jeune prince crut que tout ce qu'Agmante lui disait était véritable et qu'il n'était pas envoyé de sa mère pour lui persuader de retourner à Alger. Et ce qui le confirma dans cette pensée, ce fut qu'il lui dit que sa mère ne parut pas beaucoup en peine de lui après son départ et que, lorsqu'elle apprit qu'il était en Espagne et qu'il avait 293293 changé de religion, elle en avait fait voir tant de colère et avait témoigné tant de haine contre lui qu'il était assuré qu'elle le perdrait s'il osait jamais se montrer devant elle.

Ce discours fit passer Agmante, dans l'esprit de Tyanès, pour un homme qui ne savait se déguiser. C'est pourquoi il lia amitié avec lui, lui déclara qu'il avait dessein d'aller en Italie et le conjura d'en chercher les moyens. Agmante lui dit, pour mieux jouer son rôle, qu'il fallait encore attendre quelque temps, parce que la saison n'était pas tout à fait propre pour faire ce voyage et que, pour lui, il eût bien voulu ne point partir d'Espagne avant que d'avoir vu tout ce qu'il y avait de rare. Après cette réponse, il sembla peu à peu changer de volonté et il dit enfin 294294 à Tyanès qu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner et que, puisqu'il avait une si forte passion de faire le voyage d'Italie, il le suivrait sitôt que l'occasion s'en présenterait, et que lui-même, afin de l'obliger, allait travailler à la découvrir.

Cinq ou six jours après, il lui amena un de ses gens, qui lui était inconnu et qui n'avait point encore sorti du logis depuis qu'ils étaient à Madrid. Il lui dit que c'était un marchand qui avait un vaisseau dans le port le plus proche et qu'il partirait dans peu de jours pour aller en Italie. Tyanès en parut fort aise et s'apprêta à partir avec ce marchand supposé. Toutes leurs affaires étant faites, ils sortirent de Madrid et se rendirent au lieu où le vaisseau d'Agmante les attendait, car c'était 293bis293bis celui dans lequel il était venu.

Quand ils furent embarqués, Agmante donna secrètement l'ordre que l'on les menât droit à Alger et le vent leur fut si favorable qu'ils y furent en fort peu de temps. Tyanès n'eut pas plus tôt aperçu les tours et les remparts d'Alger qu'il vit bien qu'il était trahi, et qu'il se repentit mille fois de sa trop grande crédulité. Et dans le désespoir où il était, il se fût jeté dans la mer si Agmante ne l'en eût empêché. Ce perfide lui dit qu'il ne devait rien craindre, que tout ce qu'il lui avait dit n'était que pour le tromper et qu'afin qu'il prît plus de créance en lui, qu'il ne l'avait amené que par l'ordre de sa mère, qui ne pouvait vivre sans le voir. Ce prince fut à peine sorti du vaisseau qu'il la rencontra qui 294bis294bis venait au-devant de lui. Elle fit d'abord éclater son amour par des larmes de joie, elle embrassa mille fois ce cher fils aux yeux des spectateurs et fit voir par ces embrassements que rien ne peut détruire la tendresse d'une mère.

Cette nouvelle s'étant épandue par toute la ville, le DivanFuretière : “Lieu où on rend la justice, où on tient le Conseil dans les pays orientaux” s'assembla le lendemain et, ayant envoyé quérir Tyanès, le condamna à être brûlé pour avoir changé de religion.

Comme les malheurs imprévus accablent en même temps qu'ils surprennent, la mère de ce malheureux prince demeura immobile en apprenant cette nouvelle. Mais quand elle fut un peu revenue de son abattement et qu'elle eut fait réflexion sur ce qu'on lui venait de dire, elle vit bien que son fils était perdu, si, 295295 loin de chercher les moyens de lui sauver la vie, elle se laissait abattre à la tristesse et consommait le temps de le secourir en d’inutiles regrets. C'est pourquoi, s'étant résolue de prendre courage et de s'opposer aux traits de la douleur, elle fut demander secours à tous ses amis et fut trouver tous ceux qui composent le Divan, à qui elle sut si bien persuader que son fils n'avait point changé de religion et qu'il n'avait rien fait en Espagne que pour éviter la mort, que ces barbares juges, malgré leur cruauté ordinaire, se laissèrent fléchir à ces larmes et révoquèrent l'arrêt qu'ils avaient donné contre l'infortuné Tyanès.

Cette histoire plut à toute la compagnie et le politique Lisimon dit que le plaisir que l’on 296296 recevait d’entendre de pareilles histoires était beaucoup plus grand que celui d’écouter lire des stances et des élégies, qui étaient d’ordinaire beaucoup plus longues et qui le plus souvent ne disaient rien que « J’aime ou Je suis jaloux » L’élégie est un genre mondain particulièrement en vogue dans les années 1660. Lisimon adopte ici la posture d’un fâcheux qui critique ce qui plaît à tout le monde. Le Roman bourgeois (1666) en donne un autre exemple, avec Charosselle “dont l’humeur a été toujours peu civile et peu complaisante”, lorsqu’il met la poésie sur le même plan que “les moulinets et les poupées [faits] pour amuser les enfants”. ; et que, pour preuve de cela, il était impossible de dire ce qu’elles contenaient, après les avoir ouïes plusieurs fois, ce qui n’arrivait pas d’une histoire, qui avait quelque chose de plus solide, et dont les incidents frappaient l’imagination et demeuraient dans la mémoire.

