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Traits : Textes programmatiques


Préface
«Il se trouvera des philosophes résignés ou de confortables sceptiques - nos prudents «observateurs» et «objectifs» - qui jugeront notre tentative pour le moins inopportune: nous ne recherchons pas leurs applaudissements et ne les prions que d’attendre. Persuadés de la nécessité de l’entreprise, nous pouvons aussi croire et même prétendre à son succès.
Nous voulons, dans nos Lettres, donner libre cours à l’expression d’une certaine attitude commune, définir de nouvelles et fondamentales valeurs (faire sauter aussi quelques poncifs !), et, par nos Documents, - rappel d’événements, extraits de presse, témoignages individuels - opérer à travers notre civilisation contemporaine. Nous relèverons ses contradictions éclatantes: l’oppression honteuse, les déchaînements de violence - et les nobles discours, les promesses de bonheur - partout les prodromes d’une époque nouvelle - partout encore les restes considérables d’un monde qu’on disait révolu, anachronismes déconcertants et souvent cocasses.
Nous publierons également des Notes sur les livres récents, et ouvrirons une Tribune libre où pourront se faire jour les critiques et les points de vue les plus divers.
Au «documentaire» fidèle nous entendons opposer ainsi un certain ordre. Parmi tous les «signes du temps», nous voulons découvrir et mettre en évidence ceux d’un temps nouveau où l’homme soit toujours plus, de lui, de son travail et de sa terre, le maître.
Nous garantirons l’exactitude des «documents» - les contributions littéraires, elles, n’engageront que leurs auteurs. Mensuelle en principe, nous donnerons cependant à notre publication la souplesse voulue par les circonstances imprévues de l’actualité. Elle ne se vendra pas dans les kiosques: nous ne tenons pas à rendre encore plus difficile la tâche délicate de nos autorités. Une expression libre doit à sa liberté d’éviter le scandale; elle n’en sera que plus efficace. »
«Traits», nº1, Octobre 1940

Assez d’actes, une parole
« On n’a jamais tant parlé pour dire qu’il fallait se taire : «Assez de paroles, des actes !», - il n’est pas un de nos accordéonistes nationaux qui n’ait regonflé son soufflet, avec sûr instinct du vent que l’on peut tirer de ses mots.
Opposer l’acte à la parole, c’est offenser la nature, j’entends la nature de l’homme ; c’est manquer au respect que l’on doit à la suprême dignité de l’utilité humaine.
La parole est la haute puissance de l’homme. Elle est, au sein des «formes de force» universelles, l’exclusive et distincte propriété par laquelle s’affirme l’autonome énergie de sa maîtrise. Il ne possède pas de plus réel, de plus apte, de plus «génial» moyen d’œuvre, de plus naturel instrument d’autorité.
La parole est essentiellement créatrice. C’est le levier de l’origine. Le créateur n’eut qu’à dire… et la lumière fut. Depuis ce moment la parole est le plus «pratique» outil de tous les nobles ouvriers qui édifient l’ordre et font surgir du Chaos les présences organisées.
Ils seront toujours vains, les actes de ceux dont la parole a été vaine… Evidemment, ma parole étant demeurée sans effet, je puis y aller de mon poing: j’obtiens ainsi une apparence d’effet. En réalité, je n’ai fait autre chose que de rejeter dans le chaos ce que, par impuissance de parole, je n’ai pu introduire dans l’harmonie. Stendhal a dit qu’il était toujours du parti de ceux qui n’avaient pas de canon. C’est qu’il possédait le courage et goûtait la sérénité de ceux qui «ont» la parole. On ne peut rien contre celui qui a la parole.
Les actes ne sont que des paroles devenues gestes. Les mains n’ont jamais fait que dessiner des paroles. Un geste juste est toujours la preuve d’une parole vraie. Quand le vice est dans la parole, l’erreur est dans l’acte. Il faut toujours se méfier de ceux qui répudient les paroles pour «faire des noces» d’actes. Ce sont des impuissants qui essayent de donner le change, ce sont des vaincus qui cherchent encore à faire fanfare.
Le vrai homme de métier ne peut avoir qu’une parole de métier. Si le métier est nécessaire, la parole est toujours magistrale… Mais, de tant d’occupations qu’on nomme métiers (et métiers de parole, combien sont réellement nécessaires ? - ou, plutôt, combien y en a-t-il qui, pouvant êtres nécessaires, ne soient infectées d’artifice et tissus d’imposture ? J’ai enseigné assez longtemps pour savoir que l’école (et plus elle se prétend haute) n’a d’autre soin que d’entretenir - et de polir - la routine de l’impropriété…
Il faut distinguer. Il y a l’acteur et l’auteur. L’acteur est celui qui joue un rôle, l’auteur est celui qui cause un fait. L’acteur est un personnage, l’auteur est une personne. « Assez de paroles, des actes ! », - ce n’est, pour le moment, qu’un thème d’histrions qui sentent venir les sifflets.
Ils emprunteront les actes, comme ils ont emprunté les paroles.
Edmond Gilliard»
«Traits», nº1, Octobre 1940