— Ce que vous dites contre les vers est tout à fait à l'avantage de ceux qui les font, lui répondit Clorante, puisque de peu de choses ils produisent de beaux ouvragesLes pièces courtes sont d’excellents moyens de faire reconnaître son habileté d’auteur. Dans une conversation du Roman bourgeois (1666) au sujet des recueils, seront mentionnés notamment ”des auteurs qui, pour de petites pièces, ont acquis autant et plus de gloire que ceux qui nous ont donné de grands ouvrages tout à la fois, et qui étaient en effet d'un plus grand mérite.” , qui attirent l'admiration et leur gagnent l'estime de tous les gens 297297 d'esprit. Pour moi, ajouta-t-il, je prétends vous faire voir que ceux qui savent faire de beaux vers et qui savent inventer sont capables de réussir dans toutes sortes d'ouvrages, en vous faisant voir dans peu un gros volume de l'histoire que nous venons de lire. Et je ne veux pour cela que faire faire à Tyanès une maîtresse à Madrid, qu'il mènera avec lui, croyant aller en Italie pour y demeurer. Ils viendront à Alger par la trahison d'Agmante. Tyanès, dès son bas âge, y aura fait une maîtresse. Cette maîtresse emploiera tout son crédit, aussi bien que la mère de Tyanès, pour lui sauver la vie, et ce sera elle à qui il en aura presque toute l'obligation. Elle découvrira ensuite sa rivale, qui sera venue avec lui, et elle la voudra per-298298dre, ce qui affligera plus Tyanès que n'avait fait l'arrêt de sa mort, et ce qui le mettra dans un état à faire dire de belles choses à celui qui décrira son histoire. Après je ferai voir l'adresse, les ruses et l'amour de ces deux femmes : les artifices de l'une pour faire périr sa rivale et les moyens dont l'autre se servira pour éviter sa perte. Pendant que toutes ces intrigues dureront, l'embarras de Tyanès donnera du plaisir au lecteur et de la compassion tout ensemble et, ensuite de mille incidents extraordinaires qui tiendront les lecteurs dans une charmante suspension et donneront de l'étonnement à tout le monde, l'on sera agréablement surpris par l'heureuse conclusion de cette histoire, qui arrivera lorsque l'on l'attendra le moinsPlaidoyer en creux pour le genre littéraire de la nouvelle. L’Histoire du Prince Tyanès, qui correspond à une petite nouvelle, se voit artificiellement grossie par diverses aventures pour constituer “un gros volume” (p. 297). Sorel, dans De la connaissance des bons livres (1671), formulera la même observation avec une intention critique, lorsqu’il dit, à propos des auteurs de romans : “Ils entassent aventure sur aventure, il ne leur importe si l’on les trouve régulières, pourvu qu’elles suffisent à remplir plusieurs volumes […]” (p. 111).. 299299

Quand Clorante eut achevé de parler, Ariste lui dit que ce qu'il venait de dire était tout à fait bien imaginé.

— C'est ainsi, ennemis mortels de la vérité, s'écria Lisimon, après avoir attentivement écouté leurs discours, que vous faites passer vos rêveries pour des vérités et que, par le pernicieux embellissement de votre art, vous savez si bien confondre le vrai et le faux qu'il est impossible d'y rien connaître. C'est ainsi que vous trompez la postérité et c'est ainsi que vous y faites passer vos mensonges pour des choses véritablesIl s’agit d’une des principales critiques adressée au genre du roman vers le milieu du siècle. Elle constitue notamment le point de départ d’une longue conversation dans La Précieuse de l’Abbé de Pure (première partie, livre 1, p. 368). Dans les Nouvelles françaises (1656) de Segrais, elle est mise au profit de l’opposition entre roman et nouvelle. Les lecteurs de romans font preuve d’une “affection qui est quasi naturelle […] pour leurs agréables mensonges” (p. 244), tandis que la nouvelle doit “[…] davantage tenir de l’histoire” (p. 243)..

Nos deux nouvellistes répondirent à Lisimon que l’on ne lisait ces sortes d’ouvrages que pour se divertir et qu’ainsi c’était être judicieux que de chercher à y mettre quelque cho-300300se d’agréable et de divertissant.

— Voyez, dit alors Lisimon en donnant sa nouvelle à Ariste, si vous trouverez quelque chose dans cette pièce qui vous puisse divertir. Car pour moi je vous avoue que, quelques beautés qu’aient ces sortes d’ouvrages, ils ne me divertissent jamais et que je ne me puis résoudre à les lire moi-même. Ce qu’ayant ouï Ariste, il la lut aussitôt.

Le Jaloux par force. NOUVELLE.

Dès qu’il eut lu ce titre, Clorante s’écria :

— Je m’étonne qu’il y ait des jaloux par force, vu que l’on cherche tous les jours tant de moyens pour empêcher les hommes de l’êtreRéférence à L'Ecole des femmes de Molière, mais aussi au dernier vers de son Ecole des maris : "Vous, si vous connaissez des maris loups-garous [jaloux], / Envoyez-les au moins à l’école chez nous.".

Ce titre est 301301 nouveauLe critère de la nouveauté s’applique même au titre d’un ouvrage. Si la “jalousie” est un sujet extrêmement à la mode, l’idée d’un “jaloux par force” est effectivement nouvelle, d’où la surprise des nouvellistes., repartit Ariste, et je n’en ai point encore vu de semblable. C’est pourquoi, permettez que je lise, pour satisfaire la curiosité qu’il me donne.

Après avoir dit cela, il relut.

Fin de la seconde partie.