Editorial
«Traits, organe de la Résistance intellectuelle romande
Octobre 1940. Tout semble consommé; la chute de la France et de la liberté; le triomphe de l'esclavage. La Suisse, pense-t-on à l'étranger, est l'oasis de la démocratie. D'ailleurs, des voix autorisées ont maintes fois proclamé ce pays "la plus vieille démocratie du monde". Seule, sous l'occident continental, la Suisse est encore source de lumière.
Malheureusement, ces vues n'étaient qu'un effet de perspective. A la considérer de près,la Suisse elle aussi glissait dans l'ombre. Elle n'avait pas sombré brutalement, dans le fracas des batailles; non, elle "s'alignait" en tapinois, et ceux qui veillaient à ses destinées l'estimaient probablement couverte par son ancienne réputation de nation libre.
la censure s'installa partout. Sous prétexte d'anticommunisme - slogan importé -, les partis qui n'acceptaient pas de se plier, les hommes qui proclamaient publiquement leur désapprobation se virent poursuivis, comme ailleurs. La presse fut servile: c'était l'époque où MM. René Payot et Robert Vaucher, qui n'avaient pas encore découvert la Résistance, prenaient pour Mecque Vichy, et la «Révolution nationale»pour Coran. Le défaitisme fut universel: des discours prononcés par les plus hauts magistrats de notre pays aux articulets de petits rédacteurs conformistes et pusillanimes, tout ce qui touchait quelque peu à l'Etat fut acquis aux mauvaises raisons du vainqueur.
Mais d'autres, qui n'appartenaient pas tous à une formation politique, étaient d'un avis différent; ceux-là s'obstinaient à penser : «Démocratie quand même!»
C'est pourquoi, en octobre 1940 précisément, Traits parut pour la première fois. Il vécut quatre années durant, souvent aux frontières de l'illégalité, et périodiquement en contact avec une censure parfois nerveuse. Invariablement, il maintint son point de vue. Et il est fier une des preuves matérielles - il en est d'autres - qui permettront de découvrir son vrai visage, sous le masque figé qui lui modela une presse uniforme. C'est ainsi qu'à l'époque «des bandits et des terroristes», «Traits» manifesta pour tous les groupements de libération nationale, quelle que fût leur patrie, la sympathie que les hommes libres portent à d'autres hommes libres.
Aujourd'hui, après les terribles luttes qu'ils connaissent mieux que nous, les mouvements de Résistance sont vainqueurs. En Suisse, rien ne semble changer. Demain, on nous dira que le Conseil Fédéral a immuablement suivi le chemin de la neutralité et que son attitude est toujours restée semblable à elle-même. Par expérience, Traits sait qu'il n'en est rien. Il sait aussi que l'avenir du peuple suisse n'est pas dans la continuation de cette politique, hier détestable, qujourd'hui ridicule, et dont les effets durent encore: pleins pouvoirs, censure, interdiction du Parti communiste et de la Fédération socialiste suisse, méconnaissance de l'U.R.S.S. et, - par quelle aberration ? - cette longue ignorance juridique du gouvernement provisoire de la France. Tout cela, «Traits» l'a dit souvent et ne se lasse pas de la répéter, n'est conforme ni à notre intérêt, ni à l'essence de la démocratie.
Or l'Europe entière devient démocratique, largement et profondément démocratique. La Suisse restera-t-elle à l'écart ? «Traits» répond: Non ! Et, en se présentant pour la première fois sous sa forme nouvelle, il entend bien souligner qu'il reste ce qu'il a toujours été, dès ce mois d'octobre 1940 : la protestation de ceux qui, chez nous, ne veulent pas céder; l'élan fraternel vers tous les mouvements de résistance (et singulièrement de la Résistance française, parce que proche et toute frémissante de liberté) ; en un mot - l'organe de la Résistance intellectuelle romande.
La Rédaction »
Traits, Poésie, documents, lettres. Revue indépendante, nº1, janvier 1945

Edmond Rey & François Tardin





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